Le Journal du séducteur

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Søren Kierkegaard

Søren Kierkegaard est un
écrivain, philosophe et théologien protestant danois né en 1813 à Copenhague (Danemark). Son enfance et son adolescence sont
marquées par la figure de son père,
qui a fait fortune dans la bonneterie, et qui apprécie, notamment dans la
fréquentation des philosophes allemands, les méditations philosophiques et
religieuses. Il organise même des controverses théologiques avec des amis,
donnant l’occasion à son fils d’apprécier sa puissance dialectique. Ayant été
lui-même élevé dans le piétisme morave, c’est d’abord le respect d’un christianisme tragique qu’il enseigne à
son fils, celui de la figure du Christ en
agonie
sur le Calvaire, point de vue sur la religion qui colorera toute
l’œuvre du philosophe. Søren est issu d’un deuxième mariage et son père, qui
s’est retiré du commerce douze ans avant sa naissance, a déjà 56 ans quand il
naît ; l’enfant se sentira lui-même vieux très tôt. À l’université le
jeune homme mène cependant une vie joyeuse, fréquente les cafés et les cercles
de discussion. Il est apprécié de ses amis, son brio faisant oublier ses
sarcasmes. En 1834, l’année de la mort de sa mère et d’une sœur, il commence la
rédaction de son Journal qu’il
poursuivra sa vie durant. Évoquant plus tard sa vie nocturne joyeuse à
Copenhague, il parlera d’une « écharde »
dans sa chair
, faisant peut-être référence à un lieu de débauche qu’il
aurait fréquenté, l’importance de la conscience du péché parcourant son œuvre.

En 1838, il connaît un jour
un événement psychologique qu’il nomme un « tremblement de terre », probablement quand il apprend que son
père a maudit Dieu par le passé, et qu’il concevait dès lors sa longévité,
voyant autour de lui nombre de ses proches mourir, comme une malédiction. Le
jeune homme revisite alors le sens de l’existence, considérant sous un jour nouveau
l’éducation qu’il a reçue et ces facultés intellectuelles octroyées à sa
famille qui ne lui apparaissent plus que comme des occasions de déchirement. À
la mort de son père cette année-là, Kierkegaard hérite d’une partie de son immense
fortune. Il n’en termine pas moins ses études de théologie pour honorer une
promesse qu’il lui a faite et en 1841 soutient une thèse de doctorat sur Le
Concept d’ironie constamment rapporté à Socrate
. Au même moment il rompt les
liens qui l’unissaient à Régine Olsen, la fille d’un conseiller de près de dix
ans sa cadette, qu’il avait rencontrée en 1837 et à laquelle il s’était fiancé
l’année suivante. Suite à cette rupture, qui paraît motivée par une peur de
réaliser ce qui ne devait rester qu’une idée, ou plus prosaïquement par une
impuissance d’ordre sexuel, il sombre dans un profond désespoir, tente un temps
d’étudier à Berlin auprès de
Friedrich von Schelling, qui ne lui
inspire qu’un enthousiasme éphémère mais lui donne l’exemple d’une philosophie
de l’existence. Il rentre ensuite au Danemark pour se consacrer à la production
de ses œuvres. S’il est un écrivain acharné dans l’ombre il offre dans le monde
l’image d’un dandy cynique et insouciant.

