La ronde de nuit

par

Résumé

Dans ses deux premiers romans, Patrick Modiano réécrit de façon hallucinée la période de l’Occupation. Dans La Place de l’étoile (1968), il raconte les mésaventures d’un personnage présenté au premier abord comme un juif antisémite. Dans La Ronde de nuit (1969), on suit un narrateur qui travaille à la fois pour la Résistance et la Gestapo. Bien que Modiano n’ait pas connu cette période, il tente d’exorciser le souvenir macabre qu’elle a laissé dans toute la société des années 60. Il dédie cet ouvrage à sa mère, comédienne qui a rencontré son père à la fin de l’année 1942, sous l’Occupation.

La narration de La Ronde de nuit est volontairement brouillée, confuse, bizarrement répétitive. Le narrateur-personnage a la consistance de l’antihéros de L’Étranger de Camus, il va même jusqu’à dire qu’il « n’existe pas » dans le dernier mouvement du récit ; cette non-existence se ressent fortement dans l’écriture. Par exemple, Modiano fait le choix de ne jamais faire apparaître les paroles du narrateur au discours direct, ce qui donne l’impression qu’il est perpétuellement spectateur de tout ce qui lui arrive, y compris lorsqu’il agit.

Par ailleurs, le roman forme une sorte de boucle répétitive qui semble raconter deux fois la même chose en changeant légèrement mais sensiblement les faits. Ceci a pour effet, en plus d’exposer l’inconsistance du narrateur, de nous faire accéder à sa vision du monde : pour lui, tout est interchangeable.

         L’histoire se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale, en 1940, à Paris. Au moment où le roman commence, le narrateur se trouve dans les nouveaux bureaux de la Gestapo, dans un immeuble déserté du square Cimarosa. Le Khédive, qui a pour seule ambition de devenir préfet de police, et Philibert, son bras-droit, auto-proclamé « meilleur commissaire de France », l’interrogent avec insistance pour avoir des informations sur les personnes et actions du réseau de résistance qu’il vient d’approcher. Ils en ont avant tout après un certain Lamballe. Le groupe très disparate autour d’eux formé par leurs associés festoie dans l’insouciance. Le jeune homme ne parle pas.

         Flash-back : le narrateur est au bois de Boulogne avec Coco Lacour et Esmeralda, deux handicapés que le narrateur aime beaucoup et protège de la déportation. Le narrateur décrit l’exode parisien.

         L’interrogatoire se poursuit. La fête périphérique continue de plus belle. Le narrateur assiste à la torture d’un résistant qui a distribué des tracts.

         Au travers d’un second flash-back, le narrateur raconte qu’il a été chargé par le lieutenant, chef de la Résistance, d’infiltrer la Gestapo. Juste après, il explique comment il a été approché par la Gestapo, pour infiltrer la Résistance. À cette occasion, le Khédive et Philibert le convient à la crémaillère de leur nouveau QG, où ils finissent par l’interroger sur ses liens avec la Résistance. Le flash-back rejoint ainsi le présent. Le narrateur a désormais une carte de police et se fait appeler Swing Troubadour. Il inspire confiance par son beau sourire et ses yeux clairs.

         Après avoir dénoncé les résistants qu’il connaît, le narrateur regarde danser et tournoyer le groupe de collaborateurs. Il hallucine et croit voir les camarades résistants qu’il vient de dénoncer. Quand la liesse s’arrête, on s’ennuie et il est décidé de passer à l’action ; on part en voiture direction Châtelet. Ils s’arrêtent au café Zelly’s où quelques-uns des camarades résistants du narrateur sont censés le rejoindre plus tard. Le narrateur, avec difficulté, tâche de s’intégrer au groupe de Khédive. Avec la centaine de milliers de francs qu’il va gagner grâce à cette opération, le narrateur va s’acheter des vêtements pour l’hiver. Son angoisse donne lieu à une visite mentale, hallucinée et cynique, de la ville de Paris. Il fantasme sa mort, son procès, s’assimile à une putain particulièrement docile. En attendant que les résistants arrivent, la bande de Khédive continue de s’agiter. Le lieutenant et Saint-Georges, un autre résistant important, tombent dans le piège : ils se font attraper puis abattre quand ils essaient de s’enfuir. Sept autres résistants, aux quatre coins de Paris, sont arrêtés dans l’heure.

         Le narrateur continue de prendre soin de Coco et d’Esmeralda et de s’inquiéter pour eux. Il les cache dans un appartement inoccupé de l’immeuble du square Cimarosa. Le narrateur a beaucoup d’argent et une arme. La fragilité de l’existence lui donne des vertiges meurtriers pendant lesquels il s’imagine tuer ses protégés. Le narrateur craint aussi que les propriétaires de l’immeuble rentrent et les chassent. Entre panique et pitié, collaboration et résistance, le narrateur est perdu. Il a envie de pleurer, est envahi par la dépression. Il rêve d’être barman pour la tranquillité – mais à  nouveau une pulsion de mort surgit, il jouit de voir ses clients virtuels mourir dans l’alcool.

