L’énergie spirituelle

par

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Henri Bergson

Chronologie : Vie,
Regards sur l’œuvre, Éléments sur la pensée

 

1859 : Henri Bergson naît à Paris
mais très jeune, il vit à Londres et
acquiert une grande familiarité avec l’anglais. Il choisira la nationalité
française à dix-huit ans. Son père est un pianiste et compositeur juif polonais ;
sa mère est d’une famille juive anglaise. Le jeune Henri est un élève brillant du lycée Condorcet (alors lycée Fontanes), il excelle en mathématiques
comme en rhétorique. Il entre à l’École
normale supérieure
en 1878. Reçu
deuxième – après Jaurès – à l’agrégation
de philosophie
, il commence à enseigner
en 1881 au lycée d’Angers, puis de
1883 à 1888 au lycée Blaise Pascal et à la faculté de lettres de Clermont-Ferrand. Il sera ensuite
professeur au collège Rollin puis au lycée
Henri-IV
pendant huit ans.

1889 : La thèse principale
soutenue par Bergson, Essai sur les données immédiates de la
conscience
, défend la liberté humaine en pleine période positiviste,
alors qu’on examine les phénomènes humains et sociaux comme déterminés. Le
philosophe, critiquant les sophismes
de l’école d’Élée, relève des confusions entre succession et simultanéité,
durée et étendue, qualité et quantité, extériorité et intériorité.
Pour les éclaircir, il distingue un monde
extérieur
, celui de l’ordre homogène
de l’espace, de la simultanéité, de l’étendue et de la
quantité ; et le monde intérieur
de la conscience, qui est celui de
l’ordre hétérogène de la durée, laquelle est un temps intérieur,
de l’inétendue, de la qualité, une donnée
immédiate et absolue
, une variation qualitative tout à fait étrangère au
temps mécanique, spatialisé des horloges. La durée est concrète, singulière,
elle est le changement lui-même, et
non seulement son cadre. Les éléates, étudiant le paradoxe d’Achille et de la
tortue, projetaient ainsi un temps vécu hétérogène sur un espace homogène,
confondaient mouvement et espace, identifiaient des actes indivisibles avec
l’espace homogène qui les sous-tend. Bergson pose le mouvement comme relevant forcément d’une synthèse mentale ; il ne peut donc y avoir de mobilité que par la participation d’un esprit. Avec les distinctions
qu’il établit, Bergson restaure ainsi l’autonomie
de la conscience
, la liberté,
puisque la science, de l’ordre de l’extériorité, ne saurait expliquer la
conscience, de l’ordre de l’intériorité. Bergson définit ainsi la conscience comme qualité pure, durée et liberté ; et nier la liberté, explique-t-il,
revient à poursuivre les erreurs des sophismes de l’école d’Élée.

1896 : Le sous-titre de Matière et mémoire, Essai sur la relation du corps à l’esprit,
signale le propos principal de Bergson dans cet ouvrage, qui est d’analyser la
relation entre corps et esprit par le prisme de la mémoire. Critiquant les
thèses biologistes ou associationnistes du temps, il propose une alternative au
dualisme traditionnel comme au monisme simpliste. Pour ce faire, il présente la
matière comme une image, qui n’est ni une chose purement
extérieure, ni une simple représentation, et donc le cerveau, qui est matière, lui-même comme une image. Il pose la
mémoire comme le principe directeur d’une hiérarchie des êtres, dès lors
ordonnés selon leur degré de mémoire ou de liberté – ce qui revient au même. Il
distingue une mémoire-habitude,
d’ordre mécanique et matériel, instrument permettant d’adapter ses réactions à
l’environnement ; et une mémoire
pure
, qui relève de l’activité spirituelle, et qui n’est pas au service de
la conscience mais qui est la conscience
même
, en tant qu’accumulation du
passé
. De ce point de vue l’esprit n’est
donc que durée, la mémoire étant
définie comme la conservation et la continuation du passé dans le présent. La
matière, mémoire « pressentie », est répétition éternelle, tandis que
l’esprit, qui déborde du corps, qui
est plus que l’activité cérébrale, est nouveauté,
création. Bergson considère ainsi que
ce spirituel, autonome, peut survivre après la mort. Le philosophe parle également
des différentes formes de l’intelligence ou de compréhension, et il présente
l’intuition comme celle qui doit mettre fin à la domination sans partage du
raisonnement. En effet, l’intelligence,
qui ne procède que par analyse, réunit dans des catégories, par relations, et
ne fait qu’élaborer une connaissance
indirecte
, conventionnelle, symbolique seulement. Le concept qu’elle utilise n’est qu’un
emblème
qui déforme la réalité. Bergson
appelle donc à une démarche inverse de celle de Descartes : il faut
écarter les représentations de l’intelligence pour tenter de rejoindre le réel,
et non se détacher des sens pour chercher la vérité. La connaissance par
concepts et le langage doivent faire l’objet d’un doute systématique. Au
contraire l’intuition, forme intensifiée et consciente de
l’instinct
, est à l’origine d’un mouvement d’identification avec la réalité, et rend possibles des expériences pures, par « coïncidence » ou « fusion » avec l’objet, qui
demandent un effort spirituel intense
en s’écartant des connaissances acquises et des habitudes de pensée. Dans le
cadre de l’empirisme radical que
soutient Bergson, le réel n’est donc
pas caché mais donné, il est la perception elle-même ; il se
confond dans l’immédiat avec sa manifestation. Ce n’est que dans un deuxième
temps que la dialectique, l’intelligence interviennent pour développer,
expliciter, réfracter en concepts les résultats de l’intuition. En 1898, Bergson devient maître de conférences à l’École normale supérieure.