En 1843 paraît Ou bien… ou bien, œuvre aussi
traduite comme L’Alternative, publiée sous pseudonyme, très bien accueillie
par le public d’alors et fondamentale pour comprendre sa pensée. La première
partie, sur la sphère d’existence dite
« esthétique », traite
longuement du Don Giovanni de Mozart
dont le penseur met en avant la « génialité sensuelle » ; sans
systématiser son jugement esthétique, il invite son lecteur à écouter encore et
encore cet opéra, les sons exprimant eux-mêmes la jouissance pure, c’est-à-dire
l’idée de la jouissance dans son rapport avec la féminité. La figure du
séducteur, comme celle de Don Juan, démoniaque sensuel qui cherche la possession
de la Femme en soi, échappe à l’alternative bien-mal, et donc à la deuxième sphère d’existence, dite
« éthique », qui est
l’option que propose la seconde partie traitant des devoirs sociaux et
conjugaux, de ces impératifs de la communauté humaine qui viennent s’opposer à
l’instantanéité des plaisirs, à la fugacité de l’instant, et qui fondent au
contraire la vie humaine dans le temps – d’où l’alternative du titre. Le fameux
Journal
du séducteur
n’est qu’un chapitre de cette œuvre, un récit qui se présente
comme le journal tenu par le séducteur du titre qui imagine une stratégie
démoniaque pour enlever une jeune fille à son fiancé. Le séducteur se situe à
un stade seulement esthétique, bien loin de la réalisation de soi dans la
société ou de l’arrachement au monde que constitue la troisième sphère d’existence, celle du religieux.

Toujours sous pseudonyme il
publie cette même année Crainte et tremblement où il se
livre à une exégèse de l’histoire biblique d’Abraham qui exprime selon lui le paradoxe de la foi, sujette d’un double
mouvement dialectique : le père qui doit sacrifier son fils se montre
résigné devant Dieu, doute et tremble d’angoisse pour son fils, mais son amour
pour Dieu lui intime également une confiance en celui-ci et en la destinée de
son fils. La résignation apparaît
comme la soumission à un ordre de valeurs morales générales, mais en tant
qu’individu il apparaît également comme un « chevalier de la foi », « en un rapport absolu avec
l’absolu » qui le hisse au-dessus du général. Kierkegaard, incapable de
mettre en œuvre la foi dans sa vie, reste pour sa part au stade de l’angoisse
dans le cadre de ce paradoxe.

La Répétition ou La Reprise, œuvre sous-titrée Essai d’expérience psychologique,
toujours parue cette année de 1843, constituent les deux traductions possibles
du terme danois Gjentagelsen. En
partant d’une matière autobiographique relative à ses fiançailles rompues, Kierkegaard
propose dans cet essai romancé ou ce roman par lettres une nouvelle conception du temps et donc de l’existence humaine, très
différente de celle de Kant, et qui marquera le courant existentialiste.
Kierkegaard perçoit l’instant comme
l’atome d’une éternité sans
corruption, et non plus un élément évanescent ; cet instant permet donc de
s’installer dans ce qui demeure et peut-être vu comme une tension vers
l’au-delà du temps. Sous cette perspective la répétition engage pour le futur
plutôt qu’elle ne pousse à se souvenir du passé, elle responsabilise. La portée
expérimentale de la répétition a donc ici à voir avec le religieux, puisqu’elle
engage vis-à-vis de la communauté des hommes comme de Dieu.

En 1844 dans Le
Concept d’angoisse
Kierkegaard est le premier philosophe à dégager
l’essence de ce concept, qui apparaît comme une catégorie existentielle
fondamentale. Il en parle comme d’un « vertige des possibles » saisissant l’homme quand il est dégagé
de l’immédiateté comme ne peut l’être la bête, et dont fut saisi Adam, dont la
faute signe l’entrée de l’angoisse dans la réalité humaine. L’angoisse est le
privilège de l’homme, elle naît de sa liberté. L’homme apparaît ainsi comme une
synthèse de temps et d’éternité, de fini et d’infini, échos du corps et de
l’âme. Kierkegaard distingue l’angoisse devant le mal, qui fait choisir le
bien, et l’angoisse devant le bien, lutte contre Dieu qui mène à un
anéantissement existentiel. En tant qu’anticipation, l’angoisse n’a rien pour
objet sinon une possibilité de faire, qui permet une compréhension anticipée du
péché. Heidegger reprendra cette analyse dans Être et temps quand il s’agira pour lui de présenter l’angoisse
comme une tonalité affective plaçant l’homme devant le néant.

