La chartreuse de Parme

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Stendhal

Chronologie

 

1783 : Henri Beyle, surtout connu
sous le pseudonyme de Stendhal, naît à Grenoble dans une famille de la bonne
bourgeoisie ayant des prétentions à la noblesse. Il perd sa mère, avec laquelle il avait une relation passionnelle, à
sept ans, déteste son père, avocat au parlement de Grenoble, qu’il juge
hypocrite, pédant et opportuniste – le travail, l’argent et la vanité,
conditions de la société, seront toujours des antivaleurs pour lui. Interdit de
jeu avec des enfants de son âge, c’est de son grand-père maternel qu’il est le plus proche, un médecin cultivé et
spirituel qui guide ses lectures – parmi les premières : Cervantès, l’Arioste,
le Tasse, des philosophes. Il a un précepteur jésuite qu’il juge infâme et
hypocrite. Il grandit, à rebours de sa famille dévote et réactionnaire, dans la
haine de la religion, et devient révolutionnaire
et républicain très précocement ;
il a notamment assisté à la Journée des Tuiles à cinq ans, et exulte à
l’annonce de l’exécution de Louis XVI. Pour la période de sa jeunesse, il faut
se reporter à sa Vie de Henry Brulard,
qui la décrit dans le détail.

1796 : À l’École centrale de Grenoble, l’adolescent peut enfin fréquenter des
gens de son âge. Il reçoit une éducation moderne dans un environnement laïque
et se passionne particulièrement pour les mathématiques,
disciple où il se distingue ; c’est aussi l’époque des premiers émois
amoureux et des premiers essais dans la musique.

1799 : Après un prix de mathématiques, Beyle vient à Paris avec l’intention de préparer le concours d’entrée à Polytechnique, mais très vite il déchante dans
cette grande ville où il n’a pas encore sa place. Il rêve de séduire des femmes, d’écrire des comédies. À cette époque c’est encore
un opposant à Bonaparte et à l’Empire. Noël Daru, un cousin dont les fils
travaillent pour le gouvernement, le fait entrer comme secrétaire au ministère de
la Guerre 
; le jeune homme est cependant très malheureux.

1800 : Beyle rejoint la Grande Armée,
traverse la Suisse, arrive à Milan
et découvre émerveillé l’Italie ; tout l’enchante, et l’opéra en premier lieu. Il découvre les
femmes par le biais de la prostitution, devient sous-lieutenant d’un régiment
de dragons, commence son Journal (voir ci-dessous) en 1801.

1802 : Beyle redécouvre Paris sous un autre
jour grâce à sa solde de soldat. Il fréquente le monde, les théâtres, lit
beaucoup, prend des cours de danse, de déclamation. Sa vie est grandement
conditionnée par la séduction des
femmes 
; il suit une actrice à Marseille en 1805 ; il essaie de
s’y faire banquier sans succès. Rentré à Paris, il demande un poste au cousin
qui l’avait déjà aidé.

1806 : Rendu avec l’armée en l’Allemagne,
Beyle devient adjoint aux commissaires des guerres. Mozart excepté, il
n’apprécie pas la culture ni les mœurs allemandes. En 1809, il participe à la
campagne de Wagram ; la Grande Armée entre dans Vienne dont Beyle apprécie le climat culturel.

1810 : De retour à Paris Beyle devient auditeur
au Conseil d’État
puis inspecteur de la comptabilité des Bâtiments et du
Mobilier de la Couronne. Il accède enfin à une situation financière
satisfaisante, brille en société, rêve de devenir préfet ou baron, mais se juge
toujours insatisfait sentimentalement.

1811 : Après avoir espéré être muté en Italie, il part de lui-même pour Milan, découverte onze ans plus tôt, où
il retrouve un amour silencieux de jeunesse, dont il fait cette fois la
conquête. Il part visiter l’Italie : Bologne, Florence, Rome, Naples,
Pompéi, Herculanum, Parme, et les îles Borromées dont il avait conservé un
profond souvenir.

1812 : Beyle prend part à la campagne
de Russie
, souffre de l’inconfort et de la proximité d’hommes grossiers, mais
s’émerveille des incendies de Smolensk et Moscou. Il est chargé en octobre de
la direction des approvisionnements de réserve et des réquisitions. Il perd son
manuscrit de L’Histoire de la peinture en
Italie
, commencé à Paris, où il rentre en janvier 1813.

