L'Amant

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Marguerite Duras

Chronologie

 

1914 : Marguerite Duras, née Marguerite
Germaine Marie Donnadieu, voit le
jour à Saïgon, en Indochine française, d’un père
directeur d’école qui meurt quand elle a sept ans et d’une mère institutrice. En
1928, lassée de sa vie nomade due à ses diverses affectations, la mère achète
une terre à Sadec, dans le delta du Mékong, que l’inondation régulière par les
eaux de la mer de Chine rend infertile.

1931 : Après avoir été pensionnaire
dans un lycée de Saïgon et passé son
baccalauréat de philosophie, Marguerite Donnadieu vient poursuivre ses études à
Paris où elle obtient un diplôme en sciences politiques. En
1938, elle devient secrétaire au
ministère des Colonies
.

1940 : Sa participation à L’Empire français, ouvrage de
propagande aux résonances colonialistes, signale, à cette époque, une absence totale de conscience politique.

1942-1943 : Durant ces années charnières Marguerite Donnadieu donne naissance à
un enfant mort-né, événement qui la marque beaucoup, de même que la mort de son
jeune frère, dont elle était très proche, durant le conflit sino-japonais. Elle
publie en outre son premier roman, Les
Imprudents
, signé du pseudonyme
de Duras, du nom du village de la
maison paternelle. Avec son mari Robert Antelme elle reçoit en outre des
intellectuels, dont Jorge Semprún, qui forment le groupe de la rue Saint-Benoît, du nom de l’emplacement de
l’appartement qu’elle conservera toute sa vie à Paris. Elle commence également
une relation avec Dionys Mascolo, vit avec lui alors que celui-ci reste ami
avec Antelme. En 1943 la conscience du sort des Juifs pousse le couple à
rejoindre un groupe de résistants dirigé
par François Mitterand. En 1944, Robert Antelme est arrêté par la
Gestapo ; il sera libéré de Dachau en 1945 et Marguerite Duras l’assistera
dans sa longue convalescence.

1950 : Parution d’Un barrage contre le Pacifique, qui
manque de peu de le prix Goncourt, œuvre d’une teneur autobiographique qu’on
retrouvera dans L’Amant, sous une
autre forme, seulement trente-quatre ans plus tard.

1958 : Duras écrit le scénario de Hiroshima mon amour pour Alain Resnais, ce qui lui vaut d’être
nommée à l’oscar du meilleur scénario original. Le grand succès de Moderato
cantabile
cette année-là lui permet d’acheter sa maison de
Neauphle-le-Château, où elle tournera en tant que réalisatrice.

1960 : Engagée depuis 1954 aux côtés du Comité des intellectuels contre la
poursuite de la guerre en Afrique du Nord
, Marguerite Duras signe le Manifeste des 121, à l’initiative du
groupe de la rue Saint-Benoît, qui cherche à faire connaître le mouvement de
contestation contre la guerre d’Algérie, se prononce pour l’indépendance du
peuple opprimé algérien et dénonce le militarisme et la torture.

1965 : Elle connaît le succès au théâtre avec
l’adaptation de sa nouvelle de 1954 Des Journées entières dans les arbres.
La pièce, créée à l’Odéon-Théâtre par Jean-Louis Barrault, marque le début
d’une collaboration avec l’actrice Madeleine Renaud.

1966 : Elle réalise un film pour
la première fois, La Musica, en collaboration avec Paul Seban, mettant en scène
Delphine Seyrig et Robert Hossein. En 1969 elle tournera seule Détruire, dit-elle, dont l’audace
partage la critique.

1968 : Dans le cadre du mouvement de mai
68
, Duras s’exprime en faveur des étudiants contestataires et participe aux
comités des écrivains-étudiants.

1971 : Elle signe le Manifeste des
343
, dont les pétitionnaires déclarent s’être fait avorter – ce qui était
alors passible de poursuites pénales –, en faveur de la dépénalisation et de la
législation de l’interruption volontaire de grossesse.

1975 : Marguerite Duras réalise le film India Song. Elle tournera encore Le Camion en 1977 et Les Enfants en 1985.

1984 : Publication de L’Amant, qui obtient le prix Goncourt et lui vaut un grand succès populaire et mondial.

1987 : Dans le recueil de textes La Vie matérielle, Duras tente entre
autres de donner une explication à l’alcoolisme
qui la ronge depuis plusieurs décennies, et pour lequel elle a été hospitalisée
plusieurs fois ; elle devra même être plongée cinq mois dans le coma
l’année suivante.