C’est la communication qui la même année est le
thème principal de Miettes philosophiques ou Un
peu de philosophie
. Au contraire de la communication
directe
, qui transmet un savoir, la communication
indirecte
est une communication inquiète qui s’adresse à la subjectivité profonde de l’individu et
a pour dessein d’éveiller en lui la conscience de l’existentiel, de l’éternel
et du devoir, de susciter des questions essentielles, l’intérêt de l’existence
et de l’intériorité ne pouvant être transmis tel un savoir. Face à Hegel,
Kierkegaard rend ainsi à l’homme son caractère personnel et subjectif, le
philosophe allemand considérant pour sa part l’homme comme un simple instrument
du déploiement de Dieu, ou de l’« Idée logique », dans la nature.
Avec Socrate Kierkegaard privilégie
le rapport de personne à personne, l’ironie
et le questionnement qui s’opposent à tout système spéculatif. Parmi les
paradoxes que rencontre Kierkegaard, celui de la révélation à l’homme de
l’éternel dans le temps, à travers le Christ,
illustre le conflit de la raison humaine butant contre le dogme chrétien.

Dans Étapes sur le chemin de la vie en 1845 Kierkegaard multiplie les
pseudonymes au gré de récits illustrant chacun une voie possible pour l’homme,
parmi les sphères d’existence esthétique, éthique ou religieuse entre
lesquelles les personnages hésitent à l’instar du philosophe qui ne parvient pas
à accéder au stade de la foi. Ces personnages errants se voient donc comme
l’auteur emplis de sentiments d’échec et de culpabilité.

Le Post-scriptum définitif et non
scientifique aux Miettes philosophiques
de 1846 est essentiel pour comprendre la pensée kierkegaardienne. Le
philosophe s’oppose à nouveau à l’hégélianisme, en faveur auprès de plusieurs
hommes d’Église danois, en mettant en avant sa thèse du devenir subjectif de l’homme, qui rend vain toute
velléité d’édifier un système logique dépersonnalisant et prétendant pourtant comprendre
l’existence de l’homme et fonder une vérité en raison. Pour Kierkegaard, il ne
peut y avoir de système de l’existence et « la subjectivité est la vérité », ce qui veut dire que la
vérité se déploie dans l’existentiel ; c’est un itinéraire fait de
paradoxe, d’incertitude et d’absurdité. À nouveau il est question d’une
transmission impossible : la vérité ne s’enseigne pas mais se vit,
s’éprouve, y compris à travers un face-à-face avec Dieu. C’est surtout à travers
ce texte que Kierkegaard s’affirme comme le « père de l’existentialisme » auprès des penseurs qu’il a
inspirés tels Heidegger, Sartre, et les représentants de l’existentialisme
chrétien comme Karl Jaspers (1883-1969) et Gabriel Marcel (1899-1973).

En 1849 paraît le Traité
du désespoir
ou La Maladie mortelle (traduction plus
proche du titre danois), premier ouvrage que Kierkegaard signe de son nom,
disant par là son importance. Au gré d’une analyse logique du désespoir la
notion de péché apparaît comme le
pivot de l’œuvre du philosophe ; ce n’est que lorsque l’homme admet qu’il
est mortel et peccable que sa désespérance
prend de l’ampleur, apparaît comme un péché dont il demande à Dieu de le
sauver. C’est ici la foi, et non la
vertu, qui est présentée comme le contraire du péché. La foi apparaît paradoxale
car l’homme doit simplement croire qu’il peut être sauvé par Dieu par ses
péchés sans comprendre pourquoi ; il doit croire que son péché est
positif, qu’il est le seuil de son salut. Kierkegaard définit la foi
ainsi : « le moi plonge à travers sa propre transparence dans la
puissance qui l’a posé ». Seule la foi peut donc guérir l’homme de son
désespoir et de ses sentiments d’angoisse.

En 1854 suite aux obsèques
grandioses du chef de l’Église danoise, Kierkegaard, à travers divers articles
et une courte feuille qu’il intitule L’Instant,
déclenche une polémique avec l’Église
officielle
en s’en prenant aux prêtres-fonctionnaires
dont le principal souci semble être de faire carrière dans le
christianisme. « Ma tâche est d’arrêter l’expansion du
christianisme », proclame-t-il.

