Grand-père

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Résumé

Être la petite-fille du plus célèbre peintrede son siècle a été une terrible épreuve pour Marina Picasso. Pour s’évader dela prison mentale qu’un personnage destructeur et manipulateur a construitepierre à pierre afin d’y enfermer les siens, il aura fallu à la jeune femme desannées d’une douloureuse psychanalyse, qui lui a permis de franchir le murd’angoisse et de culpabilité bâti autour de l’enfant qu’elle était.

Marina est la fille de Paul Picasso, ditPaulo, et d’Émilienne Lotte, couple désuni dès le sixième mois de la petitefille. Paul, un des enfants de Picasso, est une sorte de play-boy viveur etporté sur la boisson, absent, dont les apparitions par intermittence laissentun goût amer à Marina et son frère Pablito, de quelques mois son aîné. Unemerveilleuse complicité unit les enfants, qui leur permet de mieux affronterl’épreuve terrible qu’est leur quotidien. Ils vivent avec leur mère, femme ivred’orgueil à l’idée d’être unie – même par un lien fort distant – au génie de lapeinture qu’est Picasso. Elle ne travaille pas, harcèle Paulo pour qu’ilsubvienne aux besoins de ses enfants et aux siens, et noie ses soirées dansl’alcool, aux bras de compagnons bien plus jeunes qu’elle.

Paulo n’a pas de vrai métier. Son pèrel’emploie comme chauffeur. De temps à autre, il emmène Marina et Pablito à LaCalifornie, superbe villa sur les hauteurs de Cannes, auprès de leurillustre grand-père, le patriarche, le maître. Et l’atroce rituel se dérouletoujours de la même façon : il faut montrer patte blanche à la porte etêtre autorisé à entrer par Jacqueline, la compagne du peintre. Elle l’appelle« le soleil », ou « Monseigneur », et ce dernier n’autorisepas toujours son fils et ses petits-enfants à pénétrer dans son sanctuaire.Quand c’est le cas, Marina supporte mal de voir son père s’humilier pourarracher quelques billets de banque au peintre milliardaire. Depuis toujours,Pablo Picasso a abaissé Paulo, l’a convaincu qu’il n’était qu’un médiocre et unraté, et s’est employé à rogner les ailes de cet oiseau qui n’a jamais pus’envoler. Quant à ses petits-enfants, Picasso les reçoit dans son atelier, lesfascine de ses yeux de braise, de son regard habité. Il les enveloppe dans detonitruantes phrases, les charme en réalisant de façon magique un pliageétourdissant, leur fabrique une friandise d’une noix et d’une datte, et leslaisse repartir sans un vrai mot d’affection, ni le moindre témoignage d’amour,seulement une immense frustration – et quelques billets de banque qui leurpermettront de survivre quelques jours.

Car Émilienne, Pablito et Marina vivent àJuan-les-Pins dans une quasi-misère ; les descendants du peintrerichissime sont presque des mendiants. Émilienne est un monstre d’égocentrismequi a persuadé ses enfants qu’ils sont responsables de l’échec de son couple,de sa vie même, et les deux petits sont persuadés de leur culpabilité. Alorsils vont à l’école, ils grignotent le peu qu’il y a dans le réfrigérateur,apportent le petit-déjeuner à leur mère ivre morte. Leur seule oasis detendresse est leur grand-mère trop tôt disparue, première épouse de Picasso,Olga Khokhlova, ancienne danseuse classique d’envergure internationale etmaintenant handicapée. Toujours digne, toujours tendre, elle offre à Marina etPablito un amour inconditionnel. Sa disparition en 1955, alors que Marina n’aque cinq ans, est un déchirement.

