Le Crime du Golf

par

Derrière le meurtre

A. Qui tue par l’épée, périra par l’épée

 

À la lecture de ce roman, on est tenté deconclure que celui qui sème le vent récolte la tempête. Paul Renauld, richehomme d’affaire ayant fait fortune en Amérique du Sud, victime d’un meurtre,est loin d’être un personnage honorable. Le lecteur découvre qu’il n’est autreque Georges Conneau, et que son identité secrète cache un passé sordide.

Vingt ans avant les événements qui prennentplace dans le récit, un autre meurtre a été commis sous un mode opératoireidentique. Madame Beroldy, « Jeuneet jolie, dotée en outre d’un charme singulier », qui suscitait denombreuses passions chez les hommes de son entourage, avait été retrouvéeligotée et bâillonnée sur le sol, dans la chambre où son vieil et médiocreépoux avait été poignardé. Après l’inculpation de Madame Beroldy et maintsrebondissements, la culpabilité du jeune avocat Georges Conneau est révélée. Lecriminel disparaît définitivement et la veuve éplorée emmène son enfant grandirloin de Paris et du scandale.

« GeorgesConneau s’avouait coupable du meurtre. Il déclarait avoir porté lui-même lecoup fatal à l’instigation de Mme Beroldy. Ils avaient conçu l’assassinatensemble. Convaincu que son mari la maltraitait, et aveuglé par une passionqu’il croyait payée de retour, il avait prémédité le crime et porté le coup quidevait délivrer d’un odieux esclavage la femme qu’il aimait. Il venait dedécouvrir l’existence de Mr Hiram P. Trapp, et de comprendre que sa maîtressel’avait trahi. Ce n’était pas par amour pour lui qu’elle souhaitait être libre,mais pour pouvoir épouser un riche Américain ! Elle s’était servi de lui commed’un simple  instrument et à présent, foude jalousie, il se retournait contre elle et la dénonçait à son tour, déclarantqu’il avait agi à son instigation. »

Seulement, Georges Conneau, qui a échappé à lajustice en se rendant au Canada, se marie, devient riche et honorable, etrevient en France, croyant sa sécurité assurée sous l’identité nouvelle de PaulRenauld. La victime dans ce roman a donc la conscience chargée du meurtre d’unautre. Mais encore, c’est en planifiant d’abuser encore une fois la justicequ’il se fait tuer. Aussi, le personnage ne recule-t-il devant aucune extrémitépour parvenir à son objectif. Il profite de la mort d’un vagabond, dont ilprofane la dépouille, pour compléter son plan : « soudain le vagabond tombe raide, frappé d’une crise d’épilepsie.Il meurt. Renauld appelle sa femme. Ils le traînent tous les deux dans lacabane à outils – la scène s’étant déroulée à deux pas de là – et ilscomprennent bientôt le parti qu’ils peuvent tirer de cette mort. L’homme neressemble pas à Renauld, mais il est d’âge moyen, et il a un type françaisbanal. C’est largement suffisant, n’est-ce pas ? »

         Ainsi,Agatha Christie ne laisse aucun crime impuni ; Georges Conneau, devenuPaul Renauld, devient successivement victime d’une maître chanteuse, et victimede meurtre. Son meurtrier, la jeune Marthe Daubreuil, elle-même trouvera lamort. Ainsi, le crime, dans l’œuvre d’Agatha Christie, finit toujours par êtrepuni, tôt ou tard, d’une manière ou d’une autre, même les crimes les moinssanglants. Mme Daubreuil aussi est punie de ses nombreux crimes. Le chantageauquel elle soumet Paul Renauld ne lui procure pas une richesse réelle. Etlorsque le mystère du crime est élucidé, elle perd sa seule fille et devient unefugitive recherchée par la police.

 

B. L’hérédité du crime 

 

Mme Beroldy, devenue Mme Daubreuil, ported’après Hercule Poirot « laresponsabilité morale et virtuelle de l’assassinat de son mari, même si le coupfatal a été porté par Georges Conneau ». Cette femme froide etcalculatrice ne va pas dénoncer le meurtrier lorsqu’elle le reconnaît. Ellepréfère lui extorquer autant d’argent qu’elle le peut et vivre à ses dépens. Iln’y a aucun indice qui laisserait penser qu’elle ait eu le moindre regret quantà la mort de son ancien époux.

« Merlinville,où habite précisément la seule personne en France susceptible de le [PaulRenauld] reconnaître. Pour Mme Daubreuil, il représente une mine d’or qu’elles’empresse d’exploiter. Renauld n’a aucun recours, il est entièrement entre sesmains. Et elle le saigne à blanc. »

Il faut croire qu’elle a éduqué sa fille defaçon à lui ressembler. Marthe Daubreuil se retrouve dans une position où ellepeut nuire aux projets de fuite de M. Renauld et ainsi permettre à sa mère decontinuer de l’extorquer. Mais elle choisit plutôt de tuer l’homme pourprofiter, à travers son fils, de son immense fortune. À ses yeux, le meurtredevient un acte acceptable face à l’enjeu d’une telle fortune. Élevée par unefemme qui avait encouragé les avances de nombreux amants pendant qu’elle étaitmariée – forfait tout relatif selon les conceptions de chacun –, mais qui a surtoutconduit à la mort de son époux, la jeune Marthe agit de la même façon et mêmed’une façon pire que sa mère.

« Elle songepeut-être d’abord à se mettre en travers de ses plans, mais il lui vientbientôt une idée bien plus audacieuse, une idée qui n’effraie pas un instant ladigne fille de Jeanne Beroldy ! Renauld constitue à présent un obstacledéfinitif à son mariage avec Jack. Si ce dernier passe outre, il sera déshéritéet pauvre – ce qui n’est nullement du goût de Marthe. »

On serait tenté de lui trouver des excuses,d’arguer que c’est l’amour qu’elle porte à Jack Renauld qui la pousse à tuer lepère du jeune homme. Mais il devient évident au fil du récit qu’elle avait plusd’amour pour la richesse que pour l’homme qui pouvait lui en fournir l’accès.Ainsi, si le meurtre de Paul Renauld avait pour but d’éliminer tout obstacle aumariage de l’assassin avec le riche héritier, la tentative de meurtre sur lapersonne de Mme Renauld ne servait d’autre but que de garantir à Jack Renauldla jouissance de tout son héritage.

Toutefois, la question de l’hérédité du crimetrouve une exception en la personne de Jack Renauld. Le jeune homme a pour pèreun meurtrier, mais contrairement à Marthe, il semble avoir échappé àl’influence criminelle de son géniteur. On pourrait supposer que c’est grâce à l’influencebénéfique du personnage de sa mère, que l’auteure construit comme uncontrepoint, une figure de l’abnégation absolue et de l’amour aveugle. Peut-êtreJack Renauld, que l’on peut aisément imaginer en tant que victime malheureused’un mariage avec Marthe, est-il l’exception qui confirme la règle dans lemonde littéraire d’Agatha Christie ?

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