Après s’être effondré dans
la rue lors d’une promenade, Kierkegaard meurt
en 1855
, à 42 ans, à l’hôpital
de Copenhague où il a été porté.

 

Chez Kierkegaard, la
subjectivité est la vérité, comme on l’a dit, et l’erreur à la fois, face à la
transcendance de Dieu. Cette situation paradoxale explique pourquoi l’existence apparaît comme une quête, une suite d’errements, l’homme kierkegaardien cherchant « un point où
jeter l’ancre » selon l’expression du philosophe, car ses propres
errements au sein d’un monde dépourvu de sens lui donnent la nausée. Son influence ne grandira
qu’après la guerre de 1914, notamment en réaction contre celle de Hegel. Dans
son approfondissement constant de la subjectivité, Kierkegaard est comparé à Pascal. Le philosophe Jean Wahl le
résume ainsi : « Comme Hegel
reste le maître de la dialectique intellectuelle dans les temps modernes,
Kierkegaard est avec Nietzsche le maître de la dialectique existentielle ;
avec lui, il  nous enseigne l’art des contraires dans la vie :
et si l’esprit est non pas toujours ni surtout synthèse, mais lutte entre des
contraires maintenus dans leur pureté, et en même temps effort pour penser ce
qui les dépasse et réside au-dessus d’eux, s’il est conçu comme le monologue
devant la réalité qui l’excite, l’attire et ne lui répond pas, la pensée de
Kierkegaard est une de celles où s’est manifesté le mieux le caractère de
l’Esprit. »

 

 

« Je suis à bout de vivre ; le monde me
donne la nausée ; il est fade et n’a ni sel ni sens… Comme on plonge son
doigt dans la terre pour reconnaître où l’on est, de même j’enfonce mon doigt
dans la vie : elle n’a odeur de rien. Où suis-je ? Le monde,
qu’est-ce que cela veut dire ? Que signifie ce mot ? Qui m’a joué le tour
de m’y jeter et de m’y laisser maintenant ? Qui suis-je ? Comment
suis-je entré dans le monde ; pourquoi n’ai-je pas été consulté, pourquoi
ne m’a-t-on pas mis au courant des us et des coutumes, mais incorporé dans les
rangs, comme si j’avais été acheté par un racoleur de garnison ? À quel
titre ai-je été intéressé à cette vaste entreprise qu’on appelle réalité ?
[…] À qui dois-je adresser ma plainte ? La vie est l’objet d’un
débat : puis-je demander que mon avis soit pris en considération ? Et
s’il faut accepter la vie telle qu’elle est, ne vaudrait-il pas beaucoup mieux
savoir comment elle est ? »

 

Søren Kierkegaard, La
Répétition
ou La Reprise, 1843

 

« Le feu prit un jour dans les coulisses d’un théâtre. Le
bouffon vint en avertir le public. On crut à un mot plaisant et l’on
applaudit ; il répéta, les applaudissements redoublèrent. C’est ainsi, je
pense, que le monde périra dans l’allégresse générale des gens spirituels
persuadés qu’il s’agit d’une plaisanterie. »

 

Søren Kierkegaard, Ou
bien… ou bien
, ou L’Alternative, 1843

 

« [Les professeurs]
vivent dans leurs pensées, ils ont une existence assurée, une position solide
et des opinions fermes au sein d’un État bien organisé ; des siècles, voire
des millénaires les séparent des secousses de l’existence… L’œuvre de leur
vie est de juger les grands hommes et de le faire selon le résultat. Une telle
attitude envers la grandeur trahit un alliage d’orgueil et de misère :
d’orgueil parce que l’on se croit appelé à juger ; de misère parce que
l’on n’éprouve pas fût-ce la moindre affinité entre sa vie et celle des grands
hommes. »

 

Søren Kierkegaard, Crainte et tremblement, 1843

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