L'Acacia

par

Le temps et le lieu

Le thème du temps est très important dans l’œuvre de Claude Simon. Il est traité de manière très originale. Aucun récit chronologique ne se dessine. La démarche de Claude Simon est souvent expliquée comme inverse à celle de Proust : au lieu d’utiliser diverses images convergentes pour évoquer un souvenir, Claude Simon utilise les figures de style pour éclater, disperser les éléments du récit. Il n’y a pas de logique à la narration, le but étant de reproduire la façon dont les souvenirs jaillissent au hasard, sans cohérence apparente. Il y a en cela une différence marquante entre l’auteur et Proust. Ce dernier poursuivait un fil conducteur afin de faire resurgir le passé comme un tout cohérent. L’opposition entre les modernes et les postmodernes est ici parfaitement illustrée. Les deux guerres ont servi de catalyseurs à cette vision fragmentée de l’individu.

 

A) Le temps

 

            La notion de temps est un élément crucial dans la mouvance Nouveau Roman. Le récit est précédé d’une citation de T. S. Eliot : « Le temps présent et le temps passé / sont peut-être présents dans le temps futur / Et le temps futur contenu dans le temps passé ». Les chapitres ont pour titres des dates : un nouvel indice de l’importance du thème du temps pour l’auteur. Pourtant les chapitres ne se suivent pas dans un ordre chronologique : dans les chapitres pairs, l’auteur parle de la Seconde Guerre mondiale – de sa propre jeunesse –, et dans les chapitres impairs, l’action a pour cadre la Première Guerre mondiale – et concerne donc la jeunesse de ses parents.  

Il y a donc une opposition entre le temps de l’individu et le temps représentant la marche de l’histoire. On pense alors aux considérations de Bergson pour qui il y a une différence entre la chronologie ou le temps en unités de mesure et le temps perçu par l’esprit humain. De plus, la narration est souvent interrompue et ne reprend qu’à l’occasion d’autres chapitres. Par exemple, la phrase « Peu après, lorsque à un moment la tête de la colonne tourna à angle droit à un carrefour, ils purent de nouveau le voir, son cheval maintenant au pas, solitaire, invaincu et outragé » apparaît au chapitre 2 mais ne se poursuit qu’à partir du chapitre 4 : « la tête de la colonne tournant sur la droite au carrefour, puis soudain les cris, les rafales de mitrailleuse, la tête de la colonne refluant ».

De la même manière, le sens du titre ne nous est révélé qu’à la fin du roman : « Un soir il s’assit à sa table devant une feuille de papier blanc. C’était le printemps maintenant. La fenêtre de la chambre était ouverte sur la nuit tiède. L’une des branches du grand acacia qui poussait dans le jardin touchait presque le mur, et il pouvait voir les plus proches rameaux éclairés par la lampe, avec leurs feuilles semblables à des plumes palpitant faiblement sur le fond de ténèbres […] ».

 

B) La caractérisation du lieu

 

         Les lieux décrits sont pleins de couleurs et de textures différentes, et l’auteur se sert d’analogies géométriques pour les définir. Comme chez Proust, les sensations sont importantes. La fin du roman se focalise sur l’acacia, la source principale d’où découlent tous les souvenirs de l’auteur et qui joue ici le rôle de madeleine. Néanmoins, à l’opposé de Proust, les lieux et les objets n’ont pas de sens particuliers attachés à eux et les souvenirs se déroulent de manière anarchique. Les souvenirs ne sont pas non plus amenés dans le récit par ordre d’importance. Cette impression de chaos émotionnel se propage jusqu’au point de focalisation du roman. Les détails prennent le pas sur les événements, comme lorsque l’auteur décrit des caractéristiques mineures de son environnement et des personnes aux alentours : « leurs chaussures de ville souillées d’une boue jaune que l’une des deux sœurs parfois essuyait maladroitement à l’aide d’une touffe d’herbe, tenant de l’autre main son gant noir ». La description partielle des deux tantes a lieu alors que les deux femmes cherchent un cimetière pour le père. Le sens même du passage semble remettre en question les conventions du récit, en accord avec le mouvement littéraire dont il se réclame. 

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