L’âge d'homme

par

Mise en doute de l’authenticité des souvenirs

La question qui demeure en suspens pour chacune des autobiographies reste celle du pacte. Il reste des précautions à prendre lorsque le lecteur parcourt un tel ouvrage, il ne faut pas prendre tous les souvenirs rapportés pour une transcription de la réalité. Revenons quelques instants sur ce pacte qui est « esprit de vérité » et non vérité pure. Leiris nous dit : « si je veux être objectif »,mais le veut-il vraiment ? Mais encore, est-ce possible ? Une autobiographie n’est-elle pas toujours un récit subjectif ?

 

A. Sélection des souvenirs

 

Un premier argument en faveur de cette absence d’objectivité est la sélection des souvenirs. L’auteur qui rédige son autobiographie ne raconte pas toute sa vie dans les détails du jour de sa naissance au jour de l’écriture, il opère des choix dans le récit de ses souvenirs. C’est un passage obligé pour tout auteur qui veut écrire sa vie, lequel se doit de sélectionner les informations à délivrer, et déjà cette sélection peut être remise en question : l’auteur ne choisit-il pas parfois d’oublier délibérément certains détails de son passé ? Ces silences adviennent pour plusieurs raisons ; la première que souligne Montaigne dans ses Essais est l’impératif de discrétion : Leiris choisit sciemment de ne pas donner le nom de ses frères, et il donne un pseudonyme à la femme qu’il aime afin de la protéger – « Kay (c’est le nom que je lui donnerai) ». De même, il respecte les secrets de famille puisqu’il veut publier l’autobiographie de son vivant ; ainsi la sœur aînée dont il est question est en fait une cousine.

Dans la sélection des souvenirs apparaissent aussi les inexactitudes du fait de la distance dans le temps ; peut être vaut-il mieux passer sous silence les souvenirs dont on ne se rappelle pas clairement.

Enfin il nous reste à examiner les entorses volontaires à la vérité : les vérités cachées ou les mensonges esquissés. Les spécialistes de l’autobiographie parlent de la tendance humaine de l’homme à se montrer sous le meilleur jour possible afin de se sentir aimé, ou aimable, et Leiris lui-même parle d’un « besoin instinctif de me grandir aux yeux des autres ou à mes propres yeux ». Il semble alors évident que l’écriture est loin de l’objectivité.

Dans une autobiographie l’identité commune du personnage avec le narrateur et l’auteur met le lecteur dans une position délicate où il se demande sans cesse le degré d’authenticité de la parole transmise et la raison des silences (puisque l’important réside souvent autant dans les souvenirs que dans ceux qui sont occultés).

 

B. Réécriture des souvenirs

 

L’autobiographie est un récit rétrospectif qui repose sur une alternance entre le moment de l’écriture (présent d’énonciation) et le moment du souvenir (passé : temps du récit ou passé composé). Les deux temporalités cohabitent et sont parfois enchâssées. Ainsi nous l’avons dit le pronom personnel « je » renvoie tantôt au narrateur enfant (ou adolescent, ou plus jeune), tantôt au narrateur adulte (au moment où il écrit et se souvient), et il n’est pas rare que le narrateur adulte donne son interprétation du souvenir sans tenir compte du « je » enfant. Les deux temporalités se mêlent alors à tel point qu’elles ne sont plus distinctes : « Cela bien entendu, je ne le percevais que très confusément. J’arrive à le reconstituer ici d’après mes souvenirs, y joignant l’observation de ce que je suis devenu depuis lors et comparant entre eux les éléments anciens ou récents que me fournit ma mémoire. » Ainsi Leiris mêle ici les deux temporalités : ce qu’il « percevait » (imparfait : temps du récit) à l’époque du souvenir et « joignant et comparant » (présents d’énonciation) tous les éléments qu’il a désormais en sa possession. C’est le danger principal de la réécriture des souvenirs : réinterpréter ses souvenirs en fonction de ce qu’on est devenu et non selon la signification que les événements avaient à l’époque. Leiris est d’ailleurs conscient de ce phénomène puisqu’il poursuit ainsi : « une telle façon de procéder est peut-être hasardeuse, car qui me dit que je ne donne pas à ces souvenirs un sens qu’ils n’ont pas eu, les chargeant après coup d’une valeur émotive dont furent dépourvus les événements réels auxquels il se réfèrent, bref, ressuscitant ce passé d’une manière tendancieuse ? ».

Pourtant, même s’il semble conscient de ce phénomène, cela ne l’empêche pas de le reproduire à de nombreuse occasions, en tentant toutefois de moduler son propos : « je ne le fis pas, sans doute ai-je eu tort » – c’est ici le narrateur adulte qui juge le narrateur passé, et ce va-et-vient est constant dans l’œuvre : « Je ne pense pas que j’étais alors amoureux ».

Le point d’orgue de cette pratique advient lorsque Leiris relit ses actes à l’aune de la psychanalyse. Ici le narrateur adulte va plus loin que l’interprétation et le jugement de ses actes, il leur donne un sens primordial a posteriori : « Faisant intervenir les données que m’a fournies l’analyse et comparant notamment l’incident de la querelle avec mon père […] j’ai accompli un acte équivalent à mon émancipation – c’est-à-dire, symboliquement à son meurtre pour le supplanter et acquérir la virilité, tel Œdipe tuant Laïus » (l’extrait fait en outre intervenir l’interprétation d’un rêve). Il explique ensuite dans ce passage d’où lui vient son sentiment de culpabilité et exprime l’idée de la « castration ». Nous pouvons alors noter la prégnance de l’analyse psychanalytique qui prouve la totale réécriture des souvenirs, tout à coup affublés a posteriori d’un sens suprême.

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