Jacquou le Croquant

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Eugène Le Roy

Eugène Le Roy est un
écrivain français né à Hautefort en Dordogne en 1836 de parents modestes employés
du baron propriétaire du château de la commune. Son père, valet et homme de
confiance du baron, meurt alors qu’il est encore jeune, et sa mère est lingère.
Eugène grandit chez une nourrice, étudie à l’école rurale d’Hautefort puis à
douze ans au petit séminaire de Périgueux ; mais à quinze ans, se refusant
à devenir prêtre, il abandonne ses études, monte à Paris où il travaille en
tant que commis épicier et commence à fréquenter des cercles socialistes où sa pensée républicaine se forge, et contre
laquelle vient buter l’instauration du Second Empire.

En 1854-55 il s’engage dans
l’armée et servira dans un régiment
de chasseurs en Algérie puis en Italie. Son caractère rebelle lui vaut cependant
d’être dégradé de son rang de brigadier pour indiscipline ; il démissionne
en 1860 et entre dans la vie civile en tant que surnuméraire dans l’administration fiscale, après avoir
réussi le concours des contributions indirectes, fonction qui lui permet d’apprendre
à connaître en profondeur les moindres coins de la Dordogne et les malheurs de
ses petites gens ; puis il devient percepteur
trois ans plus tard à Montignac-sur-Vézère.

En 1870, alors que la France s’apprête à subir une lourde défaite à
Sedan face à la Prusse, il s’engage parmi les francs-tireurs après la chute du Second Empire ; il devient ainsi
un de ces jeunes républicains de la « génération
Gambetta 
», personnage politique qui l’inspire. Libre-penseur, il est marqué par la philosophie des Lumières –
surtout Voltaire –, le jacobinisme et l’anticléricalisme,
et croit en l’usage libre de la raison.

Sous le gouvernement
réactionnaire de Mac-Mahon, son
originalité choque 
; le futur écrivain se marie en effet civilement
avec une femme dont il a déjà eu un fils hors mariage. À cela s’ajoute son
républicanisme et c’en est trop pour la bonne société de l’époque. Le
fonctionnaire, révoqué en 1877, obtiendra
difficilement sa réintégration.

 

Il se met à l’écriture sur le tard et collabore avec des journaux locaux comme Le
Réveil de la Dordogne
où les diverses influences déjà citées s’affirment
dans des articles à la teneur laïque voire anticléricale, inspirés par la
pensée politique et philosophique de la franc-maçonnerie
radicale
– à laquelle il est initié en 1878 – qui vise alors à la
séparation de l’Église et de l’État, effective dans les textes de loi en 1905.

La carrière proprement
littéraire d’Eugène Leroy commence avec des ouvrages d’érudition sur le
Périgord, puis il devient un romancier régionaliste dont
les œuvres paraissent en feuilletons dans des journaux puis en volumes. Le
Moulin de Frau
, son premier roman,  paraît d’abord en feuilleton en 1891 dans L’Avenir de la Dordogne puis en 1905
chez Fasquelle. À travers ce tableau des traditions qui persistent en Périgord
malgré les révolutions, l’auteur offre une véritable leçon de radicalisme, au
gré de l’histoire d’Hélie, jeune meunier installé à Frau, dans la plaine de
l’Isle, en Dordogne. Les mœurs d’alors sont notamment peintes au fil
d’anecdotes pittoresques et de fastueux repas périgourdins en famille.

Il rédige pendant dix ans, de
1891 à 1901, s’appuyant sur une immense documentation, allant des philosophes
des Lumières à Bossuet ou Tocqueville, un long pamphlet anticlérical, les Études critiques sur le christianisme,
qui dénoncent la collusion entre l’Église et l’État, toujours néfaste pour une
nation, et plaident en faveur d’une morale
universelle
que l’Évangile restitue parfois sans pour autant en être à
l’origine ni la légitimer.

Mademoiselle de la Ralphie, roman
écrit en 1894-96, publié en feuilleton cette année-là dans La Petite République, suit la chute d’une jeune fille noble sous la
monarchie de Juillet, dévorée par ses premiers émois amoureux. L’œuvre ne sera
publiée en volume que posthumément en 1921. Elle est rééditée en 2007 aux
Éditions Sud-Ouest mais n’est quasiment pas disponible.

