L'auberge rouge

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Analyse de l'oeuvre

Le premier thème qui nous intéresse dans le cadre de cette étude c’est le sentiment. Le sentiment c’est la connaissance plus ou moins claire donnée d'une manière immédiate ; une sensation, une impression. C’est aussi un état affectif complexe et durable lié à certaines émotions ou représentations. Le sentiment est un sujet prégnant de notre roman. Qu’il soit amical, religieux, maternel, ou même amoureux, il occupe une place de choix dans cet ouvrage. Eugène Delacroix a déclaré : « Cette vie d'homme qui est si courte pour les plus frivoles entreprises est pour les amitiés humaines une épreuve difficile et de longue haleine. » et sa citation s’avère pertinente quand on pense à l’amitié qui lie Magnan et Frédéric. Si le premier reste fidèle à son ami et éprouve un sentiment à toute épreuve, le second, peut-être fatigué par l’altruisme que suppose ce sentiment n’hésite pas à condamner son ami à un sort déplorable. Prosper Magnan est un jeune homme pieux qui déteste le péché et se dégoûte d’avoir, l’espace d’un instant, nourri des pensées et des désirs impurs. Cette amour de la vérité lui vient de son éducation catholique et il s’efforce de vivre au quotidien « comme au jour de sa première communion, où il s’était cru digne des anges, parce qu’il avait passé la journée sans pécher ni en paroles, ni en actions, ni en pensée » (p.36). Il est dévoué, respecte la mémoire de son père et pense à sa mère, à la prière quotidienne qu’elle fait sans doute à son intention. L’amour que le fils ressent pour la mère, cette dernière le partage pour son fils. Attachée par-dessus tout au fruit de ses entrailles, madame Magnan meurt de « consomption » (p.54) à l’annonce de la mort de ce dernier. De même, le narrateur éprouve un amour passionné et sans borne pour Victorine Taillefer. Il a beau se répéter qu’il ne doit pas penser à elle, il l’aime et ne veut pas la voir souffrir. Il ne peut se résoudre à lui révéler la véritable nature de ce père qu’elle vénère. Il est déchiré et souligne à cet effet : « Craignant que mes scrupules ne dégénérassent en monomanie, je résolus de convoquer un sanhédrin de consciences pures, afin de jeter quelque lumière sur ce problème de haute morale et de philosophie. » (p.66-67) (sanhédrin = assemblée législative traditionnelle du peuple juif ainsi que son tribunal suprême qui siège normalement à Jérusalem). La nature de ce conseil montre également le caractère pieux du narrateur. Fidèle aux préceptes moraux et religieux, il ne peut pas épouser Victorine, mais il lui est aussi impossible de faire taire ses sentiments. La puissance des sentiments fait remarquer à notre auteur qu’il peut nous arriver d’y tenir plus qu’à notre propre vie (p.50). Il est clair que sentiment et émotion tout comme idée et fait feront longtemps encore l’objet de démarches philosophiques.

Si le sentiment est un sujet philosophique par excellence, la justice l’est encore plus. Le respect du droit et de l’équité n’a pas toujours le résultat escompté comme le prouve la fusillade de Prosper Magnan. Son jugement est loin d’être juste. Seulement, le jeune homme estime que sa condamnation à mort, cette injustice lui rend tout entier son innocence : « Cette injustice m’a rendu tout entier à mon innocence. Ma vie aurait toujours été troublée, ma mort sera sans reproche. » (p.47). L’on serait tenté de dire que cette décision lui rend finalement justice car il meurt avec l’assurance qu’il sera ainsi libéré et absout des pensées impures qu’il a eu un court instant et qui auraient pu le pousser au meurtre. Cette injustice le libère. Il souligne : « Nous serons libres tous deux» (p.52) car il sait qu’Hermann sera libéré et estime donc que sa mort le libèrera. Par ailleurs, comme l’indique le deuxième sous-titre de notre oeuvre, « Les deux justices », montre que l’auteur est en accord avec la voisine du narrateur qui soutient : « Pourquoi ne pas laisser agir la justice humaine et la justice divine ? Si nous échappons à l’une, nous n’évitons jamais l’autre ! » (p.59). Il est vrai que la tournure de l’intrigue laisse croire qu’elle a raison. En effet, Frédéric Taillefer qui se pensait loin de ce crime honteux et lâche qu’il a commis en tuant ce négociant dans son sommeil est rattrapé de manière cruelle mais juste par la vie : « Ce pauvre homme prétend avoir dans la tête des animaux qui lui rongent la cervelle : c’est des élancements, des coups de scie, des tiraillements horribles dans l’intérieur de chaque nerf. » (p.62). Une maladie comme on en a jamais vue, une maladie incurable qui lui coûte finalement la vie qu’il a pris à celui qui l’aurait donné pour lui. Sa fille Victorine ignore la vérité et le plaint alors qu’il est en pleine crise : « Oh ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! s’écria-t-elle en pleurant, qu’a donc fait mon père au ciel pour avoir mérité de souffrir ainsi ?… un être si bon ! » (p.64). Si elle connaissait la vérité, peut-être n’interrogerait-elle pas le ciel ? Donc, la justice divine serait inévitable et on n’y échapperait pas. Seulement, la vie n’est pas toujours juste car le sort semble s’acharner injustement sur le narrateur qui se trouve face à un choix cornélien : épouser Victorine en faisant taire ses principes, en lui révélant la vérité, en se débarrassant de son héritage, la condamnant ainsi à une vie triste loin du luxe auquel elle est habituée ou ne pas le faire et être malheureux toute sa vie. Une autre alternative serait de se débarrasser (en le donnant aux pauvres comme le suggère un prêtre lors du sanhédrin) d’une partie de la fortune. Mais, quel pourcentage ? À combien estimer la vie de Walhenfer et de Magnan ? Valent-elles cent mille francs comme à l’époque du crime, ont-elles seulement un prix ? Comme on peut le constater, la notion de justice devient très relative face aux multiples questions que se pose le narrateur balzacien.

En définitive, nous pouvons dire que ce roman philosophique de Balzac est un véritable chef-d’œuvre. La causticité, richesse thématique et la structuration particulière font de notre roman aux allures de polar, un ouvrage délectable. Il réveille notre curiosité et notre quête de la connaissance. Il nous pousse à revoir nos pensées sur les thèmes clés tels que le sentiment et la justice. Loin des opinions tranchées, Balzac se situe dans la progression et la fin du roman, sans aucune réponse, nous montre que la quête doit continuer, elle est perpétuelle et les réponses définitives n’ont donc pas droit de cité. C’est un ouvrage très enrichissant qui nous pousse à évoluer dans notre démarche philosophique.

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