Histoire de ma vie

par

Autobiographie singulière

A) Le « je » sandien

 

George Sand cherche avant tout à se présenter, à se définir.Elle explique comment sa personnalité fut forgée – une construction ducaractère qui s’est faite par le regard des autres et l’influence que cesderniers ont eu, ou ont manqué d’avoir sur elle, qu’il s’agisse de sagrand-mère ou de sa mère avec lesquelles elle a eu des rapports souventconflictuels pour diverses raisons. Mais par-dessous tout, cette autobiographiene présente pas la femme dont on retrace l’histoire, mais plutôt celle qui faitl’effort de mémoire.

De nature très généreuse, George Sand ne veut pas avoiraffaire au « je » rousseauiste de ses prédécesseurs et qui représentel’absolu. Elle s’adresse d’ailleurs à Jean-Jacques Rousseau en luidisant : « Pardonne-moi,Jean-Jacques, de te blâmer en fermant ton admirable livre desConfessions. ». Si quelqu’un a osé défier les mots de Rousseau, c’estbien George Sand. Elle veut écrire de manière à ce que chaque lecteurs’identifie au « je »employé dans Histoire de ma vie. Dela sorte, chacun de ses lecteurs peut se sentir concerné et vivre son histoire.En effet, l’autobiographie de Sand fait une distinction entre le« je » et le « moi ». Le « je » ici désignel’auteur, l’entité qui tient la plume et qui fait une rétrospection sur le« moi » qui est Aurore Dupin.

« Quant à moi, je me retrouvaisdans une des deux faces de mon caractère, tout comme à Nohant de huit à douzeans, tout comme au couvent de treize à seize, alternative continuelle desolitude recueillie et d’étourdissement complet, dans des conditionsd’innocence primitive.

À cinquante ans, je suis exactementce que j’étais alors. J’aime la rêverie, la méditation et le travail :mais, au-delà d’une certaine mesure, la tristesse arrive, parce que laréflexion tourne au noir, et si la réalité m’apparaît forcément dans ce qu’ellea de sinistre, il faut que mon âme succombe, ou que la gaîté vienne mechercher. »

L’immersion que Sand propose touche tous les lecteurs, maisen particulier les femmes. Ainsi, on passe du « je » au« nous » lorsque Sand touche aux questions qui relève derevendications féministes. On passe du « nous » au « vous »lorsque l’auteure cherche à prendre à partie toute l’humanité à travers seslecteurs. Ainsi, l’autobiographie de Sand ne se limite pas àson « je », à sa personne. Elle étend son regard sur toutes lesfemmes, sur toute la société et sur toute l’humanité pour lier son vécu à celuide son temps.

« Tous mes souvenirs d’enfancesont bien puérils, comme l’on voit, mais si chacun de mes lecteurs fait unretour sur lui-même en me lisant, s’il se retrace avec plaisir les premièresémotions de sa vie, s’il se sent redevenir enfant pendant une heure, ni lui nimoi n’aurons perdu notre temps ; car l’enfance est bonne, candide, et lesmeilleurs êtres sont ceux qui gardent le plus ou qui perdent le moins de cettecandeur et de cette sensibilité primitives. »

 

         B)Le non-respect de la chronologie de l’autobiographie

 

De plus, ce qui accentue la singularité de l’autobiographieest la chronologie non parfaite du parcours de la vie de l’auteur. En effet,George Sand ne prête pas vraiment attention à l’ordre des évènements qui ontconstitué sa vie. En effectuant ce glissement volontaire, l’écrivaine montreque son récit autobiographique n’a pas d’égoïsme, qu’il est notre vie à tous,notre autobiographie à tous. « Lavie d’un ami, c’est la nôtre, comme la vraie vie de chacun est celle detous. »

Même si du point de vue de l’organisation, George Sandétablit une formidable fresque linéaire et particulièrement fournie de sa généalogie,des générations passées jusqu’à elle, dans le contenu, Histoire de ma vie reste une argumentation. Contrairement à l’œuvrepurement autobiographique, l’auteur présente et analyse ici ses souvenirs auregard de ses expériences vécues et de ses sentiments au moment de larédaction.

« J’ai passé les trois quartsde ma vie ainsi, et pour ainsi dire à l’état latent. Je crois bien que jemourrai sans avoir réellement songé à vivre, et pourtant j’aurai vécu à mamanière, car rêver et contempler est une action insensible qui remplitparfaitement les heures et occupe les forces intellectuelles sans les tropuser. »

Ainsi, le roman commence à l’âge adulte et fait un bond enarrière pour couvrir la généalogie, avant de revenir plus près dans le passépour parler de l’enfance, de la carrière littéraire, du mariage, etc. C’estdonc davantage de mémoires qu’une autobiographie dont il est question. Eneffet, Sand regroupe ses souvenirs par thèmes de façon à faire de son vécu unargument pour les idées qu’elle présente. Elle aborde ainsi des thèmes divers,qui font de ses mémoires un document social. La question de la condition de lafemme fait bien entendu son apparition, ainsi que des questions fondamentalestouchant à la Révolution française ou à la religion – tout ceci aux côtésdes thèmes plus personnels tels que la vie de l’auteure à Nohant, sa passionpour les oiseaux, et ainsi de suite.

« On a retiré au clergé, auxcommunautés religieuses les immenses biens qu’ils possédaient ; on atenté, dans une grande révolution sociale, de créer une caste de petitspropriétaires actifs et laborieux à la place d’une caste de mendiants inerteset nuisibles. Donc l’aumône ne sauvait pas la société, même exercée en grandpar un corps constitué et considérable ; donc les richesses consacrées àl’aumône étaient loin de suffire, puisque ces richesses, mobilisées etdistribuées sous une autre forme, ont laissé l’abîme béant et la misèrepullulante. »

Histoire de ma vie mérite bien son titre, même sil’histoire de George Sand qui y est relatée commence bien avant sa naissance etenglobe bien plus que la seule vie, les seules expériences et pensées de lafemme qui l’a écrite. 

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Autobiographie singulière >