Le Capitaine Fracasse

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Théophile Gautier

Théophile Gautier est un écrivain français né à
Tarbes en 1811. Sa famille, qui
déménage à Paris peu après sa naissance, est royaliste ; son père, ancien
officier des guerres napoléoniennes, est un lettré qui encourage son fils à
écrire. Pendant ses études à paris, plutôt que les classiques, ce sont des
auteurs tels que les Romains de la décadence, Villon, Rabelais et autres poètes
maudits qui l’attirent. Alors qu’il hésite entre littérature et peinture, la
figure de Victor Hugo, qu’il
rencontre en 1829, et l’affirmation du romantisme le décident. Le jeune homme
pousse les caractéristiques du mouvement jusqu’à l’excentricité ; il
devient un personnage, reconnaissable à ses habits et sa coiffure, aime à
provoquer le bourgeois. Après avoir été congédié en 1829 de l’atelier du
peintre romantique Louis-Édouard Rioult (1790-1855), Eugène Delacroix, qui
exercera une grande influence sur l’œuvre de Gautier, lui est présenté l’année
suivante par Gérard de Nerval, l’indéfectible ami rencontré au collège
Charlemagne. Les deux hommes se retrouvent autour d’un même goût pour l’orientalisme. Lors de la célèbre bataille d’Hernani, Gautier est parmi
les meneurs des romantiques qui soutiennent Victor Hugo et ses audaces
théâtrales contre les tenants du classicisme. C’est à cette période qu’il fait
paraître ses premières poésies, en 1830, sous la forme d’un recueil dont
la publication est financée par son père. Il ne rencontre aucun écho, même si
toutes les qualités de son style net et
précis
s’y déploient déjà. Il rédige aussi des nouvelles, dont La Cafetière, nouvelle fantastique
qui paraît en 1831, récit d’un jeune
homme qui, exténué par son voyage, inspiré par la tapisserie et les tableaux
des aïeux de son hôte, se met à rêver d’un bal et d’une belle jeune femme, laquelle,
lui apprend-on à son réveil, s’avère être morte deux ans plus tôt.

En 1835-36
Théophile Gautier écrit un premier roman, Mademoiselle de Maupin, qui raconte à
travers une série de lettres les aventures d’une riche jeune femme qui, déguisée
en homme, perd ses illusions sentimentales en découvrant les secrets de l’autre
sexe. Elle doit notamment consoler une femme éprise d’elle et finit par céder
aux instances d’un homme qui la soupçonne de ne pas en être un. L’œuvre, qui
fait scandale, est surtout connue
pour sa préface où le jeune auteur
de vingt-quatre ans pourfend le critique, qualifié tour à tour de
« frelon », d’« hongre » et de « lâche ». Par là
Gautier veut affirmer l’indépendance d’un art délivré des intrusions de la
critique et de la morale. Il se distingue donc de ses pairs romantiques, qui
ont une vision utilitaire et moraliste de la littérature, quand lui s’affirme
comme un formaliste opposé aux
effusions sentimentales, à une poésie philosophique et sociale, écho des
rêveries de progrès. L’œuvre, d’un romantisme flamboyant, multipliant les
péripéties et les descriptions luxuriantes, d’un art exubérant, haut en couleurs, dépourvu de préjugés et de morale,
apparaît inspiré des « grotesques » du XVIIe que prisait
Gautier, ainsi que de la littérature libertine du XVIIIe. L’esthétisme raffiné et païen de l’œuvre
annonce en outre le mouvement parnassien. À partir de 1836, poussé par Balzac qui a reconnu son talent, il collabore à La
Chronique de Paris
, journal auquel il donne des nouvelles et des
critiques d’art, dont, en 1838, la
nouvelle fantastique La Morte amoureuse, centrée autour
du personnage de Romuald, qui raconte à un autre ecclésiastique la double vie
qu’il avait menée peu après son ordination : homme d’Église le jour,
seigneur vénitien la nuit. Il avait en outre une relation avec Clarimonde, une
femme qui s’avéra être une vampire se nourrissant de son sang chaque soir, et
dont un ami parvint à le convaincre de se débarrasser. Les descriptions
particulièrement riches en couleur rappellent la vocation de peintre de
l’auteur. Le roman Fortunio, qui paraît aussi
en 1838, est intitulé d’après un
mystérieux marquis, beau et immensément riche, revenu à Paris d’Orient, dont
s’éprend la courtisane Musidora. Elle finit par le séduire mais Fortunio
s’avère froid et démoniaque ; dégoûté par l’impureté de Musidora, il voudra
s’en laver avec la candeur d’une jeune Javanaise, avant de faire annoncer qu’il
a été tué en duel, ce qui engendre le suicide de la courtisane, et de retourner
en Orient, toujours indifférent à tout. Ici le romantisme se manifeste dans la
recherche d’un exotisme désinvolte.
L’auteur use en outre d’ironie vis-à-vis
de ses personnages, et n’hésite pas à mêler ses réflexions à leurs aventures. Toujours
la même année paraît La Comédie de la mort, le recueil de
poésie qui marque la fin de la période
romantique
de Gautier. Le poète y déploie les motifs les plus sombres :
la mort et les cadavres hantent ses vers. On y retrouve les thèmes de la
solitude, de l’inexorable fuite du temps, et d’autres tirés d’œuvres de
peintres comme Dürer, Rubens ou Michel-Ange. On retrouve aussi les figures de
Faust, Don Juan, Napoléon, du peintre Raphaël. Plusieurs pièces affirment en
outre avec force la valeur de l’art. Les expressions pittoresques et
évocatrices qu’emploie le jeune poète, ainsi que la musique délicate de
plusieurs poèmes lyriques brefs, annoncent Émaux
et Camées
.