1900 : L’essai sur Le Rire est devenu un classique
auquel on se réfère en philosophie comme en littérature ou en sociologie. Comme
le signale le sous-titre, Bergson y étudie la signification du comique, ses procédés
de fabrication
, et tout en distinguant le comique de situation, de forme, de
mot et de caractère, il pose que le comique réfère toujours à un processus mécanique : il voit le rire comme un geste social qui crée une situation de complicité, propre à ramener
à la réalité
les distraits, les originaux, ceux qui s’oublient dans
leur orgueil, leurs habitudes
bref, tous ceux qui obéissent à un excès
d’automatisme
et constituent des éléments
de désagrégation du social
. Il analyse ainsi le rôle social du théâtre,
plus précisément de la comédie qui,
genre tourné vers le général, rappelle à l’observation de soi et de la règle
commune en montrant des types chez lesquels les automatismes  sont surlignés.

La même année, Bergson obtient la chaire de philosophie ancienne au Collège de France avant d’occuper celle de philosophie moderne. Ses leçons
du vendredi sont très suivies par
des étudiants comme par le grand public.
Le philosophe excelle en effet dans l’improvisation
tout en faisant montre de grandes qualités de modestie. Parallèlement, ses œuvres se distinguent par un style très clair et précis, qui a fait parfois considérer
sa pensée comme « trop accessible »
pour être profonde.

1907 : Dans L’Évolution créatrice, Bergson, toujours soucieux de découvrir
une troisième voie entre deux tendances, s’oppose à la fois au providentialisme
finaliste et au mécanisme matérialiste en concevant la vie comme une force de nature essentiellement psychique, par conséquent libre et imprévisible. L’histoire de la nature est donc l’effet d’une force d’essence spirituelle.
L’existence du moi, fondée sur une durée intérieure, se voit ainsi prolongée
par une nature qui obéit elle-même à une durée extérieure. L’un comme l’autre
sont animés par un « élan
vital 
», une « exigence de
création 
», dont l’homme est l’héritier et le dépositaire. Bergson
file le conflit entre spirituel et charnel en posant que la matière est à la
fois l’organe et l’obstacle de l’élan vital qui la traverse. Il analyse
toutefois le développement humain de l’intelligence comme se faisant au
détriment de l’intuition, ce qui fait manquer à l’homme l’essence de certains
phénomènes. Il faut donc tourner à
nouveau l’esprit humain vers le mode intuitif
de la connaissance
. L’intuition dont parle Bergson semble faire écho à
l’aperception immédiate interne de Maine de Biran, ou à l’expérience interne de
Schopenhauer. En 1912, Bergson donne
des cours à l’université Columbia de New
York
. En 1914, il est élu à l’Académie française. Après la guerre, il
préside la Commission de coopération intellectuelle de la SDN.