1814 : À la chute de l’Empire et à l’entrée de Louis XVIII dans Paris, Beyle
tente mollement d’obtenir un poste mais la concurrence des nobles est rude et demi-solde,
endetté, il part pour Milan et
visite à nouveau l’Italie. Sous la Restauration, Beyle devient un dilettante. Son manque de revenus le
pousse à publier plusieurs ouvrages de
librairie
sur l’Italie, la peinture et l’opéra : Vies de Haydn, Mozart et Métastase en 1815, pour lequel il est accusé,
à juste titre, de plagiat ; Histoire
de la peinture en Italie
et Rome,
Naples et Florence
(voir ci-dessous pour les deux) en 1817. Dans ce dernier
ouvrage apparaît son pseudonyme principal
de Stendhal (il en emploiera plus de
cent), inspiré de la ville allemande, et qu’il souhaitait qu’on prononce
« Standhal ». À partir de 1816
il subit l’influence des conceptions romantiques de Lord Byron (1788-1824), plus proches de lui que celles de France ou
d’Allemagne, et qu’il découvre dans l’Edinburgh
Review
. Il le rencontre ensuite en personne. Son admiration pour une femme
rencontrée en 1818 lui inspire son essai De l’amour (voir ci-dessous).

1821 : Stendhal retourne à Paris
après été expulsé de Milan par l’administration autrichienne qui le soupçonnait
de sympathie pour le carbonarisme. Il y fréquente des salons de tous ordres, toujours décidé à réussir, trouve un
disciple en Prosper Mérimée
(1803-1870). En 1823 et 1825, il publie Racine et Shakespeare (voir ci-dessous), une défense du
romantisme et de la modernité, écrite quelques années avant la préface de Cromwell de Hugo (1827). Mais en 1823 c’est surtout La Vie de Rossini qui lui vaut une certaine célébrité. À
partir de 1824, il devient surtout journaliste,
principalement dans Le Journal de Paris
où il parle musique et peinture. Ses articles traitent de théâtre,
des Salons, et plus largement de la vie culturelle et politique française,
d’autant qu’il publie dans plusieurs revues
britanniques
où il peut davantage laisser aller sa verve. Il montre
également un goût pour les faits divers ;
c’est d’ailleurs deux d’entre eux qui inspireront la trame du Rouge et le Noir.

1827 : Stendhal publie à quarante-quatre ans Armance, son premier roman. C’est aussi l’année où
commencent à nouveau des ennuis financiers avec la perte de sa retraite militaire
ainsi que celle des revenus issus des revues anglaises.

1830 : La publication de son deuxième roman, Le Rouge et le Noir,
confère à Stendhal une certaine notoriété, même s’il partage ses pairs –
Sainte-Beuve le loue, Victor Hugo le critique avec virulence. Il est nommé consul à Trieste, mais la ville est autrichienne et refuse le nouveau
consul. On le nomme au petit port de Civitavecchia
en 1831. L’ennui le pousse vers la rédaction d’œuvres, particulièrement autobiographiques,
marquées par l’inachèvement Souvenirs
d’égotisme
(1832), Lucien Leuwen
(1834), Vie de Henry Brulard (1835-36)
(voir ci-dessous pour les trois). Il décide de ne plus publier pour ne plus
déplaire à sa hiérarchie.

1836-1839 : Obtenant un congé de quelques
semaines qu’il parviendra à faire prolonger jusqu’à trois ans, Stendhal rentre
en France, écrit ses Chroniques italiennes et La
Chartreuse de Parme
, roman que remarque Balzac, et dont il reprendra le
texte d’après les conseils de celui-ci. C’est une période d’intense activité
littéraire durant laquelle Stendhal multiplie les projets, la plupart demeurant
inachevés.

1842 : Après avoir été frappé de plusieurs attaques d’apoplexie à partir de
1840, Stendhal meurt à Paris en
pleine rue d’une crise cardiaque. Il est alors encore largement méconnu de ses
contemporains.