Outre La
Chronique de Paris
, Gautier a collaboré avec La France littéraire, Le
Moniteur universel
et La Presse
notamment, parmi bien d’autres périodiques, multipliant les articles, critiques
et feuilletons, qui seront ensuite réunis dans des ouvrages comme Les
Grotesques
, qui paraissent en 1844,
où Gautier réunit dix médaillons littéraires attirant chacun l’attention sur un
auteur de l’époque préclassique, singulier voire extravagant, en tout cas peu
goûté par Boileau. Se distinguent particulièrement Théophile de Viau et
Saint-Amant ; Gautier rappelle en outre le souvenir de Paul Scarron,
Cyrano de Bergerac, Georges de Scudéry, et d’écrivains médiocres comme Jean
Chapelain, Guillaume Colletet, le père Pierre de Saint-Louis et le poète
Scalion de Virbluneau. Il établit des parallèles avec la révolution romantique
et anticipe la réhabilitation de Villon – considéré comme le prédécesseur de
tous – qui aura lieu dans la seconde moitié du XIXe siècle. En tant
que critique d’art, dépassant le
jugement et l’analyse, Gautier cherche à restituer la justesse d’un sentiment esthétique, mouvement qui sera également celui
de ses comptes rendus de voyage.

En 1852
Gautier publie son recueil le plus important. La plupart des cinquante pièces
d’Émaux
et camées
sont courtes et composées en quatrains d’octosyllabes. Avec
cet ouvrage Gautier inaugure la poésie
parnassienne
et proclame les droits de « l’art pour l’art », qui se veut une contemplation
désintéressée de la beauté. Tous les élans du moi y sont écartés au profit de
la seule recherche d’une perfection formelle. Le poète s’y livre
la plupart du temps à des descriptions du monde sensible, en employant un style
d’une grande pureté, d’une élégance raffinée. Dans la dernière pièce,
« L’Art », Gautier lance l’invitation : « 
Sculpte, lime,
cisèle ! ». C’est son art à lui qu’il décrit ainsi, prompt à découper
à part nettement chaque objet, attachant à chaque détail une importance
précieuse, guidé par son regard de myope miniaturiste.
Le Roman de la momie qui paraît en 1858 raconte l’histoire, par le truchement d’un papyrus trouvé dans
un tombeau de la vallée des rois, d’une femme des temps bibliques, Tahoser, dont
la momie a été parfaitement conservée. Orpheline d’un grand prêtre, éprise d’un
Hébreu et prête à devenir sa deuxième femme, puis poursuivie par les assiduités
du pharaon, elle finira par régner quelque temps sur l’Égypte. À nouveau
Gautier démontre dans cette œuvre ses talents
de coloriste
et sa précision
picturale
, dans une atmosphère à cheval entre la légende et l’histoire. L’œuvre
la plus lue de Théophile Gautier, le roman Le Capitaine Fracasse, paraît en 1863. Cette œuvre d’un goût pittoresque, prenant la forme d’une série d’estampes Louis XIII, inspirée
en outre du Roman comique de Scarron,
raconte l’histoire du baron de Sigognac, un héritier misérable vivant dans un
château abandonné de Gascogne dans la première moitié du XVIIe
siècle. La rencontre d’une troupe de comédiens enjoués rompt le cours de sa
vie ; le baron les rejoint dans leur trajet vers Paris et deviendra
« le capitaine Fracasse » à la mort de l’un d’eux qu’il remplace.
Leur périple est prétexte à la description de nombreux lieux et l’intrigue
tourne autour d’une relation amoureuse qui se noue entre le capitaine Fracasse
et la comédienne Isabelle, dont l’enlèvement donnera lieu à une scène de
reconnaissance.

