L’âge d'homme

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L’autobiographie de Leiris: récit de souvenirs personnels épars

À travers ce récit autobiographique et lessuivants qu’il rédige, Leiris s’inscrit à la fois dans la traditionautobiographique telle que nous la connaissons, en se livrant à un récit desouvenirs d’enfance et de souvenirs dits « authentiques » (à traversun pacte autobiographique), mais il renouvelle aussi le genre à travers uneorganisation thématique des souvenirs et le dévoilement de ce que nousconsidérons comme des souvenirs intimes.

 

A. Uneautobiographie traditionnelle : récit de souvenirs personnels

 

Point de départ de l’autobiographie : l’autoportraitet le récit d’enfance. Nous reviendrons sur l’autoportrait par la suitepuisqu’il n’est pas si courant dans les autobiographies avant celle de Leiris.Nous nous arrêterons ici sur les premiers souvenirs relatés par notre auteur.

Tout d’abord, parmi les marques du récitautobiographique traditionnel, figure la présence et même l’omniprésencedes marques de première personne : « je », « mon », « moi ».Notons que le « je » de l’autobiographie est cependant souvent plusambigu qu’il n’y paraît. C’est le cas chez Leiris puisqu’il y a une alternancecontinue entre le « je » adulte qui représente Leiris au moment del’énonciation et le « je » enfant qui parle pour le personnage del’auteur enfant, personnage dont il se souvient et qui nous est retranscritseulement à travers ce que l’auteur veut bien nous en dire. Nous retrouvonsalors sans cesse des formules du type : « Je me rappelle », « j’ai gardé l’image »,« pour autant qu’il m’en souvienne », « le souvenir m’estrevenu », « ce souvenir se mêle à celui », « undes souvenirs les plus lointains que j’ai conservés », etc.

Par ailleurs, toute autobiographie repose surun pacte de lecture tel que le définit le spécialiste du genre P. Lejeune :« C’est l’engagement que prend un auteur de raconter directement sa vie(ou une partie, ou un aspect de sa vie) dans un esprit de vérité. » Cepacte apparaît explicitement dans une phrase de Leiris au début durécit, lorsqu’il est question de la mémoire et de la manière de laretranscrire, ses difficultés et ses dangers : « je me heurte icià l’écueil auquel se heurtent fatalement les faiseurs de confessions et demémoires et cela constitue un danger dont, si je veux être objectif, il me fauttenir compte. » Ainsi poursuit-il pour un temps le récit en ne parlantque de ce qu’il « voyait » à l’époque, afin de faire preuve desincérité. En outre, ce pacte est constamment réactualisé dans le texte :l’évocation de la perte de mémoire (entière ou partielle) est un moyen pourLeiris de réaffirmer son pacte, de faire foi d’authenticité : « je crois » apparaît de manière très récurrente dans letexte ; on trouve aussi « je suis incapable de distinguer » ; « un souvenir bienmoins précis, je ne me rappelle plus » – c’est une manière dedire : « je suis sincère, regardez je vous confesse quand ma mémoireme fait défaut. »

De plus, l’autoportrait qui entame le récitpeut être perçu comme un gage d’authenticité, et ce d’abord par le styled’écriture. On observe ainsi un style paratactique qui engendre uneimpression de simplicité, de spontanéité, d’honnêteté, comme si le texten’avait pas été travaillé afin de garantir cette honnêteté. En outre, lasécheresse de ton, la lucidité, la banalité du vocabulaire (« avoir », « être »comme simples chevilles de construction) soulignent une volonté d’observationde soi quasi scientifique, sans fard, même stylistique, même si un styledemeure en creux bien entendu. Il en va de même pour le contenu ; larévélation de ses défauts, de ses gestes intimes semble garantir l’honnêteté etl’authenticité du discours de l’homme qui se livre.

 

B. L’originalitédes souvenirs

 

Si jusque-là, l’autobiographie de Leiris semblerespecter la tradition du genre, nous allons maintenant examiner leschangements capitaux qu’il introduit dans le récit autobiographique tel quenous le connaissions.

Tout d’abord, Leiris procède à une organisationthématique : le récit de Leiris n’est pas composé« chronologiquement » sous la forme d’un récit suivi qui irait de lanaissance au présent. Au lieu de six livres de confessions nous sommesconfrontés à un montage de constellations d’images organisé en différentschapitres. Dans la première partie, sans titre ni numéro, l’autobiographe seprésente (via un autoportrait physique et moral nous le verrons), puis évoquedifférents souvenirs de sa prime enfance. Suivent huit parties numérotées de Ià VIII qui ont chacune un titre et qui commencent toutes par une longuecitation mise en exergue. Ce titre et cette citation annoncent le thème autourduquel vont se déployer les souvenirs au sein du chapitre. L’auteur nous ditessayer de suivre un plan qui lui échappe : « Àmesure que j’écris, le plan que je m’étais tracé m’échappe et l’on dirait queplus je regarde en moi-même plus tout ce que je vois devient confus, les thèmesque j’avais cru primitivement distinguer se révèlent inconsistants etarbitraires comme si ce classement n’était en fin de compte qu’une sorte deguide-âne abstrait, voire un simple procédé de composition esthétique. » En effet, cette organisation semble parfoisarbitraire (nous y reviendrons) et engendre des conséquences esthétiquesimportantes. L’œuvre finale ressemble à une constellation d’images où lesépoques se mélangent, et il est difficile de parler d’analepse et de prolepsetant le temps de référence est impalpable. La chronologie passe définitivementau second plan et ce qui est privilégié, mis en avant, est finalement lesystème de pensée de l’auteur (ses associations d’idées, les réminiscences fourniespar sa mémoire au travail) et la signification de ses souvenirs.

Enfin ce qu’il y a de nouveau dans cetteautobiographie est bien sûr un certain dévoilement de l’intime, à traversl’omniprésence de l’aveu sexuel et l’érotisme des propos. Si Rousseau nousdévoile à demi-mots dans ses Confessions un intérêt sexuel naissant poursa maîtresse, ici Leiris nous parle ouvertement de gestes intimes surprenantsen littérature – « quand je suis seul me gratter la région anale »–, de ses premières érections – « ce lieu devint le théâtre de mapremière érection » –, de ses masturbations d’adolescent – « Versl’âge de onze ou douze ans, lorsque à la lueur de la veilleuse […] je me livrais dans mon lit auplaisir solitaire » –, de son absence d’exploit sexuel. C’estl’absence de censure, la liberté de ton et l’autodérision employées pour cesaveux intimes qui apparaissent novateurs – mais c’est aussi la poésie employéepour parler de « ces plaisirssolitaires » ou de « ses émois » tels qu’il les nomme. Les évocationssexuelles de Leiris ne sont jamais présentées à travers un vocabulairevulgaire, au contraire, le lexique utilisé appartient souvent à une languechâtiée et presque poétique. Dans ces extraits les mots prennent une importanceparticulière et parfois symbolique – « ma lune » ;« ma petite machine » – ; l’écriture est souventthéâtralisée mais loin du pathétique. C’est alors une véritable prose poétique quedéploie Leiris dans certaines de ces évocations.

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