L'évasion de Kamo

par

Télescopages temporels : entre explications rationnelles et mysticisme

Kamo est victime d’un accident de la circulation qui pourrait sembler tristement banal, s’il ne reproduisait pas celui qui fut fatal à son arrière-grand-père, et ce jusque dans les moindres détails. Ensuite, inconscient, le jeune garçon s’adresse à des inconnus, en évoque d’autres, et tous portent des noms russes. Puis il semble vivre, à l’intérieur de lui-même, une étrange et douloureuse aventure, où il est question de faim, de froid, d’évasion, de loup… Et puis c’est le réveil.

Pour le narrateur et le grand Lanthier, nul doute : Kamo est habité par quelqu’un qui lui fait revivre sa propre vie. Alors ils l’accompagnent, du mieux qu’ils peuvent, en lui donnant ce qu’il réclame : une couverture, du sucre, des oignons, deux limes… Les deux jeunes gens acceptent facilement l’hypothèse d’une aventure magique comme explication. Pourtant, à son réveil, c’est une explication psychologique rationnelle que propose Kamo : « J’ai dû mélanger plusieurs choses. […] Dostoïevski, d’abord, Souvenirs de la maison des morts, ça raconte la Sibérie… terrible ! Et une nouvelle de Jack London aussi, L’Amour de la vie : c’est un type qui a perdu son traîneau et ses chiens en Alaska, il essaie de rejoindre la mer, à pied, dans la neige, et il est suivi par un vieux loup, aussi mal en point que lui. » Mais à la fin du roman, le récit de la mère de Kamo remet cette belle explication en cause, en ajoutant le détail ultime, la montre du grand-père qui donne sa conclusion au livre : « Le verre était brisé. Les aiguilles, immobiles, marquaient onze heures » – comme la montre de Kamo le jeune après son accident.

Trois lectures de ce télescopage sont possibles. D’une part, le lecteur peut penser, comme le narrateur et le grand Lanthier, que Kamo est habité, possédé même, par son grand-père. En vivant littéralement l’évasion de sa prison de l’ancêtre, le jeune garçon s’évade du coma où l’ont plongé ses graves blessures. D’autre part, l’explication de Kamo lui-même est rationnelle et satisfaisante : tout n’est que le fruit de simples et rationnelles réminiscences, inutile donc d’aller chercher plus loin. Et puis il y a l’hypothèse de la psychogénéalogie, selon laquelle chacun revit, contraint et forcé, les événements marquants de la vie de ses ancêtres, et ceci tant que ces évènements demeurent des fantômes familiaux de par leur mystère. Ainsi, la fin de Kamo l’ancien doit être connue pour qu’elle cesse de hanter l’inconscient familial collectif. Une fois le récit fait, Kamo l’ancien peut reposer en paix et ses descendants trouver un apaisement. Cependant, Daniel Pennac nous invite à choisir la solution la plus magique, puisque la montre brisée, ultime détail du récit, est comme la marque matérielle de la présence physique de l’arrière-grand-père dans le récit.

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