 

Gautier n’a commencé à voyager qu’en 1840, en
commençant par l’Espagne, séjour qui donnera lieu à Tra los Montes en 1843, qui deviendra Voyage
en Espagne
, et qui est le moment d’une révélation mystique pour
l’auteur. Dans le compte rendu qu’il en fait, Gautier se montre exact, sans
préjugés et d’un réalisme fervent. On le voit découvrir en lui le sentiment de
la nature. Les moments forts de son séjour sont la visite de la cathédrale de
Burgos et le spectacle des courses de taureaux. Sur une terre qui apparaît
autant païenne que chrétienne, le mysticisme populaire rejoint sa conception
enfantine de la religion et l’enchante. En 1845, Gautier voyage en Algérie,
puis en 1850 en Italie. Il publie Italia en 1852, qui deviendra Voyage
d’Italie
. Il s’y montre peu touché par Florence, à laquelle il trouve
des airs austères, mais conquis par Venise, sa lumière et sa tristesse. Il publie
également Constantinople en 1853 – après avoir visité la ville en 1852 –, puis Loin de Paris (1865), et
L’Orient paraîtra posthumément en 1877. Il y décrit les paysages d’Algérie,
d’Égypte et de Turquie. En 1867 paraît aussi Voyage en Russie ;
dans ce pays visité en 1858 Gautier se dit saisit d’un « bizarre amour du
froid », alors qu’il semblait avoir jusque-là surtout goûté la lumière et
la chaleur ; il y évoque notamment les églises orthodoxes. Dans ces
comptes rendus de voyages Gautier se montre généreux en admiration, tel un grand enfant. L’originalité de sa
narration a renouvelé le genre ; ses comparaisons et métaphores visent l’exactitude et parviennent à suggérer au
lecteur les objets décrits dans leur présence matérielle. Gautier s’y affirme
comme un romantique de par sa recherche des sensations fortes et de l’exotisme,
sa prédilection pour l’Italie et l’Espagne, ainsi qu’un sentiment aigu de la nature, qu’il exprime d’une façon nouvelle,
sans y mêler son moi ou des méditations métaphysiques comme Hugo ou Lamartine,
mais en privilégiant la précision encore une fois, établissant de nouveaux
modèles à la description. Ces œuvres auront notamment inspiré la vocation de
voyageur et le goût de l’Orient de Maurice Barrès.

Gautier s’est aussi essayé au théâtre et surtout
au ballet ; il dira cependant
trouver humiliant pour un poète le succès de Giselle, ou les Willis,
qui débute en 1841 et qui sera joué partout dans le monde. S’il fut élu en 1862
président de la Société nationale des
Beaux-Arts
, il aura échoué par trois fois à se faire élire à l’Académie
française, qui boude cet imprudent immoraliste.