 

L’art de Stendhal

 

Aux côtés de Balzac, Hugo, Flaubert et Zola,
Stendhal est considéré comme l’un des plus grands romanciers français du XIXe
siècle. Son réalisme est souvent
exprimé par la célèbre formule : « Un roman : c’est un miroir
qu’on promène le long d’un chemin », qu’il a placée en exergue du chapitre
XIII du livre I du Rouge et le Noir,
et qu’il attribue à Saint-Réal. C’est donc à la peinture des faits qu’il s’attache, qui traduisent de façon
littéraire la réalité du temps, plutôt qu’à des réflexions politiques, qui
ressemblent pour lui à « un coup de
pistolet au milieu d’un concert
 » selon une autre formule célèbre
qu’il met dans la bouche d’un personnage du
Rouge et le Noir
(livre II, chap. XXII). Écrivant, Stendhal s’adresse donc
à l’esprit positiviste, incrédule de son lectorat, mais se montre à la fois
soucieux de satisfaire son goût du romanesque.

Ses personnages les plus marquants (Julien Sorel, Fabrice del Longo, Lucien
Leuwen
) sont de jeunes hommes à l’esprit romantique, mus par des rêves de gloire, d’une grande énergie
mais se heurtant à l’inertie et l’hypocrisie qui caractérisent la société de
leur temps. Leurs actions ne sont donc pas forcément héroïques et
grandioses ; c’est ici leur effort qui compte. Il y a donc comme une parodie du roman héroïque dans l’œuvre de Stendhal. C’est principalement au
gré du point de vue subjectif de ces
« héros sur un mode mineur » qu’est mené le récit. Celui-ci repose,
comme pour Don Quichotte, sur le conflit entre l’idée et la réalité du monde. On
a donc parlé de « réalisme
subjectif 
» pour qualifier l’art de Stendhal, qui fait alterner le
regard du narrateur et donc du lecteur entre identification et dérision, l’auteur, à rebours des
procédés d’un Flaubert, intervenant sans cesse dans le récit. L’apprentissage
de la vie par ces jeunes hommes passe par une éducation sentimentale ; l’amour est pour Stendhal le moyen d’un perfectionnement, le cœur de
la découverte artistique – il l’a théorisé dans De l’amour en 1822. Proches de Stendhal, ses jeunes héros disent la
forte teneur autobiographique de son
œuvre – l’écrivain a en effet nourri des rêves de gloire identique –, teneur
qui s’exprime plus explicitement dans Vie
de Henry Brulard
qui couvre la période 1783-1799, le Journal qui concerne celle
de 1801-1819, et Souvenirs d’égotisme
pour les années parisiennes de 1821 à 1830, qui réunissent des souvenirs de sa
vie mais constituent aussi une exploration
du moi
.

Si les héros de Stendhal ont l’âme romantique et
des parcours romanesques, ceux-ci sont aussi prétextes à représenter la réalité de leur temps : la société de la Restauration dans Le Rouge et le Noir, celle de la monarchie
de Juillet dans Lucien Leuwen, les mœurs
politiques italiennes dans La Chartreuse
de Parme
. Soucieux de gloire posthume, le romancier s’applique cependant à
gommer tout ce qui pourrait vieillir, évite les allusions, les clés rapidement
frappées de péremption. Sa pensée
politique
est paradoxale –
discernant de l’hypocrisie ou de la naïveté partout, on ne peut le rattacher à
aucun parti – mais elle est principalement républicaine
– bien que nostalgique des sociétés aristocratiques –, libérale – bien que certaines formes de tyrannie ne le dérangent
pas –, positiviste et irréligieuse. S’il veut le bonheur du
peuple, il se sent et veut rester très éloigné et de lui.

Admirateur de Laclos, Stendhal apporte le même
soin à l’analyse psychologique de
ses personnages. En épigraphe du Rouge et
le Noir
, il a placé en exergue une citation de Danton : « La
vérité, l’âpre vérité », pour signaler ce qui motivait la minutie de ses
analyses, tant sociales que psychologiques. Son style est caractérisé par l’économie,
la densité. Ses conceptions
esthétiques s’inscrivent en réaction au classicisme et il privilégie le brisement des continuités, l’aspect déstructuré, l’implicite. Par exemple il ne décrit les lieux que d’un point de vue
fonctionnel ; il se concentre sur l’action et fait avancer rapidement ses
récits. On lui a d’ailleurs souvent reproché la fin menée tambour battant de
ses deux plus grands romans.