L’œuvre majeure d’Eugène
Leroy, Jacquou le Croquant, paraît d’abord dans La Revue de Paris en feuilleton en 1899 puis en volume chez Calmann-Lévy en 1900. Le narrateur en est Jacquou, et à travers son récit l’auteur
cherche à peindre un tableau complet de la paysannerie dans le bas Périgord, au
début du XIXe siècle, tout à fait conforme à l’imagerie progressiste
de la fin du siècle. Le héros est né d’une lignée de serfs en rébellion contre
les féodaux, et après la mort de ses parents, puis celle de sa fiancée, qui
s’est tuée de désespoir pendant l’incarcération arbitraire de Jacquou, le voilà
prêt à prendre la relève, plein de la rage et de la révolte de ses aïeux et de toute
une classe sociale. L’atmosphère du récit est très sombre, fait la part belle à
la violence et à la cruauté des hommes, mais l’auteur parvient à créer une
galerie de personnages attachants, dont l’avocat des pauvres Fongrave, le curé
Bonal, le chevalier Galibert et sa sœur, ou haïssables comme le comte de Nansac
dont la demeure ancestrale finira incendiée.

 

Dans ses autres ouvrages,
méconnus, Le Roy acquiert une dimension de conteur, notamment avec Nicette
et Milou
, œuvre parue en feuilleton en 1900 et en volume en 1901 est
dont le texte est accompagné de bois gravés par l’illustrateur Maurice Albe,
spécialiste du Périgord Noir.

En 1906 paraît un recueil
de nouvelles, Au Pays des pierres, encore inspirées de l’histoire locale périgourdine. La même année Les Gens d’Auberoque sont
publiés dans la Revue de Paris. Cette
fois, loin de la paysannerie, c’est aux milieux d’affaires et à la bourgeoisie
provinciale du Second Empire et de la Troisième République que s’intéresse
l’auteur, toujours soucieux de rendre un tableau complet de son époque.

 

On retrouve dans plusieurs de ses œuvres le thème de l’enfant abandonné (peut-être
dû à son placement en nourrice), mais fréquent dans les romans contemporains,
et même lieu commun dans les œuvres romantiques d’alors. Mais Eugène Le Roy
apparaît d’abord comme un maître du roman
rustique social
ayant pour cadre le Périgord. À l’échelon local, c’est tout
le vécu d’un peuple français qu’il retrouve, fortement ancré, historiquement,
dans la ruralité. Une saveur de terroir
parcourt ainsi tous ses récits, qui témoignent d’une observation juste et
humaine de la vie paysanne, propre à
peindre fidèlement la région du Périgord sous tous ses aspects.

 

Écrivain attachant, convaincu et passionné,
Eugène le Roy meurt en 1907 à Montignac en Dordogne. En 1969,
un feuilleton télévisé basé sur l’histoire de Jacquou le Croquant sera l’occasion d’un sursaut d’intérêt pour son
œuvre.

 

 

« Comme dit le chevalier, liberté
et pain cuit sont les premiers des biens. Manger le pain pétri par sa ménagère
et fait avec le blé qu’on a semé ; goûter le fruit de l’arbre qu’on a
greffé, boire le vin de la vigne qu’on a plantée ; vivre au milieu de la
nature qui nous rappelle sans cesse au calme et à la modération des désirs,
loin des villes où ce qu’on appelle le bonheur est artificiel – le sage n’en
demande pas plus… »

 

« Regardant
l’avenir, je le trouvais rempli de cruelles incertitudes et de désolantes
obscurités ; et puis, reportant ma pensée en arrière et songeant à la
fatalité qui semblait poursuivre notre pauvre famille, je me remémorai mes
malheurs, la mort de mon père aux galères, et celle de ma mère dont, à cette
heure encore, mon cœur saignait. Et remontant plus haut, je pensai à mon
grand-père, jeté dans un cachot pour rébellion envers le seigneur de Reignac et
incendie du château, délivré au moment où il attendait la mort, par le coup de
tonnerre de la Révolution. Et toujours me remémorant le passé, je me souvins de
cet ancêtre qui nous avait transmis le sobriquet de
Croquant, branché dans la forêt de Drouilhe, par les
gentilshommes du Périgord noir qui poursuivaient sans pitié les pauvres gens
révoltés par l’excès de la misère. Alors, plein de rancœur, reliant, par la
pensée, les malheurs des miens avec ceux des paysans des temps anciens, depuis
les Bagaudes jusqu’aux Tard-advisés, dont nous avait parlé Bonal, j’entrevis, à
travers les âges, la triste condition du peuple de France, toujours méprisé,
toujours foulé, tyrannisé et trop souvent massacré par ses impitoyables
maîtres.

 

Eugène Le Roy, Jacquou le Croquant,
1899-1900

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