 

Théophile Gautier meurt en 1872 à
Neuilly-sur-Seine. Il se situe à la croisée des courants littéraires du XIXe
siècle, faisant ses premières gammes en tant que romantique flamboyant, puis
devenant d’une certaine façon le fondateur du Parnasse, et l’inspirateur de la
génération de poètes d’après 1850. Il est aussi, par ses activités de chroniqueur et d’essayiste, entamées dès 1833 et Les Jeunes-France, où le
jeune auteur épinglait les « précieuses ridicules du romantisme », le
plus grand témoin de la vie littéraire et artistique de la monarchie de Juillet
et du Second Empire. En 1874 paraît posthumément son Histoire du romantisme,
réunissant souvenirs et éloges, se concentrant sur les débuts héroïques d’un
mouvement que l’auteur a embrassé avec passion. Gautier y entretient le
souvenir de romantiques moins connus, parle avec admiration d’Alfred de Vigny
et d’Eugène Delacroix, et évoque également les jeunes poètes, dont Leconte de
Lisle, Mistral, Banville et Baudelaire – il avait notamment pu rencontrer ce
dernier au club des Haschischins, que Gautier avait fondé en 1844. Il y explique
aussi l’évolution de la littérature et trouve à l’essor du romantisme des
raisons profondes. Parmi ceux qui lui rendront hommage, figure justement Baudelaire, qui dédie Les Fleurs
du mal
au « poète
impeccable 
», qui sentait des correspondances
intimes
, voisines aux siennes, entre mondes extérieur et intérieur. Théodore de Banville qu’il a inspiré
fait aussi figure de précurseur des parnassiens, qui viennent s’opposer à la
suite de Gautier aux épanchements lyriques des romantiques et valorisent le
travail de la forme, selon le modèle de la sculpture. Les plus célèbres d’entre
eux seront Leconte de Lisle, Mendès, Prudhomme, Heredia et Coppée. Verlaine et
Mallarmé furent aussi associés au mouvement, qui a beaucoup influencé Rimbaud.
Théophile Gautier est cependant l’objet d’une certaine disgrâce en France. Il a
beaucoup été apprécié à l’étranger, notamment par Henry James, T. S. Eliot ou
Ezra Pound. Il a pourtant participé à enrichir
la langue française en puisant
notamment dans le vocabulaire technique de l’atelier de l’artiste.

 

 

« Il
y a dans le style de Théophile Gautier une justesse qui ravit, qui étonne, et
qui fait songer à ces miracles produits dans le jeu par une profonde science
mathématique. […] Il a introduit dans la poésie un élément nouveau que
j’appellerai la consolation par les arts de tous les objets pittoresques qui
réjouissent les yeux et amusent l’esprit. Dans ce sens, il a vraiment
innové. »

 

Baudelaire,
L’Art romantique

 

« La place de Grève, où, tôt ou tard, ils doivent finalement
aboutir, exerce sur les meurtriers, les spadassins et les filous une fascination
singulière. Cet endroit sinistre, au lieu de les repousser, les attire. Ils
tournent autour traçant d’abord des cercles larges, ensuite plus étroits,
jusqu’à qu’ils y tombent ; ils aiment à regarder le gibet où ils seront
branchés ; ils en contemplent avidement la configuration horrible, et ils
apprennent dans les grimaces des patients à se familiariser avec la mort ;
effet bien contraire à l’idée de la justice, qui est d’effrayer les scélérats
par l’aspect des tourments.

Ce qui explique en outre
l’affluence de telles ribaudailles aux jours d’exécution, c’est que le
protagoniste de la tragédie est souvent un parent, une connaissance, souvent un
complice. On va voir pendre son cousin, rouer son ami de cœur, bouillir ce
galant homme dont on passait la monnaie. Manquer cette fête serait une
impolitesse. Pour un condamné, il est agréable d’avoir autour de son échafaud
un public de figures connues. Cela soutient et ranime l’énergie. On ne veut
plus être lâche devant des appréciateurs du vrai mérite, et l’orgueil vient au
secours de la souffrance. Tel, ainsi entouré, meurt en Romain qui ferait la
femmelette s’il était dépêché incognito au fond d’une cave. »

 

Théophile Gautier, Le Capitaine Fracasse, 1863

 

« Oui, l’oeuvre sort plus belle

D’une forme au travail

Rebelle,
Vers, marbre, onyx, émail.


Point de contraintes fausses !

Mais que pour marcher droit

Tu chausses,

Muse, un cothurne étroit.
[…]

 

Sculpte, lime, cisèle ;

Que ton rêve flottant

Se scelle

Dans le bloc résistant !

 

Théophile Gautier, Émaux
et Camées
, « L’Art », 1852

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