1991 : Alors que Duras collaborait d’abord à l’adaptation au cinéma par
Jean-Jacques Annaud de son roman L’Amant,
après des désaccords, se sentant dépossédée de sa propre histoire, elle fait
paraître, avant la sortie sur les écrans, L’Amant de la Chine du Nord, texte
du film qui aurait dû être tourné d’après elle.

1996 : Marguerite Duras meurt à
Paris à l’âge de quatre-vingt-deux ans.

2011 : Les deux premiers tomes de ses
œuvres complètes sont publiés dans la Bibliothèque de la Pléiade ; deux
autres tomes paraissent en 2014.

 

L’art de Marguerite Duras

 

Marguerite Duras fait partie de ces auteurs que
l’on dit particulièrement « clivants ». En effet, sa démarche
artistique, originale, laisse peu indifférent. Son style, la musique de ses
phrases, souvent courtes, hachées, comme ponctuées de soupirs, engendrent
l’adhésion ou la moquerie – c’est en effet une auteure souvent parodiée. Pour
elle l’écriture constitue une occupation tragique, le ressassement d’une histoire douloureuse,
puisée, par le prisme de la mémoire
et de l’oubli, dans une « ombre interne ». Sa matière comme
ses sujets ont donc souvent à voir avec l’inconscient
ou un état de folie ; l’ivresse, l’alcool, dans sa vie comme dans son œuvre ont pris une certaine
place. Parmi ses autres thèmes fétiches figurent la sensualité féminine, l’attente,
la mémoire ou l’amour. Ses récits se caractérisent par une déconstruction qui concerne l’action,
le temps comme les personnages. Ainsi abondent les voix
anonymes, enchevêtrées, les ellipses, les superpositions. Duras a aussi évoqué
son art en parlant d’« écriture
courante 
», celle de qui se laisse porter, moulée sur le mouvement
quotidien et poétique de l’existence. Aussi ne craint-elle pas d’évoquer des
sujets triviaux, de réunir et de publier des textes d’aspect parfois peu
« littéraires » selon des standards traditionnels. Elle considérait
d’ailleurs comme une part de son œuvre ses articles de journaux, ses
entretiens, et jusqu’à ses interventions
télévisées
. On se souvient notamment de ses entretiens avec Bernard Pivot.

Qu’il s’agisse de la littérature, du théâtre ou
du cinéma, Duras inclinait vers l’art
expérimental
. Au cinéma, son œuvre est aussi marquée par l’audace et la
déconstruction. La narration passe ainsi
au second plan, comme dans Le Camion (1977) où elle lit à tour de
rôle un texte avec Gérard Depardieu, sans jouer vraiment. India Song (1975) est connu pour son décalage entre le son et
l’image ; c’est la lumière, les corps et les lieux qui semblent à nouveau prévaloir
sur la narration. Quant à L’Homme
atlantique
(1981), c’est un moyen-métrage constitué pour les trois-quarts
d’un plan noir laissant toute la place au texte.

Sa position d’artiste d’avant-garde lui a valu polémiques
et scandale, d’autant qu’elle se
montrait elle-même assez diserte sur ses pairs, vilipendant Sartre ou Barthes
par exemple, et se faisait très présente, par moments, dans les médias. Son
œuvre comme sa vie publique sont marquées par une volonté de prendre la parole
à tout moment et sur tous les sujets (jusqu’à l’affaire Grégory, son
intervention ayant créé une importante controverse), en tout cas par une grande liberté. Cette liberté était
perceptible dès après la guerre quand son adhésion au Parti communiste ne
l’avait guère empêchée de parler contre ses camarades, ou du moins d’ironiser à
leur sujet, ce qui lui avait valu l’exclusion. L’année 1984 a marqué une
rupture, sa vie n’ayant jusqu’alors, depuis Un
barrage contre le Pacifique
, nourri qu’à distance son œuvre. Si Duras clive
le lectorat en général, elle clive également son lectorat, car rares sont ceux qui apprécient identiquement les
œuvres d’avant 1984 autant que celles d’après.

Parmi les auteurs de la génération suivante,
Camille Laurens (1957-), Christine Angot (1959-), Guillaume Dustan (1965-2005)
et Marie Darrieussecq (1969-) ont invoqué son influence.