Grand passionné de l’Italie, de son opéra et
de sa peinture, il a beaucoup écrit
sur ces sujets (voir Histoire de la
peinture en Italie
et Rome, Naples et
Florence
ci dessous ; Vies de
Haydn, Mozart et Métastase
en 1815, Vie
de Rossini
en 1823, Promenades dans
Rome
en 1829 et Mémoires d’un
touriste
en 1838). Comme critique
d’art
, il prône toujours la subjectivité
du regard et du goût, la modernité, et
considère la réalisation et la réception d’une œuvre en fonction de l’époque et du milieu ; on parle alors de critique historique. En peinture il loue surtout le peintre italien
du XVIe Le Corrège et son
clair-obscur ; en musique, c’est le compositeur italien Cimarosa (1749-1801) qui incarne son
idéal.

 

Regards sur les œuvres

 

Les trois romans majeurs

 

Le Rouge et le Noir
(1830) : Le roman le plus lu de Stendhal, et un des plus connus de la
littérature française du XIXe siècle, raconte l’ascension puis la
chute de Julien Sorel, un jeune
homme de basse extraction, fils de charpentier, au caractère ombrageux et énergique. Ayant grandi dans le culte de Napoléon, et la conscience que
le mérite, depuis la Révolution,
peut désormais hisser au-dessus de sa naissance, il atteint l’âge adulte sous
la Restauration et toute gloire militaire lui est donc interdite. Reste la
carrière ecclésiastique, dans une société
qui apparaît figée, à la hiérarchie quasi immuable, mais cette voie correspond peu à son tempérament.
Précepteur chez le maire ultra de Verrières (en Franche-Comté), sa ville
d’origine, l’ambiguïté de ses liens avec l’épouse de celui-ci, Mme de Rênal, et les rumeurs qui
l’accompagnent, lui valent d’être remercié. Il passe au grand séminaire de
Besançon, milieu d’humiliations et d’intrigues, puis devient secrétaire du
marquis de La Mole à Paris. Il entame une relation passionné avec sa fille,
d’un même tempérament orgueilleux que lui, et se trouve près d’accéder au plus
hautes sphères lorsqu’il obtient le consentement au mariage du père, qui le
fait anoblir et lui permet de devenir lieutenant de hussards. Mais une lettre
de Mme de Rênal, suite à une enquête du marquis, vient tout saboter. Julien
retournera dans sa région d’origine pour tuer dans une église son ancienne
amante, mais il rate son coup et se voit condamné à mort. Stendhal s’est très
exactement inspiré de deux faits divers qu’il avait lus dans La Gazette des tribunaux.

Lucien Leuwen (écrit en
1834, paru en 1894) : Le personnage éponyme est un jeune homme de bonne
famille à l’âme noble et sensible qui, renvoyé de l’École Polytechnique pour
ses opinions républicaines, commence une carrière dans l’armée. Il n’y rencontre que désillusion
car alors que l’armée incarnait d’abord pour lui la sauvegarde des intérêts de
la nation, il découvre qu’elle sert surtout à réprimer des soulèvements de
citoyens opprimés. À Nancy où il se
trouve en garnison il tue le temps en de futiles occupations, fréquente la
société locale où les légitimistes
tentent de le mêler à leur incessantes intrigues
et conspirations. Un événement vient
troubler son ennui, la rencontre de Mme
de Chasteller
, une veuve. Mais leur relation est le lieu d’un malentendu
quand il la croit enceinte d’un autre. Il quitte alors Nancy écœuré pour Paris.
Là, employé au ministère de l’Intérieur, il part aider le gouvernement à gagner
les élections en province, puis le roman, inachevé,
se clôt alors que Lucien part pour Rome. Stendhal avait pour dessein d’écrire en
une vaste fresque, dont il n’écrira jamais la troisième partie, l’histoire morale de son temps, en se
livrant à une satire de l’armée, du gouvernement et de ses pratiques électorales, de la société ultra de province, pour
terminer sur celle de la cour de Rome,
à travers le parcours d’un jeune homme qui tout du long cherche en vain un
moyen de servir honnêtement l’État.