1919 : L’Énergie spirituelle est un recueil de sept études
déjà parues au préalable, où Bergson traite des thèmes principaux de sa pensée.
Dans « La Conscience et la Vie » par exemple il définit celle-ci
comme la « liberté s’insérant dans la nécessité et la tournant à son
profit ». La plus grande réussite
de cette vie
est l’homme,
capable de s’appuyer sur son passé en totalité pour peser sur l’avenir. Dans
« L’Âme et le Corps », il définit le cerveau comme le point d’insertion de l’esprit dans la matière ;
sans conserver le souvenir, il le rappelle. Il est le lieu de l’« activité cérébrale », à distinguer
de la conscience, qui correspond à
une « activité mentale ».
Il distingue à nouveau cérébral et mental dans « “Fantômes de vivant” et
“recherche psychique” », posant
que la conscience (ou mental) déborde l’organisme, et examinant les objets et la méthode de la télépathie.

1922 : Dans Durée et simultanéité, en prenant pour prétexte les thèses d’Einstein, Bergson réaffirme sa
distinction entre le temps spatialisé du
physicien
et celui vécu par la
conscience
. Pour lui, les réflexions d’Einstein touchant notamment à des temps multiples présentant des vitesses
d’écoulement différentes ne sont paradoxales qu’en apparence et confirment en
réalité la croyance en un temps unique et universel. À cette période Bergson,
accablé par la maladie, se retire de la vie publique. En 1927, il reçoit le prix
Nobel de littérature
.

1932 : Dans le dernier de ses quatre ouvrages principaux, Deux
Sources de la morale et de la religion
, Bergson fait rejoindre à sa
philosophie de la vie créatrice des problèmes humains et des conclusions
éthiques et religieuses. Dans son effort de dépasser la sociologie française,
notamment la pensée de Durkheim, l’auteur remonte à cette impulsion, ce sens de l’évolution
qui a fait accéder les sociétés primitives à l’humanité. Il étudie pour
cela la notion d’obligation,
pression tacite de la société qui était un impératif de la raison chez Kant, et
qu’il voit comme la forme que prend la nécessité dans le domaine de la vie,
écho d’un instinct animal, d’une activité aveugle. Les sociétés humaines
closes – clan, cité, nation – sont ainsi organisées par un même mouvement de la
vie, qui contraint également, au niveau individuel, l’homme, qu’elle courbe,
maintient. Mais certains hommes comme les prophètes
d’Israël, les sages grecs ou les saints du christianisme parviennent à
se dégager du conformisme social et à retrouver
l’élan de la vie
, et grâce à eux la morale
sociale
, close, se voit contaminée d’une morale humaine, ouverte,
laquelle est propre à faire accéder à un niveau
supérieur de moralité
la morale commune. Voilà donc les deux sources de la
morale : « un système d’ordres
dictés par des exigences sociales impersonnelles [marqué par la pression de l’instinct, une continuité
sans question], et un ensemble d’appels lancés
à la conscience de chacun de nous par des personnes, qui représentent ce qu’il
y eut de meilleur dans l’humanité ». Et c’est ce dernier ensemble qui fait
écho à l’élan vital décrit par
Bergson dans L’Évolution créatrice.
L’auteur parle ensuite de la religion, qui a les mêmes sources,  et qui est marquée par une oscillation entre spiritualité et superstition. Il parle de celle-ci comme l’effet d’une « ruse de la vie » venant contrecarrer
le jeu des facultés individuelles. Il y réfère comme à une « religion statique », marquée par
le dogme, le rite, le culte, une évasion dans la fiction, une fabulation mythologique qui a préparé à
l’homme primitif à la science et à ses vues positives. Mais quand l’homme
s’arrache au cercle trop étroit, parasitaire de la superstition, il s’ouvre
alors à la « religion
dynamique 
», celle de l’invention généreuse des mystiques et des
saints, qui procède d’un creusement de l’intuition, d’un effort créateur
caractérisant la vie, qui est divin, et qui ouvre donc à la société mystique de tous les hommes,
située en deçà du groupe social. Bergson conçoit Dieu comme immanent à
l’univers, il est l’élan vital, une émotion, l’amour, et donc le monde n’est
pas créé mais en création perpétuelle. La religion dynamique réfère à une remontée dans la direction d’où l’élan est venu, jusqu’à la racine de nos êtres. Bergson parle
enfin des temps contemporains du machinisme,
qu’il conçoit comme libérateurs, l’homme délivré des servitudes matérielles
pouvant se consacrer à l’investigation
de l’esprit
et du psychisme, à
la prolongation de l’intuition mystique
qu’il voit comme le seul moyen de relever
l’humanité
souffrante. Le mysticisme, qui est désintéressement et amour
envers tous les hommes, est la fin que poursuit la vie, et introduit à la vraie
morale qui consiste à agir dans le sens de la vie – vie qu’il envisage comme supraconscience.
Avec cette œuvre Bergson donne une forme d’adhésion au christianisme, posant
que quelque chose de divin s’est incarné dans Jésus Christ.