 

Regards sur les œuvres

 

Un barrage contre le Pacifique (1950) : Dans ce roman à la forte teneur autobiographique, Marguerite
Duras retourne en 1931, quand elle
avait dix-sept ans et qu’elle vivait avec sa mère, une veuve qui avait fait une
mauvaise affaire en achetant à l’administration coloniale avec toutes ses
économies une terre qui s’est avérée inexploitable, la mer de Chine la
recouvrant de ses eaux salées de façon récurrente. C’est la figure de cette mère qui est au centre du récit,
volontaire mais que la fatalité brise, avec la force de ces eaux dont elle
parle comme s’il s’agissait du Pacifique. Les coups du sort et l’appât du gain
la poussent à faire commerce du corps de sa fille auprès d’un riche Chinois, veillant à ce qu’il n’obtienne
rien de concret avant ce mariage qui pourrait sauver la famille. L’intrigue implique
un diamant que l’homme donne à la fille, qui, révélant un crapaud, engendre une
nouvelle désillusion chez la mère. Celle-ci devient alors obsédée par l’idée de
le vendre malgré tout à un bon prix. La figure de Joseph, jeune homme bourru,
violent, le frère de la jeune fille, se démarque aussi. Le roman offre à
travers le portrait d’une famille aux élans brisés une satire d’une administration
coloniale corrompue
en parallèle de l’histoire personnelle d’enfants sous
le joug d’une femme inclinant vers la folie.
Le roman est adapté au cinéma par René Clément en 1958 et par Rithy Pan en
2008.

Moderato cantabile (1958) :
Dans ce court roman, une femme qui a l’habitude d’accompagner son fils à sa
leçon de piano entend un jour un cri de femme s’élever du café qui se situe
sous l’appartement de la professeure. À partir de là elle entame une série d’entretiens
avec un ancien employé de son mari qu’elle rencontre dans le café, et qui
semble la connaître, et même l’avoir espionnée. Ils réécrivent inlassablement la scène
de crime
passionnel dont ils ont
été témoins dans le café, sans ne rien savoir de précis à son sujet. Au gré de
leurs échanges la femme se confie de plus en plus et son goût pour le vin
s’accroît, jusqu’au jour où elle arrive en retard, ivre, au grand dîner mondain
qu’elle organise. L’œuvre repose sur une sorte de tension mais peu palpable. Les échanges de la femme et de l’homme
sont particulièrement étranges ; la femme semble s’identifier au couple
qu’elle a vu se déchirer. L’œuvre est adaptée au cinéma par Peter Brook en
1960.

Hiroshima mon amour (1960) :
Le titre de ce roman-scénario annonce la superposition
entre la grande Histoire et une histoire personnelle sur laquelle
repose l’œuvre. Trois strates se font jour : le présent d’une actrice –
Emmanuelle Riva – venue à Hiroshima tourner un film sur la paix, et qui y vit
un amour et des moments de confidence avec un Japonais ; le passé de la
bombe nucléaire tombée sur Hiroshima ; et celui, un peu plus lointain, de
l’humiliation de l’actrice, qui avait aimé, à Nevers, un soldat allemand
pendant la Seconde Guerre mondiale, ce qui lui avait valu d’être tondue à la Libération. Plusieurs plans, spatiaux et temporels, s’entremêlent donc :
le présent et le passé, l’intime et l’histoire collective, Hiroshima et Nevers,
donnant lieu à de nombreux recoupements et
analogies. Les dialogues, emphatiques,
proches de l’incantation, sont le
lieu d’effets de dérivation et de répétition. L’œuvre repose sur une forme
de devoir de mémoire, cher à Duras
et Alain Resnais – dont le film sort en 1959 –, mais d’une mémoire à la fois
individuelle et collective.

Le Ravissement de Lol V. Stein (1964) : À nouveau le récit de Duras emporte le lecteur dans une
chronologie problématique, à travers l’histoire de Lola Valérie Stein, qui voit,
à l’occasion d’un bal, l’homme qu’elle aime lui être « ravi » par une
femme d’âge mûr. Elle les observe même danser toute la nuit, dans une extase mystique, fascinée par leur
entente. Dès lors, c’est la raison même de Lol qui semble lui avoir été dans le
même mouvement « ravie ». Mais la folie couve dix ans, pendant
lesquels Lol se laisse épouser, change de ville, devient mère, avant de revenir
sur le lieu de son « ravissement ». Là elle retrouve Tatiana Karl,
une amie d’enfance qui était là le soir du bal, et elle revit ce passé
traumatique. La narration, particulière du point de vue de la chronologie, du
fait de la très longue ellipse et du passé qui revient contaminer le présent,
l’est aussi sous le rapport du regard du narrateur, cet amant de Tatiana que
Lol fascine. Le style se distingue lui-même par des tournures elliptiques, des phrases courtes, hachées, des sujets
« inversés », reportés en fin de phrase, des répétitions, comme autant de tentatives de traduire un certain état
mental et de s’approcher d’une vérité personnelle. Pour écrire le personnage de
Lol V. Stein, Duras s’est inspirée d’une femme rencontrée dans un hôpital
psychiatrique. La romancière a ensuite dit que toutes les femmes de ses livres
découlaient de ce personnage, marqué par la déperdition de soi et la passivité.