Une nouvelle visite mentale de Paris a lieu, cette fois-ci en bathyscaphe. À partir de là, sans que cela soit explicitement signalé, le narrateur nous mène vers le passé, et va raconter une seconde fois ce qu’il vient de raconter d’une nouvelle manière.

         On en apprend davantage sur l’immeuble du square Cimarosa. Ses propriétaires sont monsieur et madame Bel-Respiro. Le parfum d’Arabie de madame est toujours perceptible dans les appartements, et le narrateur fantasme – il s’imagine être son fils et assister à l’une des luxueuses réceptions de la famille. Le narrateur décrit (et regrette) la façon dont ses collègues collaborateurs souillent ces appartements par les tortures qu’ils y accomplissent. Le narrateur lit les cahiers de monsieur, ses correspondances. Un jour, il se travestit en madame. Le narrateur raconte ses tentatives d’isolement, dans des coins reclus de Paris, à Lausanne, mais toujours l’angoisse revient à lui, et la mort réapparaît.

         Il décrit pendant quelques lignes son propre passé : il était un garçon taciturne mais serein. Il raconte sa première rencontre avec le Khédive et Philibert. Il est satisfait de leur proposition car il peut maintenant, grâce à l’argent ainsi obtenue, honorer sa mère, qui s’inquiète un peu de le voir tout à coup si riche. Il lui achète des fleurs quand il vient d’accomplir un mauvais coup. Le narrateur est content de ne plus être pauvre.

L’organisation du Khédive travaille en collaboration avec la police réelle. Le narrateur fait de longues séances de chantage pour obtenir de l’argent. Il explique qu’il fait tout cela dans la plus grande passivité, sans élan, simplement parce qu’on lui a proposé. Lors d’une promenade, il entend La Ronde de nuit, « opérette bien oubliée ». Ce moment n’est certes pas significatif – mais il permet de noter que c’est un temps mort qui a été choisi pour titrer le roman.

         Les gens fuient Paris, la mère du narrateur part pour Lausanne. Le Khédive annonce que son organisation va pouvoir déménager dans un immeuble square Cimarosa. L’organisation prend de l’ampleur, se renomme Service du square Cimarosa.

         Le Khédive charge le narrateur de se renseigner sur un individu nommé « le lieutenant Dominique », soupçonné d’être un résistant potentiellement dangereux. Le narrateur lui rend visite, et lui fait croire qu’il est un prisonnier de guerre évadé, à la recherche d’un soutien. Il devient membre du Réseau des Chevaliers de l’Ombre, et se fait appeler Princesse de Lamballe chez les résistants. Le Khédive lui demande de s’infiltrer plus profondément dans le groupe. Le narrateur y retourne. Le lieutenant Dominique lui demande d’infiltrer le Service du square. Le narrateur explique au Khédive que le lieutenant Dominique n’est pas le chef du RCO, il serait au contraire un certain Lamballe. Le narrateur effectue des allées et venues épuisantes entre les deux groupes.

         Un jour, le lieutenant Dominique annonce au narrateur qu’il va devoir accomplir un attentat contre le Khédive et Philibert. Il se tait bien qu’il ait envie de se démasquer. Le narrateur minimise l’importance du RCO auprès du Service du square, il affirme que seul Lamballe est authentiquement dangereux. Une nouvelle tâche annexe lui est proposée : il devient voleur d’objets d’art au profit du Service du square. Il décrit à ce moment-là les individus et mécanismes du Service du square. La bande torture à mort un homme pour avoir des informations sur Lamballe, en vain.

         Le narrateur reçoit l’ordre fatidique : « Tâchez de livrer Lamballe le plus vite possible. Il nous le faut. » L’étau se resserre. Le narrateur rêve de tout avouer.

         Le narrateur donne rendez-vous au Khédive. Il lui révèle qu’il est Lamballe, et lui tire dessus immédiatement après. Le Khédive est blessé à l’épaule gauche. Une course poursuite dans tout Paris s’engage alors entre le RCO et la Gestapo. La voiture de Philibert roule aux côtés de celle du narrateur, il sait son heure venue – tous les agents doubles meurent un jour. Son front bute contre le volant, il continue d’avancer dans un demi-sommeil. L’histoire s’achève ainsi.

 

         Ce roman peut être résumé par la simple citation de Scott Fitzgerald, placée dans les premières pages : « Pourquoi m’étais-je identifié aux objets même de mon horreur et de ma compassion ? » Patrick Modiano a également écrit avec Louis Malle le scénario du film Lacombe Lucien qui raconte, une fois de plus, l’histoire d’un jeune homme tiraillé entre la collaboration et la résistance. 

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