La Chartreuse de Parme
(1839) : Fabrice del Dongo,
fils naturel d’une marquise et d’un lieutenant français, après une expérience
militaire décevante à Waterloo, doit se lancer dans une carrière ecclésiastique,
même si son ardeur continue de lui faire mener une vie aventureuse. Protégé de
sa tante, le duchesse de Sanseverina,
amie du comte Mosca, puissant homme
politique, il est la victime de la constante cabale de leurs ennemis. Après un
duel durant lequel il tue un acteur comique, il se retrouve enfermé à la tour Farnèse où l’on craint qu’il soit empoisonné.
Là, une histoire d’amour passionnée
commence entre Fabrice et Clélia, la
fille du gouverneur de la forteresse. Alors que celui-ci est drogué pour faciliter
la fuite de Fabrice, et qu’il manque de mourir, la jeune fille fait le serment
de ne plus voir Fabrice. Cette complication de leur liaison, additionnée aux
intrigues qui se poursuivent, donnent lieu à plusieurs épisodes, dont l’un voit
Fabrice se livrer lui-même à ses ennemis pour revoir Clélia. Plus tard, même
s’il est devenu un célèbre prédicateur, sa passion pour la jeune femme le
poursuit, et tous deux finiront par vivre leur histoire, mais peu de temps, car
Célia suivra leur enfant dans sa tombe. Fabrice, lui, se retire à la chartreuse
de Parme. L’œuvre, appréciée de seulement quelques initiés à l’époque, puis de
plus en plus lue et beaucoup étudiée aujourd’hui, apparaît comme un grand poème
romantique, d’un puissant lyrisme. La célèbre dédicace « To
the Happy Few 
» illustre la conscience que Stendhal avait de ne
s’adresser qu’à quelques personnes à son époque ; il avait même prédit
qu’il ne serait connu qu’en 1880 et compris en 1930.

 

         Les autres œuvres

 

Histoire de la peinture en Italie (1817, 1825, 1834) : Il s’agit d’une œuvre publiée par Stendhal à
ses frais et sans nom d’auteur. Cet anonymat
lui permit de plagier largement des
œuvres qu’il traduisait sans citer ses sources. Il conçoit l’ouvrage en 1811,
lors de son second séjour en Italie. Cette œuvre publiée comme un manuel est en réalité un précis d’abord conçu pour lui-même par
un auteur qui ne connaissait pas la peinture, à partir de textes sur la
peinture italienne. Stendhal part d’une évocation des débuts de la civilisation
italienne
, aborde l’École de
Florence
et traite des peintres les uns après les autres, en
s’arrêtant particulièrement sur Léonard
de Vinci
. Puis il livre ses propres observations sur les œuvres d’art. À
rebours de l’historien de l’art allemand Winckelmann (1717-1768), il critique l’existence d’un beau idéal
universel
et pose qu’il existe plusieurs
types de beautés
correspondant à des tempéraments et des climats variés,
d’où la dimension pamphlétaire qu’attribuait l’auteur à
cet essai. Malgré le côté compilation de l’œuvre, Stendhal se montre plein de fantaisie quand il expose ses propres
idées, qui annoncent d’une certaine façon la critique moderne, et il sait se
montrer tour à tour simple et affecté.

Rome, Naples et Florence
(1817, 1818, 1826) : Stendhal célèbre ici son amour de l’Italie – il avait
dit ne plus se sentir français depuis 1814 – au gré d’un itinéraire fictif le faisant passer par les plus grandes villes
italiennes. Il s’attarde sur des anecdotes, les coutumes locales, mais c’est le développement des arts qui le frappe le plus, une
atmosphère, celle d’un hédonisme raffiné
qui s’accommode de la légèreté comme
de l’absolu, pôles dont se parent uniment
les sentiments dans ce coin privilégié du monde. L’édition de 1826 voit le
volume doubler de taille. L’œuvre contient notamment un éloge de Milan au stylé très élevé.