Le Vice-Consul (1966) :
Dans ce roman le lecteur suit d’abord le chemin d’une mendiante, à Calcutta, qui
cherche à se débarrasser de son enfant, écho d’un souvenir lointain de
l’auteure. Puis du milieu de la misère on passe à celui des ambassades, il est
question des différents rapports à la misère entretenus par les personnages, et
le vice-consul annoncé par le titre apparaît donc sur le tard. C’est un personnage
insaisissable, réputé pour avoir tiré à l’arme à feu sur des lépreux, cynique,
fou, sorte de pendant masculin de Lol V. Stein. Rien ne semble pouvoir se
décider dans ce récit à la syntaxique
chaotique
, aux conversations
entremêlées
ou anonymes, perturbant
sans arrêt les attentes du lecteur, multipliant les lacunes et les allusions,
reproduisant peut-être chez lui l’expérience de l’errance de la mendiante.

India Song (1973) : Il
s’agit d’une pièce adaptée de l’histoire du Vice-Consul,
dont Marguerite Duras fera un film du même nom en 1975. Ici l’histoire de la
mendiante disparaît au profit d’un attachement au personnage d’Anne-Marie
Stretter, celle qui avait ravi l’homme qu’elle aimait à Lol V. Stein, femme de
l’ambassadeur dans Le Vice-Consul,
qui cristallise tous les désirs masculins. India
Song
entremêle quatre voix
autour du souvenir de l’histoire d’amour entre cette femme et le vice-consul, lequel
lui avait crié son amour au beau milieu d’une réception. À nouveau, la narration est très brouillée, il est difficile de conclure quoi que ce soit des
évènements évoqués.

L’Amant (1984) : Ce
roman, de très loin le plus lu de Marguerite Duras, qui lui valut le prix
Goncourt en 1984, peut être vu comme un addendum au Barrage contre le Pacifique. Maintenant que sa mère et son frère
son morts, l’auteure semble autorisée à présenter sa relation avec Monsieur Jo,
le riche Chinois, qui devient ici « l’homme de Cholen », sous un
nouveau jour. Ainsi le récit se focalise sur leur rencontre, lors d’une traversée
du Mékong pour se rendre à Saïgon, et la découverte dans l’intimité du corps de
l’homme, son aîné de douze ans. On redécouvre ainsi la société de l’Indochine
coloniale
de l’entre-deux-guerres, réticente face aux unions entre
Asiatiques et Européens. C’est aussi l’histoire de la quête de soi d’une jeune fille, qui s’affirme, s’émancipe de sa famille, découvre aussi le corps féminin à travers
celui de son amie Hélène. Duras parle de la vie au pensionnat, des relations
difficiles avec sa mère, son frère, dont l’image est ternie par rapport au Barrage, de sa vocation d’écrivaine
qu’elle entrevoit. La chronologie n’est pas respectée comme dans le précédent
roman indochinois, les souvenirs
s’enchaînent pêle-mêle. Ce roman
connut un très grand succès dès sa
sortie et a été traduit dans de nombreuses langues.

La Douleur (1985) : Ce
récit constitue la reprise d’un texte oublié écrit après l’arrestation en 1944 du
mari de Marguerite Duras, Robert Antelme, qui fut envoyé à Dachau en tant que
prisonnier politique. Au printemps 1945, l’écrivaine attend avec angoisse un coup de téléphone, mène une
existence « en suspension », erre de son
appartement à la gare d’Orsay, où sont rapatriés les prisonniers, imagine son
mari mort, jusqu’à cet appel de François Mitterrand, à la tête de son groupe de
résistants, qui lui annonce que son époux a été retrouvé. L’homme qui revient
pèse 38 kilos pour quasiment 1 m 80 et doit se réadapter à la vie.
Retrouvant son cahier dans un armoire bien longtemps après, l’écrivaine n’avait
plus aucun souvenir d’avoir écrit ce texte qu’elle redécouvrit comme un « désordre phénoménal de la pensée et du
sentiment 
». Dans les Cahiers de
la guerre
qui paraissent en 2006 se trouvent ce texte parmi d’autres
évoquant notamment sa propre activité de résistance.