1934 : La Pensée et le Mouvant constitue comme un second tome venant
compléter L’Énergie spirituelle ;
il s’agit également d’un recueil
d’articles, d’essais et de conférences venant éclairer les œuvres principales de
l’auteur, et se concentrant sur la méthode
qu’il veut recommander à ses
confrères philosophes. Plutôt que d’offrir un contenu positif, sa philosophie
se signale en effet selon lui par la proposition d’une nouvelle manière d’appréhender les choses et les êtres. Par la
prise en compte de la question du temps, manquée par nombre de philosophes aux
systèmes imprécis note-t-il, il deviendrait possible de résoudre certains grands problèmes
métaphysiques
. Pour le philosophe, dont la pensée est celle d’un mobilisme intégral, à rebours du ciel
immuable des Idées platoniciennes, la tâche
principale de la philosophie est de penser le mouvant, le changement, car
c’est le dynamisme qui est la vérité du réel, une continuation et une création
constante du monde, de la réalité qui s’enrichit sans cesse. Il faut donc voir
toutes choses sub specie durationis. Bergson en appelle à une collaboration entre la science, ayant pour objet la matière,
et la métaphysique, qui étudie
l’esprit. Il se défend d’être anti-intellectuel et pose que la philosophie doit
même se soumettre au contrôle de la science afin de produire une métaphysique « véritable »,
ou « positive », qui soit science
de l’esprit
, rigoureuse, recherche de faits, et qui parvienne à des résultats certains, une connaissance absolue, grâce à des expériences pures. Selon lui, les modes
de connaissance intuitif et intellectuel engendrent deux sortes de clarté, et
la réforme philosophique qu’il
préconise permettra de disqualifier
certains faux problèmes philosophiques.
Bergson rend également hommage à trois hommes qui furent des maîtres à penser
pour lui : le physiologiste Claude
Bernard
(1813-1878), le psychologue et philosophe américain William James (1842-1910) et le philosophe
et archéologue Félix Ravaisson (1813-1900).

1941 : Henri Bergson meurt à
Paris à 81 ans. Il laisse une œuvre très riche, ayant nourri plusieurs
disciplines, dont il n’a pas voulu faire un système – à ses yeux toujours artificiel,
abstrait et vague –, et qui se situe complètement en marge de la philosophie
antérieure ou contemporaine. En effet, à une époque où dominaient de nombreuses
théories figées, entre celles du scientisme, du positivisme, de la psychologie
associationniste, et des courants néo-criticiste et pragmatistes, idéalistes ou
spiritualistes, Bergson rend le mouvement à la pensée, abat leurs
concepts et propose une philosophie
concrète
, au plus près de la réalité des choses, relevant d’une connaissance affective des objets,
d’efforts toujours nouveaux, qui ne rencontrent plus les vieilles
contradictions millénaires. Bergson disait ne pas vouloir réfuter ni bâtir des
théories, mais simplement « regarder
naïvement en soi et autour de soi 
» afin de court-circuiter les habitudes
intellectuelles
. Il s’est ainsi fait le promoteur d’une intuition qui, au contraire de la
simple analyse, permet à l’esprit de s’orienter
vers l’absolu
par une sorte de sympathie
intellectuelle
transportant l’esprit à l’intérieur de l’objet étudié pour
saisir ses caractéristiques essentielles et permanentes. Son invitation à se
mettre à l’écoute d’une « musique intérieure » a fait
comparer Bergson à Debussy.

 

 

« Tout
ce qui s’offre directement aux sens ou à la conscience, tout ce qui est objet
d’expérience, soit extérieure soit interne, doit être tenu pour réel tant qu’on
n’a pas démontré que c’est une simple apparence. »

 

Henri
Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, 1889

 

« Nous
appelons ici intuition la sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur
d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent
d’inexprimable. »

 

Henri Bergson, La Pensée et le Mouvant,
1934

 

« Est
comique le personnage qui suit automatiquement son chemin sans se soucier de
prendre contact avec les autres. Le rire est là pour le corriger de sa
distraction et pour le tirer de son rêve. […] Telle doit être la fonction du
rire. Toujours un peu humiliant pour celui qui en est l’objet, le rire est
véritablement une espèce de brimade sociale. »

 

Henri Bergson, Le Rire, 1900

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