La jalousie

par

Le narrateur

Le narrateur est celui par les yeux de qui le lecteur est plongé au cœur du récit. Anonyme, silencieux, jamais décrit par un quelconque aspect physique ou trait particulier de sa morphologie, le narrateur est, on le comprend dès le début, un homme jaloux, maladivement et obsessionnellement jaloux, qui surveille sa femme dans tous ses faits et gestes.

Ce narrateur anonyme est le seul témoin de l’histoire ; au lecteur d’analyser ensuite son compte rendu. En effet, toutes les conclusions que le lecteur peut tirer quant au tempérament de ce personnage sont liées à ses agissements vis-à-vis de sa femme, aux pensées qu’il nourrit la concernant, aux doutes qui l’étreignent. Jamais le lecteur n’est confronté à une quelconque focalisation extérieure qui lui permettrait de prendre du recul sur le personnage du narrateur, car celui-ci monopolise l’intégralité du point de vue. Ainsi, le lecteur est immergé sous le crâne d’un homme foncièrement et maladivement jaloux, qui n’a pour ainsi dire pas conscience du caractère maniaque de ses penchants.

Le narrateur paraît peu présent physiquement, il ne semble pas agir concrètement : la quasi-intégralité de son histoire consiste à épier sa femme, qu’il soupçonne d’entretenir une relation adultère. Par les persiennes des fenêtres, il l’épie, il est constamment présent aux yeux du lecteur tout en se montrant paradoxalement extrêmement discret dans ses actes. Sa présence physique n’est mentionnée que par petites touches successives, discrètes, éphémères : par exemple lorsqu’il évoque la disposition des sièges sur la terrasse, il décrit le troisième, que le lecteur comprend comme étant le sien. Avare de paroles, il n’alimente que peu de dialogues et empêche le lecteur de le connaître par un autre chemin que celui de ses pensées ancrées dans les affres de la jalousie.

Cette trame fictive que construit lui-même le narrateur dans sa paranoïa ne laisse pas dupe le lecteur, qui sait que toutes ses pensées sont le fruit d’un immense complot que son esprit a monté tout seul. Mais tout au long de l’œuvre, le narrateur essaie, grâce à un ingénieux travail inconscient, de rendre crédible et inattaquable cette représentation mentale dénaturée qu’il se fait du monde extérieure en s’appuyant sur des éléments qu’il transforme en preuves, en les détournant de leur nature première. Par exemple, interceptant le courrier de sa femme, trouvant remarquables des ressemblances anodines entre sa femme et Franck, il va justifier tout le réseau mental qui construit sa jalousie et s’en rendre entièrement prisonnier. Ce narrateur est donc un symbole de souffrance mentale, heurtant aussi bien les autres que lui-même.

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