La jalousie

par

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Alain Robbe-Grillet

Alain
Robbe-Grillet est un écrivain et cinéaste français né à Brest en 1922 et mort à
Caen en 2008. Révolutionnaire de l’esthétique romanesque, opposé au
psychologisme balzacien, ses « nouveaux romans » lui valent une place
de choix dans la littérature française du XXe siècle, et d’être
étudié dans les universités du monde entier.

Issu
d’une famille de droite de la classe moyenne – son père est ingénieur –, Alain
Robbe-Grillet accomplit ses études dans des lycées parisiens et brestois avant
d’intégrer l’Institut national agronomique en 1942. Il commence à écrire sans
publier et devient proche du futur peintre et photographe Bernard Dufour qui
étudie avec lui. L’année suivante, il est réquisitionné pour le Service du
travail obligatoire ; il participe à la fabrication des chars Panther à
Nuremberg et fait la rencontre du futur écrivain Claude Ollier.

Devenu
chargé de mission à l’INSEE en 1945, il écrit Quatre jours en Bulgarie à l’occasion d’un chantier auquel il
participe dans ce pays dans le cadre de son volontariat auprès des Brigades
internationales de reconstruction. Il parlera plus tard de ce texte comme de
son seul essai de représenter une réalité vécue.

Il achève
en 1949 d’écrire son premier roman, Un
régicide
, entre deux frottis vaginaux réalisés sur des rates, alors qu’il
est devenu ingénieur pour un centre d’insémination artificielle. Après des
tentatives de réécriture l’ouvrage sera finalement publié tel quel en 1978
seulement. Travaillant ensuite à l’Institut de Fruits et Agrumes Coloniaux, il
séjourne dans diverses colonies ; il commence à écrire Les Gommes sur le paquebot qui le ramène
malade des Antilles en France. Il démissionne et s’installe dans une chambre de
bonne au-dessus de chez ses parents.

Alain
Robbe-Grillet dira plus tard avoir commencé à écrire suite à la prise de
conscience que l’ordre prôné par sa famille, constaté en Allemagne, recèle une
part cachée de folie criminelle, de déraison et de désordre. Il découvre à la
fois l’importance pour sa sexualité des imageries sadomasochistes ; et sa
littérature serait selon lui issue de ces deux prises de conscience.

La
parution des Gommes aux Éditions de
Minuit en 1953 marque le début d’une longue collaboration avec cette maison
d’édition doublée d’une amitié ininterrompue avec son directeur Jérôme Lindon.
L’intrigue, la tentative d’assassinat d’un homme engagé politiquement, qui
feint d’être mort, par un groupe terroriste, objet de l’enquête du jeune promu
Wallas, est prétexte à une expérimentation stylistique : le lecteur plonge
tour à tour dans la conscience de chaque personnage et sa lecture mime d’une
certaine façon la résolution d’une enquête policière, tentant de combler les
lacunes de la trame générale livrée au départ.

Deux ans
plus tard paraît Le Voyeur, récit
centré autour du personnage de Matthias, un vendeur de montres – obsédé par les
cordelettes – qui a minutieusement organisé son parcours sur une île où il doit
ventre 89 montres en six heures. Les Éditions de Minuit, qui tiennent à
l’époque le rôle de salon des refusés, publient en parallèle les fictions de
Claude Simon, de Michel Butor et de Robert Pinget. Cette nouvelle génération de
« Modernes », face aux « Anciens » représentés par Émile
Henriot ou François Mauriac, déclenche une nouvelle « Querelle ».
Même s’il est soutenu par Maurice Blanchot, Gérard Genette et Roland Barthes,
Alain Robbe-Grillet concentre les reproches formulés à l’encontre de ces
auteurs d’un nouveau genre : dans ses récits, l’attention exclusive aux
lieux et aux choses, aux aspects uniquement matériels, neutres, d’une réalité
sans symbolique subjective, leur méticuleuse dissection, étouffent la
psychologie et l’humanisme, qui n’ont pour réceptacles ni héros ni antihéros,
remplacés par des personnages qui posent simplement une voix, ou un regard
arrêté.

