La jalousie

par

Un œil subjectif

Si au premier abord la description paraissait objectivecomme les premières pages du roman le laissaient entendre, nous allons voir àmesure de notre étude que la description n’est pas si neutre qu’il n’y paraît.

 

1. Une description plus subjectivequ’il n’y paraît

 

Robbe-Grillet, auteur qui refuse la « vieintérieure » des personnages balzaciens, nous donne pourtant à voir lemonde à travers le regard d’un seul personnage-narrateur, ce qui déjà est un indiceévident de partialité. Le leurre commence donc ici, dans la tentative delimiter au maximum la subjectivité de ce regard tout en n’offrant au lecteurque ce seul regard. Car tout le point de vue esten vérité soumis à la position d’un « je » à partir duquels’ordonnent l’espace et le temps de façon entièrement déictique :

– Temps déictique du maintenant : cetadverbe qui ouvre bon nombre des chapitres est le prototype de l’adverbedéictique temporel (c’est-à-dire qu’il renvoie à la situation d’énonciation dunarrateur, il ne renvoie pas à un référent transparent et universel). De plus,le présent utilisé dans la description n’est pas comme dans la plupart des casun présent de description, il est un présent de narration, un présentactuel-ponctuel d’une durée extrêmement limitée, comme en atteste d’ailleurs ladescription de la position de l’ombre du pilier. Lesusages verbaux reflètent donc la forte subjectivité du discours. L’extrêmefréquence des adverbes permet aussi à l’auteur de réintroduire à un seconddegré la subjectivité qu’il efface au premier plan en évitant l’emploid’un « je » sujet.

– Cette situation déictique du temps est renforcée par lasituation déictique de l’espace décrit, l’espace relatif du ici – « laterrasse », « leflanc opposé de la petite vallée », « la route »,« la concession » – ; les noms de lieux sontdirectement affublés d’un déterminant défini comme s’ils allaient êtrecaractérisés (mais ils ne le sont pas) ou comme si nous les connaissions déjà(alors même qu’ils apparaissent pour la première fois). Seul le narrateur saitalors à quelle vallée, quelle route, quelle maison il fait référence.

Nous retrouvons, en outre, beaucoup d’adverbes marquant lasubjectivité du narrateur : « trop », « beaucoup », « plus »,« même », « naturellement », « évidemment »,« sans doute » ; ils réintroduisent lenarrateur comme évaluateur et porteur d’idéologie et non comme simpleobservateur. Le narrateur ne se contente pas d’observer comme on peut d’abordle croire, il interprète. Ces adverbes sont alors la preuve de l’utilisationd’une focalisation interne par laquelle l’observateur n’est plus seulementnarrateur-observateur mais devient un véritable protagoniste romanesque. Lenarrateur utilise donc un « on » trompeur qui ne tientpas longtemps puisque la subjectivité du « je » devient trèsvite évidente.

Cette subjectivité du regard correspond alors à une posturescientifique nouvelle (émergeant dans les années 1930, sous l’influence de laphysique quantique) que nous retrouverons chez d’autres auteurs du XXesiècle, celle d’une impossible objectivité. Le regard de l’observateur modifieinévitablement l’observation, et le seul fait que la chose soit vue par unobservateur modifie sa manifestation. Le sujet estalors envahissant dans le roman : même s’il ne fait soi-disantqu’observer, en réalité tout est modifié sous son regard, tout est interprété.

 

2. Un regard obsessionnel :signifiance de l’écriture

 

En effet, si le lecteur se perd dans les détails, c’est parmanque de distance et manque de direction, distance et direction que devraitdonner le narrateur, ce qu’il ne fait pas, signe de son obsession. Le thème duroman, la jalousie, est alors communiquée non pas par un langage quisignifie, non pas par un récit-narration qui nous dirait : « le marijaloux observe les deux amants », mais elle est montrée par une formed’écriture récurrente et obsessionnelle qui signifie la jalousie.

Cette obsession est traduite par une écriture duressassement, de la répétition. D’abord, dans ses observations lorsqu’il regardeA… et Franck, le narrateur insiste sur la récurrence de leurs entrevues ;leur rencontre n’est pas inhabituelle et le narrateur le souligne :« Franck est encore  […]Christiane cette fois ne l’a pasaccompagné […] Il n’est pas rare à présent, que son mari vienne ainsi sanselle » ; « son exclamation – désormaiscoutumière ». En outre cet épisode où Franck et A… boivent un verreest répété à de nombreuses reprises (p. 55, p. 138, etc.), ressasséavec de légères modifications : chaque fois il fait plus sombre, ondécouvre un peu plus de leur conversation, et chaque fois l’observation accumuledavantage de soupçons sur leur proximité et leurs intentions. De même,l’épisode de l’écrasement du mille-pattes est sans cesse ressassé, répété àquelques modifications près. Ce sont ces répétitions d’épisodes, de mots, dedétails qui montrent le caractère obsessionnel du narrateur. Si tous lesénoncés se font images, c’est aussi parce que nous sommes dans l’activitéfantasmatique d’un regard qui réajuste sans cesse une vision initiale (d’où lesmodifications entre chaque épisode) que son obsession emplit de plus en plus desoupçons. Ainsi c’est la forme même du roman, l’écriture qui donne son sens àl’histoire.

 

3. Signifiance de la description :images = indices

 

En outre, nous avons vu que la description ne correspondaitpas à une fonction réaliste ou dramatique dans l’œuvre ; serait-elle doncà ranger dans le registre de la symbolique ? La description donne-t-elleaussi du sens à l’histoire ?

Si les descriptions ne sont pas un indice narratif, peut-êtresont-elles un indice psychologique de la névrose de l’époux, et assurément unindice symbolique de la situation ici créée par l’écriture. Si le récit setrouve irrémédiablement « enlisé » dans cette description de nature digressive,il faut donc, pour le lecteur, qu’elle signifie quelque chose par elle-mêmeau-delà de son aspect superficiel. On pourrait effectivement trouver du sensdans la description inaugurale : si le trait d’ombre du pilier forme destriangles avec les dalles de la terrasse, avec les angles de la terrasse,peut-être faut-il voir dans ces triangles une illustration du triangle amoureuxdont l’intrigue reprendra le schéma. De même, la tache du mille-pattes écrasésur le mur a souvent été interprétée comme la trace même de l’adultère de A…,trace qui obsède le narrateur et qui doit être effacée à tout prix, trace quigrossit au fil des ressassements, à mesure que l’obsession et la paranoïagrandissent. En outre, le blanc dit « irréprochable » de lachemise de Frank dans les premières pages (p. 21) devient après l’escapadenocturne un blanc « défraîchi », quasi souillé – que doit comprendrele lecteur ? Franck est-il souillé par la trace de l’adultère jusque surses vêtements ?

Ainsi, la description ne sert pas seulement à une esthétiquenouvelle pour un nouveau genre de roman, elle est indice, reflet psychologiquede l’état d’esprit du narrateur, elle acquiert un sens nouveau.

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