L’Amant de la Chine du Nord (1991) :
Marguerite Duras, déçue de l’adaptation cinématographique faite en 1992 par
Jean-Jacques Annaud de son roman à succès L’Amant,
gênée par ses aspects hollywoodiens et son esthétisme éthéré, a ressenti le
besoin de réécrire son histoire, de donner une autre dimension à ses
personnages, en épurant son style. Le roman conte donc à nouveau l’amour vécu
entre cette jeune fille de quinze ans qu’elle était, appelée « l’enfant »,
avec ce jeune Chinois aisé de vingt-sept ans, promis à une Chinoise de la
bourgeoisie. L’auteure semble ici se réconcilier avec sa mère, et parle
notamment de sa forte relation avec son petit frère.

Écrire (1993) : Il
s’agit d’un texte inclassable où Marguerite Duras écrit à propos de l’écriture,
la sienne, son besoin d’écrire, sa manière, la solitude essentielle que cette activité requiert selon elle. Elle
parle en outre du lieu de son écriture. On pourrait parler d’une sorte d’« autobiographie de son écriture »,
d’autant qu’écrire, dit-elle, lui a donné
accès à ce qu’elle est
. L’écriture en effet, pour elle, dit et répète une histoire douloureuse.

 

 

« Je lui dis que […] je suis dans une tristesse que
j’attendais et qui ne vient que de moi. Que toujours j’ai été triste. Que je
vois cette tristesse aussi sur les photos où je suis toute petite.
Qu’aujourd’hui cette tristesse, tout en la reconnaissant comme étant celle que
j’ai toujours eue, je pourrais presque lui donner mon nom tellement elle me
ressemble. »

 

« Des années après la
guerre, après les mariages, les enfants, les divorces, les livres, il était
venu à Paris avec sa femme. Il lui avait téléphoné. C’est moi. Elle l’avait
reconnu dès la voix. Il avait dit : je voulais seulement entendre votre
voix. Elle avait dit : c’est moi, bonjour. Il était intimidé, il avait
peur comme avant. Sa voix tremblait tout à coup. Et avec le tremblement, tout à
coup, elle avait retrouvé l’accent de la Chine. Il savait qu’elle avait
commencé à écrire des livres, il l’avait su par la mère qu’il avait revue à
Saigon. Et aussi pour le petit frère, qu’il avait été triste pour elle. Et puis
il n’avait plus su quoi lui dire. Et puis il le lui avait dit. Il lui avait dit
que c’était comme avant, qu’il l’aimait encore, qu’il ne pourrait jamais cesser
de l’aimer, qu’il l’aimerait jusqu’à sa mort. »

 

Marguerite Duras, L’Amant, 1984

 

« Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une
solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. »

 

« Écrire, c’est aussi ne
pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit. »

 

Marguerite Duras, Écrire, 1993

 

« Je te rencontre. Je me souviens de toi. Cette ville était
faite à la taille de l’amour. Tu étais fait à la taille de mon corps même. Qui
es-tu ? Tu me tues. J’avais faim. Faim d’infidélités, d’adultères, de
mensonges et de mourir. Depuis toujours. Je me doutais bien qu’un jour tu me
tomberais dessus. Je t’attendais dans une impatience sans borne, calme.
Dévore-moi. Déforme-moi à ton image afin qu’aucun autre, après toi, ne
comprenne plus du tout le pourquoi de tant de désir. Nous allons rester seuls,
mon amour. La nuit ne va pas finir. Le jour ne se lèvera plus sur personne.
Jamais. Jamais plus. Enfin. Tu me tues. Tu me fais du bien. Nous pleurerons le
jour défunt avec conscience et bonne volonté. Nous n’aurons plus rien d’autre à
faire, plus rien que pleurer le jour défunt. Du temps passera. Du temps
seulement. Et du temps va venir. Du temps viendra. Où nous ne saurons plus du
tout nommer ce qui nous unira. Le nom s’en effacera peu à peu de notre mémoire.
Puis, il disparaîtra tout à fait. »

 

Marguerite Duras, Hiroshima mon amour, 1958

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