De l’amour (1822) : Ici
Stendhal traite explicitement d’un sentiment qu’il a incarné en ses personnages
avec la pureté et la dimension de songe qu’il lui
attribuait. L’ouvrage se livre d’abord à une analyse de la naissance de
l’amour, puis à celle de ses rapports avec la vie sociale. Stendhal procède à
l’examen de ses causes physiologiques,
distingue ses différentes formes selon les tempéraments
nationaux
, au gré d’une démarche d’apparence scientifique, mais il met
aussi beaucoup de lui-même dans son étude, sollicitant ses souvenirs milanais
notamment. L’œuvre apparaît comme un chant de gloire à l’Italie, nation si bien
faite pour l’amour et la liberté selon l’auteur. Les analyses de Stendhal
viennent rectifier celles d’idéologues de son temps comme Destutt de Tracy
(1754-1836).

Racine et Shakespeare (1823,
1825) : Dans ces deux essais d’abord publiés séparément en 1823 et 1825,
Stendhal prend position dans le débat nourri à l’époque par le romantisme. Bien qu’attiré par les
classiques, l’auteur percevait la nécessité d’une nouvelle tendance et montre
que les auteurs aujourd’hui appréciés comme classiques furent les plus originaux de leur époque, et donc d’une
certaine façon des « romantiques ». Il se prononce donc pour la poésie naturelle et passionnée d’un
Shakespeare contre l’idolâtrie et les règles canoniques et froides qu’engendre
le culte de Racine.

Armance ou quelques scènes d’un salon de Paris en 1827 (1827) : À quarante-quatre ans, Stendhal se lance dans le roman
avec l’histoire d’un amour plein de malentendus entre Octave de Malivert, jeune
homme qui s’est fait la promesse de ne jamais se laisser aller à l’amour et qui
touche une fortune imprévue, et sa cousine, qu’il pense n’aimer que comme une
amie, Armande de Zohiloff, laquelle se montre soudain pleine de froideur auprès
de lui pour ne pas passer pour une profiteuse. Après des complications
romanesques, la finesse de la mère d’Octave a raison des non-dits et les deux
jeunes gens se marient. Mais une machination vient faire vaciller la foi
d’Octave en l’amour de son épouse et il part combattre en Grèce où il espère
mourir. L’arbitraire des choix d’Octave trouve une explication dans la
correspondance de Stendhal, où l’écrivain signalait que la clé du roman était
l’impuissance du héros. L’histoire
est prétexte à brosser la fresque pittoresque de la société de l’époque et le
traitement de plusieurs thèmes anticipent les chefs-d’œuvre à venir.

Souvenirs d’égotisme (écrits
en 1832, parus en 1892) : Alors qu’il s’ennuie à Civitavecchia, où il est
consul de France, Stendhal écrit pendant une dizaine de jours, pour se
distraire, une série d’évocations de sa vie
à Paris entre 1821 et 1830
, sans ordre chronologique, un souvenir en
appelant un autre. Cette entreprise autobiographique rappelle la sincérité d’un Montaigne, l’entreprise
d’un Rousseau, l’exigence d’un Leiris ; en effet, l’écrivain ne dissimule
rien de ses maladresses, des situations scabreuses qu’il a connues.
S’il procède de la sorte, c’est peut-être parce que ses erreurs apparaissent
toujours engendrées par l’ignorance,
la candeur, un défaut de tact ou de discernement. Il montre qu’il ne savait pas
tricher et il énumère même les occasions manquées, faute d’avoir profité des
occasions qui se sont présentées. Stendhal ne reprendra jamais ces notes et
l’œuvre est donc restée inachevée.

Vie de Henry Brulard (écrite
en 1835-36, parue en 1890) : Comme les Souvenirs
d’égotisme
, Stendhal, alors cinquantenaire, a écrit cette œuvre
autobiographique, elle aussi inachevée, sur ses loisirs de consul. Elle couvre
la période 1783-1799. Stendhal parle
ainsi de sa petite enfance, des
divers établissements qu’il a fréquentés, de son projet d’être un séducteur de
femmes, de faire carrière dans l’armée républicaine. L’œuvre s’arrête alors
qu’il descend vers l’Italie avec l’armée de réserve. Les débuts du texte révèle
que l’ouvrage devait constituer une sorte d’enquête de l’écrivain sur lui-même. Il voulait tenter de se voir de
l’extérieur, et de se figurer l’image que les autres se faisaient de lui. Il se
définit comme un amant malheureux,
dont les malheurs en amour ont très largement surpassé les victoires. Il se
demande aussi s’il a été un homme d’esprit. Il y fait aussi le point sur son
rapport au peuple : il dit être près à tout pour lui, mais s’il s’agit de
devoir le fréquenter, il fait preuve d’un mépris
aristocratique
. L’inachèvement de l’œuvre fait qu’elle accumule les
redites, les digressions, les simples ébauches, mais Stendhal s’y distingue
toujours par sa sincérité et sa spontanéité.