Parfois, Picasso autorise ses petits-enfants àpartager sa passion pour la tauromachie. Alors le maître, Paulo et les enfantsvont à Arles pour voir toréer Luis Miguel Dominguin, artiste de l’épée et de lamuleta comme Picasso est artiste du pinceau et de la toile. Ce sont les raresmoments où Pablo, Paulo et Pablito communient et partagent, et l’objet de cepartage, c’est le sang, la souffrance de la bête, la mort. Marina est horrifiéepar les tortures codifiées infligées au taureau, par cette « punition »qu’il n’a pas méritée et qui lui rappelle celle qu’elle subit au quotidien.L’image offerte aux photographes, celle d’une famille unie, idyllique,contraste douloureusement avec la sordide réalité : Picasso n’a pas defamille ; il n’y a que Picasso.

À l’adolescence, Marina et Pablito sont élèvesdans un lycée privé de Cannes ; c’est Picasso qui paye. Mais il ne donnepas un sou en dehors de la pension, et jamais les deux jeunes gens ne peuventpartager les plaisirs de leurs camarades de classe fortunés. De même, pasquestion de partir en vacances. Une immense affection unit toujours le frère etla sœur ; cependant, leurs chemins commencent à diverger : Marina adécidé de combattre et de ne pas céder à la malédiction qu’on a imposée à sonpère. En revanche Pablito est de plus en plus désespéré et devient profondémentdépressif. Leur grand-père ne les reçoit plus, et les lettres qu’ils lui écriventsont interceptées, ou jamais ouvertes. Pablito fugue souvent, disparaîtquelques jours et revient plus triste qu’avant. Émilienne, vieillissant,d’égocentrique devient hypocondriaque. Marina a trouvé une occupation :elle travaille dans un centre de soins pour jeunes handicapés, dans le servicele plus difficile.

C’est le 8 avril 1973 que Marina apprend de sonfrère la mort de Picasso. Leur tristesse est immense, mais quand on refuse àPablito l’entrée du château de Vauvenargues, où est mort le peintre, et qu’ilne peut même pas dire adieu à son grand-père, quand on le chasse comme un moinsque rien, quand il voit que seuls son père et Jacqueline assisteront auxobsèques, c’en est trop. Il décide d’en finir en avalant de l’eau de Javel, etmettra des semaines à mourir, après une épouvantable agonie à laquelle assistetout du long Marina, qui reste à son chevet. Pablito est inhumé dignement grâceà une souscription de ses camarades, car les petits-enfants du peintrerichissime n’ont pas un sou. Puis, quelques mois plus tard, c’est Paulo quidisparaît, sans éclat, comme il a vécu. Il était encore moins présentqu’autrefois dans la vie de Marina, mais la douleur est quand même là. Malgrétoutes ces épreuves, Marina est parvenue à aimer un homme et à construirequelque chose : elle a deux enfants, auxquels elle donne sans mesure cequi lui a tant manqué : l’amour. Au fil du temps, l’inextricable écheveaude la succession Picasso se dénoue, et les héritiers – nombreux, et tousmeurtris par la monstruosité du comportement de leur père et grand-père – separtagent une véritable fortune. Cet argent, Marina va l’utiliser à bonescient.

Après avoir mis ses proches à l’abri dubesoin, elle s’engage dans l’action humanitaire et développe un centred’accueil pour les enfants abandonnés du Vietnam. Elle offre à des êtresmeurtris une chance d’échapper à un destin qui semble écrit d’avance. De plus,avec le temps et au bout de sa psychanalyse, elle a enfin compris songrand-père, sans pour autant l’excuser. Elle voit en lui un homme dont le génieétait si grand qu’il l’a brûlé, isolé de ses contemporains. Vampirisant ceuxqui gravitaient autour de lui, il en tirait l’essence et la restituait sur latoile. Il était seul dans son atelier, comme le torero dans l’arène. Pour créer,il a dû rejeter le monde. Y compris ses petits-enfants. Et Pablito en est mort.Quant à Marina, elle a appris à ne plus être la petite-fille fille du géniedestructeur. Elle est enfin elle-même, et heureuse.

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