L'évasion de Kamo

par

Une cellule familiale atypique

Comme souvent chez Daniel Pennac, la cellule familiale est atypique. Si l’on examine celle du narrateur, on constate qu’à la base, on trouve un père, Pope, une mère, Moune, et un fils, le narrateur – schéma familial tout à fait normal, à ceci près que la famille adopte Kamo, littéralement, quand la mère de celui-ci part à la recherche de ses origines, et ce pour un temps indéterminé. Elle laisse donc son fils à ces gens, en toute confiance, et à juste titre. En effet, Kamo est traité comme un fils par Pope et Moune : il prépare les repas de la famille, il rénove la maison en toute indépendance et sans demander l’avis de personne, il partage la chambre du narrateur. Mieux, Pope lui offre l’antique bicyclette tchécoslovaque qui appartenait à son propre père. N’aurait-elle pas dû revenir à son fils ? Pope marque ainsi l’appartenance de Kamo à cette nouvelle cellule familiale élargie et recomposée. Le narrateur en prend-il ombrage ? Pas un instant. Les choses sont ainsi, et il les accepte. De même, après l’accident de Kamo, les parents du narrateur veillent sur l’adolescent comme s’il était leur propre fils, et le narrateur cherche à sauver Kamo par tous les moyens comme s’il était son propre frère. Ici, les liens familiaux ne sont pas uniquement ceux du sang, ce sont aussi et avant tout ceux du cœur.

Si l’on se place du point de vue de Kamo, son adoption par la famille du narrateur lui donne une famille stable et aimante qui lui permet de grandir dans un cadre rassurant et structurant, ce que sa propre mère est incapable de lui procurer : « Issue de tant d’horizons, elle-même naturalisée française, la mère de Kamo parlait quantité de langues mais ne se sentait vraiment de nulle part. Ou plutôt, comme l’expliquait Kamo, elle changeait de nationalité comme on change d’humeur, au moindre coup de vent, et avec sincérité. » Une telle multiplicité d’origines est une richesse, une telle maman paraît une chance pour un enfant… si elle peut lui offrir un tant soit peu de stabilité. Or, ce n’est pas le cas ici. Elle-même a sa propre quête, elle semble capable d’élever son fils, mais pas de façon classique. Elle laisse donc Kamo derrière elle, et peu importe ce qu’il en pense et le chagrin qu’il en éprouve. Un lien télépathique unit ces deux êtres qui s’aiment, par-delà la distance, puisque Kamo devine ce que fait sa mère, comme lorsqu’elle quitte le groupe avec lequel elle parcourt la Russie. Leurs retrouvailles sont complices et dénuées de toute effusion :

« – Alors, il suffit que j’aie le dos tourné pour que tu tombes sur la tête ?

– Et toi, répondit Kamo, il suffit que je ne te surveille plus pour que tu fasses l’école buissonnière ?

Ils étaient comme ça, ces deux-là. Ils ne faisaient jamais partager leurs chagrins. Ils gardaient leurs inquiétudes pour eux. Ils se bagarraient, seuls contre leurs peurs. Ils s’aimaient vraiment. »

Le lecteur rencontre donc des gens qui s’aiment, simplement, naturellement, et qui, tout aussi naturellement, s’inscrivent en dehors des codes sociaux qui régissent les us et coutumes de la famille en France. Le lecteur est donc confronté à une famille élargie et atypique, qui permet à chacun de grandir librement, en particulier si l’on n’est pas « comme les autres », comme c’est le cas de Kamo – une famille, en somme, comme aime à les décrire Daniel Pennac. 

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Une cellule familiale atypique >