Journal : Il vient
opportunément compléter Souvenirs d’égotisme
et Vie de Henry Brulard en
couvrant la période 1801-1819. Ainsi
Stendhal parle de sa découverte de
l’Italie
, dont il s’éprend, du retour en France et de ses rêves de gloire militaire, puis de sa carrière administrative, avant les
années en Allemagne puis la campagne de Russie. Après la chute de l’Empire, retour en Italie où se termine
le Journal. Stendhal, craignant la
police de Metternich et la police pontificale, use de subterfuges pour ne pas
être compris, désigne les personnages historiques par des initiales, écrit en
plusieurs langues, d’où un déchiffrage difficile pour les éditeurs. Cette œuvre
se distingue de ses autres œuvres autobiographiques par le fait qu’elle n’était
pas destinée à la publication. Elle apparaît donc d’un désordre pittoresque, et
le ton en est particulièrement cru. Stendhal se montre tour à tour clairvoyant
et même rusé, naïf, incisif, et en toutes circonstances sincère.

Correspondance (1855) :
Les lettres de Stendhal racontent la chronique
d’une époque
, par un homme qui fut souvent bien placé pour la raconter,
qu’il fût à Berlin, Vienne, Milan ou Moscou. Il raconte notamment le désarroi
des partisans de Napoléon après la chute de l’Empire, et la rancœur contre
l’Angleterre. Comme dans ses romans, l’écrivain y fait preuve d’une psychologie subtile, et dans ses
lettres amoureuses particulièrement d’une grande délicatesse et d’une fine sensibilité.
Il y parle de sa conception de la vie, de ses opinions politiques et artistiques.
Les lettres à sa sœur sont celles d’un professeur et d’un directeur de
conscience. Parmi ses correspondants les plus célèbres figurent Sainte-Beuve,
Mérimée et Byron.

 

 

Ce qu’on
a dit de lui

 

« Stendhal
ouvre la série des romans naturalistes, qui suppriment l’intervention du sens
moral et se moquent de la liberté prétendue. […] [Il] est le peintre fidèle
qui ne s’émeut ni ne s’indigne et que tout amuse, le coquin et la coquine,
comme le brave homme et l’honnête femme, mais qui n’a ni croyance, ni
préférence, ni idéal. La littérature ici est subordonnée à l’histoire
naturelle, à la science […]. »

 

Henri-Frédéric
Amiel (1821-1881), Journal

 

« Personne
n’a possédé à un degré pareil la mécanique de l’âme. […] Stendhal pour moi
n’est pas un observateur qui part de l’observation pour arriver à la vérité
grâce à la logique ; c’est un logicien qui part de la logique et qui
arrive souvent à la vérité, en passant par-dessus l’observation. »

 

Émile Zola,
Les Romanciers naturalistes, 1881

 

« Ce
qui frappe le plus dans une page de Stendhal, ce qui sur-le-champ le dénonce,
attache ou irrite l’esprit, – c’est le Ton. […] Et de quoi ce ton est-il
fait ? Je l’ai peut-être déjà dit : être vif à tous risques ;
écrire comme on parle quand on est homme d’esprit, avec des allusions même
obscures, des coupures brusques, des bonds et des parenthèses ; écrire
presque comme on se parle ; tenir l’allure d’une conversation libre et
gaie ; pousser parfois jusqu’au monologue tout nu ; toujours et
partout fuir le style poétique, et faire sentir qu’on le fuit […]. Mais c’est
une loi de la nature qu’on ne se défende d’une affectation que par une autre. »

 

Paul Valéry,
Variété II, 1929

 

