L’âge d'homme

par

Au plus profond de soi jusqu’au-delà de soi

A. Une autobiographie bilan

 

Pour Leiris, raconter son passé est un moyen de dévoiler qui il est aujourd’hui : « Je constate qu’il y avait déjà dans cette admiration […] l’élément qui caractérise encore aujourd’hui l’idée que je me fais du courage ». La manière dont il juge le « je » nous informe davantage sur le « je » adulte que sur le « je » enfant ; ce qu’il pense et dit de son attitude de l’époque nous informe sur ses pensées présentes. Le passé ne devient pas prétexte à parler du présent, nous sommes en présence d’un bilan – « j’ai su depuis que… » : l’utilisation du passé composé montre que son savoir au moment de l’énonciation est la somme des savoirs passés et présents.

La sélection des souvenirs, les choix ne sont pas arbitraires mais disent quelque chose de lui : « On peut objecter à ma manière de présenter les choses un certain arbitraire dans le choix des faits que je rapporte[…]En admettant qu’il y entre de l’arbitraire, je ne vois pas ce que peut déceler la partialité d’un tel choix, sinon, précisément, cette prédilection marquant la valeur exceptionnellement troublante qu’ont pour moi les histoires sanguinaires… ». La sélection reflète les priorités de l’auteur, ou du moins les sujets qui sont importants pour lui, qui lui tiennent à cœur ; et dans une certaine mesure l’organisation thématique devient alors une galerie, une somme des différents portraits disséminés de l’auteur.

De plus, le dévoilement de l’intimité (d’intimus, c’est-à-dire ce qui est le plus à l’intérieur, ce que l’on ne montre pas normalement) participe de ce bilan. Le dévoilement concerne à la fois le passé (récit d’enfance, de ce que l’on a été), et le présent (le fantasme de l’adulte). Leiris recherche ce dévoilement, c’est le but de son écriture : l’écriture apparaît comme une thérapie qui permet de plonger au fond de soi et de mieux se connaître. Ainsi il raconte les souvenirs choisis afin de montrer ce qui l’a influencé à devenir tel qu’il est : « Je n’attache pas une importance outrancière à ces souvenirs échelonnés sur divers stades de mon enfance, mais il est d’une certaine utilité pour moi de les rassembler ici en cet instant, parce qu’ils sont le cadre […] dans lequel tout le reste s’est logé. »

 

B. L’organisation thématique, portrait d’une personnalité

 

Leiris, consciemment ou non, raconte les anecdotes, les souvenirs qui ont participé à la formation de sa personnalité, comme à l’occasion de l’extrait célèbre de la gorge coupée, récit de souvenir qui a une importance fondamentale pour la construction de sa personnalité, qui représente un traumatisme, et donc une transformation importante de sa personne. Il semble que ce processus ne soit pas toujours conscient puisqu’au départ, il pense rassembler les anecdotes comme elles lui viennent à l’esprit : « Les anecdotes que je raconte ici ne représentent pourtant pas pour moi quelque chose de vraiment marquant ou de vraiment exceptionnel ; je les rassemble simplement parce qu’elles me viennent à l’esprit à propos de cette idée de blessure ». Mais il se reprend ensuite et montre l’importance de ces souvenirs pour la construction de sa personnalité : « Les trois qui suivent ont peut-être quelque importance en tant qu’elles caractérisent certaines de mes façons de réagir ».

Il semble que chaque chapitre tend alors à montrer une part importante de cette personnalité. Au début du chapitre 5, on lit : « Entièrement dominée par ces effrois d’enfance, ma vie m’apparaît analogue à celle d’un peuple perpétuellement en proie à des terreurs […] Il est possible que cette façon panique de voir les choses soit en liaison avec divers souvenirs que j’ai, relativement àdes hommes blessés. » Tous les souvenirs de ce chapitre sont alors engendrés par l’idée d’expliquer « cette façon panique de voir les choses » que l’auteur présente comme une caractéristique majeure du « je » adulte. Il en va de même au début du chapitre 6 où Leiris explique que le récit des légendes qui lui tiennent à cœur vient justifier son besoin de divertissement car : « Toute ma vie est faite de ces balancements : tranquille je m’ennuie à mourir et souhaite n’importe quel dérangement, mais pour peu que survienne dans mon existence un élément réel de bouleversement, je perds pied, j’hésite, j’élude le plus souvent ». Le groupe nominal « ma vie » présent à de multiples reprises est ainsi précisé, défini, décrit par chacun de ces chapitres.

Dans l’autoportrait du début, l’auteur mêle, explicitement ou non, des considérations relatives à son physique comme à sa personnalité. Il voit par exemple dans ses doigts la marque de son « caractère faible » et « fuyant ». Cet autoportrait, qui peut ainsi se lire de plusieurs façons, sert donc à décrire la personnalité de Leiris autant que son physique, et ce qu’il dit de lui-même nous apprend beaucoup sur sa propre considération personnelle.

 

C. Aborder des sujets métaphysiques à travers des souvenirs triviaux

 

Enfin, l’autobiographie est aussi pour Leiris un espace de questionnement métaphysique et dans le détail des souvenirs abordés se rencontrent souvent une réflexion plus métaphysique et des sujets plus importants qu’il n’y paraissait au premier abord.

Dans la première partie, Leiris n’hésite pas à aborder des sujets aussi métaphysiques que la « représentation de l’âme », l’infini et la mort, ou d’autres tels que le vieillissement ou l’énigme de la naissance. Dans la suite de l’œuvre, des anecdotes lui permettent des digressions sur des questionnements très sérieux et même très graves, telle l’évocation de Cléopâtre au chapitre VI qui lui permet de parler du « sens profond du suicide », ou encore son histoire d’amour avec Kay, occasion d’expliquer son angoisse quasiment physique face au vieillissement.

Enfin le récit se veut aussi et surtout une interprétation de l’existence, de ce qui est important pour lui, des grandes questions qui le préoccupent, à l’image des figures mythologiques évoquées qui symbolisent son rapport au monde, ses peurs, ses traumatismes. Il explique lui-même vouloir atteindre « la métaphysique de [s]on enfance »,son sens profond, et ce qui l’a mené un jour jusqu’à « l’âge d’homme ».

 

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