En 1955,
Bertrand Dort utilise le terme de « Nouveau roman » pour qualifier ce
nouveau mouvement, expression reprise en 1957 par Émile Henriot dans Le Monde, dirigée contre La Jalousie, troisième roman d’Alain
Robbe-Grillet publié cette année-là. Cette fois-ci l’accueil de l’œuvre est
globalement favorable. Sur fond de triangle amoureux et dans le cadre d’une
maison coloniale sur une plantation de bananiers, le narrateur, omniscient,
présent sans être là, sans affect, décrit avec minutie les échanges et les
actions de Franck et d’une femme nommée A…, qu’on devine être l’épouse du
narrateur et l’amant de celle-ci. La langue est technique, emprunte aux jargons
de la géométrie et de la physique, et le récit, non chronologique, fonctionne
sur le principe de la reprise. La Reprise
est d’ailleurs le titre d’un ouvrage publié par Alain Robbe-Grillet en 2001 où
le personnage principal, un agent d’un service de renseignement français, est
envoyé en mission à Berlin. À nouveau, comme le lecteur, il se trouve confronté
à de nombreuses lacunes formant une énigme dont la résolution se produira en
dehors du récit, dans les notes de bas de pages qui tout au long de l’ouvrage,
s’adressant directement au lecteur, le mettent en garde contre la parole du
narrateur. Comme souvent dans les récits d’Alain Robbe-Grillet, il s’agit donc
de rassembler des îlots de sens, séparés dans un récit déstructuré comme les
pièces d’un puzzle, pour faire émerger ce sens d’une façon neuve. L’auteur
« reprend » aussi des éléments des textes de Kafka et de Sade, qu’il
dispose sous de nouveaux jours, produisant en quelque sorte un architexte gros
d’œuvres précédentes.

Si l’on a
parlé de « Nouveau roman » pour Alain Robbe-Grillet et certains de
ses pairs, il ne faut pas oublier les veines qu’ils empruntent, à Flaubert
notamment – son très grand réalisme, ses descriptions précises –, à Proust et à
Joyce, du côté de l’indétermination chronologique, pointée du doigt par leurs
détracteurs pour l’obscurité dont elle couvrirait le récit.

Dans son
essai Pour un nouveau roman, qui
réunit des études littéraires datant de 1956 à 1963, Alain Robbe-Grillet ne se
montre pas exactement iconoclaste, et ne veut pas s’afficher comme un
théoricien du roman. Le mouvement – qu’il contribue à nourrir en tant que
conseiller littéraire des Éditions de Minuit de 1955 à 1985 –, pour lui, ne
vise qu’à « une subjectivité totale ». L’écrivain poursuit en cela
des essais qui lui sont préalables ; il n’est pas simplement laborantin.
Camus avec L’Étranger ou Sartre avec La Nausée ont œuvré avant lui dans le
même sens.

À partir
de sa tétralogie entamée avec La Maison
de rendez-vous
en 1965, son œuvre se construit sur un fonds sado-érotique
où Alain Robbe-Grillet laisse libre cours à ses obsessions et fantasmes, autour
de paysages urbains abstraits, dans une maison de jeu, de spectacle et de
prostitution de Hong Kong dans ce premier ouvrage, puis dans la maison de
plaisir du Docteur Morgan, où celui-ci mène des expériences criminelles sur de
jeunes filles dans Souvenirs du triangle
d’or
qui clôt la tétralogie en 1978.

Les thèmes
érotiques qu’y développe Alain Robbe-Grillet trouvent un écho dans sa
production cinématographique nombreuse. Après avoir été le scénariste d’Alain
Resnais pour L’Année dernière à Marienbad,
il réalise lui-même une dizaine de films de 1963 à 2007, dans lesquels le
cinéaste se distingue à nouveau par la forme, l’originalité de son montage, et
où il ne craint pas le voisinage de la grivoiserie.

Sous les
aspects sérieux de son œuvre, se cache en réalité un auteur badin chez lequel
un manque de culture livresque du lecteur peut faire manquer de rencontrer
l’humour, toujours prompt à sauter au moins un degré. Si, avec le premier tome
de ses Romanesques, Le Miroir qui revient (1984), Alain Robbe-Grillet crée le concept de Nouvelle
Autobiographie – où le statut d’auteur n’a pas à céder sa place au primat seul
du texte –, il s’est aussi adonné au pastiche avec Djinn, œuvre publiée en
1981, histoire d’amour et de science-fonction abordable par tous, où l’on
retrouve tous les thèmes fétiches de l’auteur, à l’origine conçue pour initier
les étudiants étrangers aux difficultés du français.

Alain
Robbe-Grillet s’est d’abord imposé au Japon et particulièrement aux États-Unis,
où il a enseigné longtemps, et où il est apparu plus « chic »,
moderne et libertaire, qu’obscur et ennuyeux. Malgré son œuvre sulfureuse, il
est élu à l’Académie française en 2004, mais refusant de porter l’habit vert et
contestant le droit de regard d’un comité d’académiciens sur le traditionnel
discours de réception qu’il devait écrire, il n’y a jamais siégé, restant
fidèle à sa posture de factieux des lettres. Il affiche encore une fois sa
liberté dans le dernier roman qu’il publie, en 2007, Un roman sentimental, le plus pornographique de ses livres.

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