« Le
grand secret de Stendhal, sa grande malice, c’est d’écrire tout de suite… De
là, quelque chose d’alerte, et de primesautier, de disconvenu, de subit et de
nu qui nous ravit toujours à neuf dans son style. On dirait que sa pensée ne
prend même pas la peine de se chausser pour courir. »

 

André Gide,
Journal, 1937

 

Ce qu’il
a écrit

 

« Eh,
monsieur, un roman est un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt il
reflète à vos yeux l’azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route.
Et l’homme qui porte le miroir dans sa hotte sera par vous accusé d’être immoral !
Son miroir montre la fange, et vous accusez le miroir ! Accusez bien
plutôt le grand chemin où est le bourbier, et plus encore l’inspecteur des
routes qui laisse l’eau croupir et le bourbier se former. »

 

« – La politique, reprend
l’auteur, est une pierre attachée au cou de la littérature, et qui, en moins de
six mois, la submerge. La politique au milieu des intérêts d’imagination, c’est
un coup de pistolet au milieu d’un concert. Ce bruit est déchirant sans être
énergique. Il ne s’accorde avec le son d’aucun instrument. Cette politique va
offenser mortellement une moitié des lecteurs, et ennuyer l’autre qui l’a
trouvée bien autrement spéciale et énergique dans le journal du matin…

– Si vos
personnages ne parlent pas politique, reprend l’éditeur, ce ne sont plus des
Français de 1830, et votre livre n’est plus un miroir, comme vous en avez la prétention… »

 

Stendhal, Le Rouge et le Noir, 1830

 

« L’admission de la femme à
l’égalité parfaite serait la marque la plus sûre de la civilisation ; elle
doublerait les forces intellectuelles du genre humain et ses chances de
bonheur. »

 

Stendhal, Rome, Naples et Florence, 1817

 

« On vous aura dit que j’aimais Fabrice, car je sais que le
bruit en a couru dans cette cour méchante. (Ses yeux brillèrent pour la
première fois dans cette conversation, en prononçant ce mot méchante.) Je vous
jure devant Dieu, et sur la vie de Fabrice que jamais il ne s’est passé entre
lui et moi la plus petite chose que n’eût pas pu souffrir l’œil d’une tierce
personne. Je ne vous dirai pas non plus que je l’aime exactement comme ferait
une sœur ; je l’aime d’instinct, pour parler ainsi. J’aime en lui son
courage si simple et si parfait, que l’on peut dire qu’il ne s’en aperçoit pas
lui-même. Ce fut pendant les graves discussions que nous avions ensemble que je
commençai à voir en lui une grâce parfaite. Sa grande âme se révélait à
moi ; que de savants mensonges eut étalés, à sa place, un jeune homme bien
élevé ! Enfin, s’il n’est heureux je ne puis être heureuse. Voilà un mot
qui peint bien l’état de mon cœur ; si ce n’est la vérité, c’est au moins
tout ce que j’en vois. »

 

Stendhal, La Chartreuse de Parme, 1839

 

« Le lecteur bénévole est prié de considérer que notre héros
est fort jeune, fort neuf et dénué de toute expérience ; tout cela ne nous
empêche pas d’éprouver un sentiment en nous voyant forcé d’avouer qu’il avait
encore la faiblesse de s’indigner pour des choses politiques. C’était à cette
époque une âme naïve et s’ignorant elle-même ; ce n’était pas du tout une
forte tête, ou un homme d’esprit, se hâtant de tout juger d’une façon
tranchante. Le salon de sa mère, où l’on se moquait de tout, lui avait appris à
persifler l’hypocrisie et à la deviner assez bien ; mais, du reste, il ne
savait pas ce qu’il serait un jour. »

 

Stendhal, Lucien Leuwen, 1834, 1894

 

« Heureux le cœur qui
est échauffé par la lumière tranquille, prudente, toujours égale d’une faible
lampe ! De celui-là, on dit qu’il aime, et il ne commet pas
d’inconvenances nuisibles à lui et aux autres. Mais le cœur qui est embrasé des
flammes d’un volcan ne peut plaire à ce qu’il adore, fait des folies, manque à
la délicatesse et se consume lui-même. Je suis bien malheureux. »

 

Stendhal, Lettre à Matilde du
20 juillet 1819

 

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