Le hussard sur le toit

par

Un choléra allégorique

Le choléra décrit par Giono est loin de correspondre à la véritable réalité de cette maladie. Il est vrai que la Provence a été ravagée en 1834, quatre ans avant l’année où se déroule l’action, par une épidémie de choléra. Cependant, le lecteur s’apercevra vite que la représentation que l’auteur en fait est loin d’être véridique, et détient donc à coup sûr une utilité toute autre.

 

En effet, il faut plus considérer la maladie dans Le Hussard sur le Toit comme un outil servant à exacerber le caractère des personnages, à les placer face à une situation affreuse, celle qu’impose la quarantaine, la promiscuité constante avec la maladie, et la crainte permanente de la contagion. Ces facteurs créent une atmosphère inhumaine, contraignante, dans laquelle nul humain ne peut vivre de façon normale.  Cette atmosphère va jusqu’à altérer des éléments du quotidien comme le ciel ou encore le soleil dont Giono dit: « On a l’habitude d’associer le soleil à l’idée de joie et de santé. Quand nous le voyons en réalité se comporter comme un acide dans des chairs semblables aux nôtres (…) sous le simple prétexte qu’elles sont mortes, nous avons brusquement de la mort une idée juste qu’il est très désagréable d’avoir. Et de nouvelles idées sur le soleil, la couleur de l’or qu’il donne à tout, qui nous plaît tant. Le ciel bleu, c’est rudement beau. Un visage bleu fait un drôle d’effet, je vous le garantis. C’est pourtant le même bleu, à peu de chose près. »

L’épidémie, quelle qu’elle soit, ne fait pas de distinction entre les âges, les sexes, les classes sociales. Elle ramène tout le monde à la même échelle de mortel luttant contre un ennemi invisible, et place ainsi les protagonistes dans une situation de totale impuissance où la survie dépend seulement de la chance.

 

C’est ce décor-ci que Giono choisit donc de planter pour le déroulement de son œuvre, décor dans lequel les personnages sont poussés à se révéler de manière beaucoup plus différente et sûrement spontanée comme si l’épidémie n’avait jamais eu lieu. Cependant, il accentue ce côté pandémique et terrifiant afin de pousser réellement les personnages dans leurs retranchements. Par exemple, il ajoute à son œuvre des épisodes qui n’eurent jamais lieu lorsqu’une véritable épidémie de choléra survenait : les cadavres infectés et morts des suites de la maladie sont brûlés dans un immense brasier, aux portes de la ville de Sisteron. Ce fait ne détient aucune réalité historique et il n’était pas coutume de se débarrasser des cadavres par la crémation, cette pratique étant néanmoins fréquemment employée lorsqu’il s’agissait de cadavres pestiférés. Ainsi, l’auteur joint ici la peste au choléra, créant plus qu’une simple maladie réelle, un climat de terreur virale.

 

Il faut également remarquer que les symptômes du choléra de Giono ne sont pas les véritables effets de l’infection, et que la chance et le hasard semblent davantage jouer que la réelle contamination, scientifique et implacable, de la maladie.

En effet, il faut savoir que si une épidémie de choléra est si dangereuse, si contagieuse, c’est tout d’abord parce qu’elle provient d’une bactérie qui contamine l’eau, que l’on retrouve partout, y compris dans les denrées alimentaires. L’un des symptômes principaux étant de forts vomissements accompagnés de diarrhées sévères provoquant la déshydratation, on peut aisément imaginer la vitesse à laquelle se répand la maladie par ces rejets-là. Or, Angelo, bien qu’il passe de nombreuses heures à nettoyer les cadavres des morts en compagnie de la religieuse qui l’embauche, ne sera jamais atteint de la maladie.

Totalement étranger à la ville, il consomme des nourritures trouvées au hasard dans des greniers, néglige toute idée de quarantaine en vivant sur les toits, et se retrouve fréquemment au contact de la maladie sans jamais l’attraper. Lorsque sa compagne de voyage Pauline est frappée d’une crise soudaine, il parvient à la soigner grâce à une patience et une tendresse dévouées, qui endiguent la maladie – sachant qu’une fois celle-ci déclenchée, elle ne peut régresser que sous l’emprise de médicaments beaucoup plus élaborés que tout ce que l’on pouvait trouver au XIXème siècle.

 

La maladie est donc véritablement romancée, et raconte plus la réaction des hommes et des femmes face à la peur elle-même qu’elle ne brosse un portrait de l’épidémie. En effet, le choléra est surnommée « la peur bleue » à cause des cyanoses qu’il provoque sur la peau des malades, aussi Giono utilise-t-il cette appellation au sens propre. C’est davantage la peur qui contamine, ce que l’on comprend clairement lorsqu’Angelo, qui méprise le fait de pouvoir craindre la maladie, ne tombe pas malade au contact des morts. Il affirme au début du roman qu’ « Il faut non seulement tuer mais savoir regarder froidement les morts. Sans quoi, l'on est ridicule. Et, si on est ridicule dans son métier, dans quoi sera-t-on élégant ? »

Ici réfère-t-il à son statut d’officier hussard devant le combat, mais il trouve ensuite matière à appliquer cette philosophie à son approche personnelle de la maladie. Depuis le sommet du toit sur lequel il a trouvé refuge, il semble hors d’atteinte du choléra de par sa consternation à voir les hommes se déchirer les uns les autres dans leur hâte de trouver un responsable à l’épidémie.

 

Ainsi, Giono utilise l’image de la pandémie afin d’exacerber les défauts et les qualités dont les hommes peuvent faire preuve face à un climat de terreur, au cours duquel ils sont impuissants à agir. « Je sais fort bien que le choléra n’est pas tout à fait le produit de l’imagination pure. Mais s’il prend si facilement de l’extension, s’il a comme nous disons cette « violence épidémique », c’est qu’avec la présence de la mort, il exaspère dans tout le monde le fameux égoïsme congénital. On meurt littéralement d’égoïsme » fait-il dire à un de ses personnages pour expliquer cet état de chose.

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