L’Ile des Gauchers

par

La conquête de l’être désiré : singularité et extravagance

L’Île desgauchers pose un regard différent sur laconquête de l’être désiré. C’est un thème transversal à ce roman. Habituellement,dans un monde normal, ou de « Droitiers » comme l’entend le roman,conquérir l’être désiré n’est pas vraiment la préoccupation majeure des couples.Ces derniers, en matière de relation amoureuse, font en général preuve d’une remarquableapathie, et sont le plus souvent obnubilés par des questions existentielles.

« On le sait, la vie amoureusejouit en Europe d’une place secondaire, occupés que nous sommes à accomplir destâches qui nous semblent inévitables et qui nous détériorent. »

Leroman propose et privilégie un autre mode d’existence amoureuse où la conquêtede l’être désiré relève d’un art complet. L’exemple de Lord Cigogne, amant exceptionnel,déployant toute sa personnalité pour séduire Emily son épouse, illustre une extravaganceet une dynamique sentimentale typique des Gauchers. Le héros remanie toute sapersonnalité pour se rendre maître de lui, et surtout plaire à l’être aimé. Lesquatorze ans qu’il y consacre suggèrent que la conquête de l’être aimé passe d’abordet surtout par la conquête de soi-même : « Mûri par ses tribulations extraordinaires, il se sentait enfinarmé pour charmer le cœur de miss Pendleton. »

Lemanque de tempérance dans le jeu de la conquête de l’autre par les amantsgauchers est poussé jusqu’à un certain extrême qui frise parfois le ridicule oule pathétique ; en est témoin la scène où Lord Cigogne et Emily separodient l’un l’autre afin de mieux se représenter le vrai visage de leurprofonde personnalité.

« Cependant, à voir le spectacleassez drôle que lui offrait Cigogne, vêtu de sa robe, Emily s’étonna qu’ellefût sujette à de telles transes, que ses atermoiements ne connussent aucunessoufflement. Car il se tortilla ainsi deux bonnes heures, jusqu’à ce qu’elleeût assez d’esprit pour se moquer à son tour de Jeremy qui, dans ces momentscritiques, avait coutume de paniquer, de vitupérer pour tenter de forcer ladécision… »

Laconquête de l’autre est également présentée hors du cadre régulier du mariage àtravers les différentes possibilités qu’offre l’organisation de la vie surl’île des Gauchers. Le libertinage y étant toléré, et même encouragé, conquérirl’autre devient un jeu impitoyable où l’adresse et la ruse sont des armes deprédilection, En témoignent le génie et l’extraordinaire tact avec lequelHadrien Debussy conquiert Emily :

« Pour arriver jusqu’au cœurd’Emily, le jeune homme posa ses mains sur le piano. La musique composée pourelle par le jeune Debussy opéra ; bientôt il l’eut en son pouvoir, bien qu’ellene le sût pas encore. Leurs yeux parlèrent beaucoup ; ceux d’Hadrien n’avaientqu’un langage, celui de l’amour le plus offensif. Emily se défendait comme ellepouvait, fascinée par ce désir étrange qu’il avait d’elle, incapable de sesoustraire à l’effet prodigieux qu’il faisait sur ses sens. »

Dansce jeu de la conquête de l’autre, il n’y a pas de limites, et les frontières quien général ruinent l’avenir du couple chez les Droitiers peuvent plutôt servirici l’intérêt des amants gauchers. Cette totale impunité révèle surtout qu’iln’y a pas vraiment de séparation systématique entre conquérir l’être aimé etconquérir l’être désiré.

« – Mais si, mais si…Laissez-moi vous dire que vous avez fait un excellent usage de l’adultère. Jevous félicite. Tant de Droitiers se trompent bêtement, sans en rien retirer devalable. Quelques frottis-frottas de muqueuses, un petit spasme et puis c’esttout… Vous, vous avez fait les choses au mieux. Comme un authentique Gaucher! Une révélation, c’est tout de même mieux qu’un vulgaire coït, n’est-ce pas ?C’est à ça que ça sert l’adultère, à réoxygénerl’être, comme vous dites ! »

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