Le Journal du séducteur

par

Résumé

Søren Kierkegaard est un auteur danois du XIXe siècle dont on se souvient généralement pour ses écrits philosophiques, et en particulier pour ses travaux que l’on considère aujourd’hui comme précurseurs de l’existentialisme. Mais Kierkegaard avait bien d’autres facettes. D’une part, il fut un fervent théologien, défendant la pratique individuelle contre la pratique organisée par l’Église, structure trop cynique qui n’aurait rien à voir avec la foi. D’autre part, et c’est ce qui va plus précisément nous intéresser ici, Kierkegaard a produit des textes littéraires en grande quantité durant toute sa vie. Ces textes sont difficiles à identifier car il les publiait sous des pseudonymes. Le roman intitulé Le Journal du séducteur est un des seuls écrits littéraires que l’on peut sans aucun doute attribuer à la plume de Kierkegaard.

 

            Le narrateur du Journal du séducteur, qui écrit à la première personne du singulier, n’est pas lui-même le séducteur désigné par le titre. Dès les premières lignes du roman, on saisit que ce narrateur-personnage est – ainsi que le lecteur – un spectateur. En effet, le narrateur entreprend dans ces premières lignes de remettre au propre un livre intitulé Commentarus perpetuus n°4, écrit par le séducteur en question, qu’il avait hâtivement copié en l’absence de ce dernier, alors qu’il avait laissé son secrétaire ouvert. Empli de culpabilité mais aussi du plaisir de la curiosité satisfaite, le narrateur étudie le livret. Il est surpris de constater que contrairement à ce qu’indique le titre, le contenu n’est pas celui d’un cahier de notes de lecture, mais plutôt celui d’un journal intime rigoureux. Il admire d’ailleurs la qualité du travail de distanciation et distingue chez l’auteur une « véritable supériorité esthétique et objective » sur ce qui lui arrive. Il souligne aussi les qualités poétiques du texte. Il note finalement que le livret n’était pas destiné à la publication, mais uniquement à un usage personnel.

            Ce propos introductif se poursuit par le rappel des souvenirs qu’a le narrateur des protagonistes évoqués dans le journal : il se remémore le caractère particulier de l’auteur, toujours insatisfait par la réalité, et précise qu’il connaît Cordélia, la jeune femme qui est le sujet principal du livret. On comprend que le séducteur dont il est question n’est pas un séducteur comme les autres. Il ne cherche pas forcément la satisfaction sexuelle en courant les jupons. Parfois, par exemple, il ne veut obtenir qu’un salut de la part de l’être convoité, quand il estime que c’est la plus belle chose qu’elle puisse offrir. Pourtant, le narrateur le note bien, le séducteur avait le pouvoir d’obtenir bien plus de toutes les femmes, et ce sans même leur faire de promesse. Le narrateur plaint Cordélia autant qu’il excuse son séducteur. L’auteur précise ensuite qu’il a inséré, aux moments adéquats du journal, des lettres que Cordélia lui a fait parvenir.

            La retranscription du journal s’ouvre par une série de lettres écrites par Cordélia au séducteur après leur rupture. On apprend à cette occasion que le séducteur se nomme Johannes. Après un court commentaire du narrateur ému par la maladresse d’expression de Cordélia, c’est le journal à proprement parler qui commence. On peut déjà dire, par ce choix de structure, que la vision de l’amour livrée par Kierkegaard va être tragique : nous savons, avant même qu’on en connaisse les prémisses, que la relation de Johannes et Cordélia est vouée à l’échec ; ainsi, tous les élans, positifs ou négatifs, en paraîtront dérisoires.

            Le 4 avril, Johannes croise Cordélia pour la première fois. Il la voit descendre de sa voiture, puis s’acheter quelques objets indéfinis. Sa beauté l’exalte. Elle a 16 ou 17 ans. Cependant, il ne lui adresse pas la parole, et ne cherche pas à écouter lorsqu’elle donne son adresse à un vendeur. Il tient à la revoir par hasard. Le lendemain, Johannes retrouve Cordélia qui marche dans la nuit en capeline, accompagnée au loin d’un valet. Johannes s’amuse à extrapoler, à imaginer ce qu’il peut bien y avoir dans l’esprit de Cordélia. À la fin du récit de cet épisode, il profite du fait que le valet est tombé pour aborder Cordélia. Il sait désormais où elle habite, et a eu droit à une poignée de main.

            Quelques jours plus tard, Johannes se rend au rendez-vous que Cordélia a donné à un jeune homme dans une exposition. Johannes se plaît à constater que les premières fois tant regrettées par les amoureux sont en fait, d’un point de vue extérieur, totalement laides ; il préfère aux premières fois les amours expérimentées, les seules auxquelles il trouve une authentique beauté. Le jeune homme ne vient pas, et Johannes profite de la confusion de Cordélia pour s’en rapprocher encore un peu plus. Il en obtient cette fois-ci un sourire, et se donne pour objectif de  découvrir son nom.

            Le 9 avril, Johannes croise Cordélia par le plus grand des hasards, et il est comme foudroyé par sa beauté. Il regrette d’avoir oublié aussitôt les détails de cette beauté, mais retient qu’elle portait un manteau dont le vert va structurer ses rêveries. Les jours suivants, Johannes s’étonne d’être aussi épris, essaie de se calmer, mais ne parvient qu’à intensifier ses sentiments. La fréquentation d’autres femmes ne le satisfait pas, et même, au contraire, l’emplit d’impatience. Il guette le nouveau hasard qui lui fera à nouveau croiser la route de Cordélia, et la cherche en vain dans tous les milieux mondains. Un mois plus tard, le 15 mai, Johannes retrouve la jeune femme, et la suit, en tâchant de ne pas se faire remarquer. Elle finit par lui échapper.

            Le 16 mai, Johannes est heureux d’être amoureux, et décrit tout le bonheur qu’il ressent à se trouver dans cet état presque mystique. Le 19 mai, Johannes découvre enfin le nom de sa convoitise, nom qu’il trouve merveilleux. Il la trouve dans une rue, accompagnée de deux amies, qui finissent par prononcer distinctement son nom. Il retient également la localisation de la maison dans laquelle les trois amies entrent au bout du compte. Les jours suivants, Johannes en apprend davantage sur le passé de Cordélia et sur la manière dont elle vit dans cette maison. Le 22 mai, il la rencontre officiellement pour la première fois. Elle semble indifférente, et lui-même joue l’indifférence pour mieux l’observer. Il veut pouvoir venir régulièrement dans sa maison, mais sa famille a une vie assez recluse ; il n’y a pas de jeune homme, de cousin, de neveu avec qui il puisse sympathiser. Johannes pense avoir trouvé en Cordélia son idéal féminin, qui consiste à être neutre, solitaire et sans coquetterie. Il est heureux de la savoir éduquée dans l’austérité.

            Johannes et Cordélia se croisent de plus en plus fréquemment. Cordélia commence à remarquer Johannes, qui devient une figure récurrente de son entourage. Johannes apprécie l’orgueil de la jeune fille. Un jour, il la surprend en train de jouer du piano, et il savoure sa maladresse impatiente puis sa douceur. Le 3 juin, il établit un premier bilan : il en a appris beaucoup sur Cordélia, mais n’a toujours rien tenté de concret ; il met donc en place une stratégie de séduction, qui consiste à lui jeter un autre prétendant – un peu médiocre – dans les bras, afin que son idée de l’amour devienne plus cynique et malléable. Pour ce faire, Johannes cherche un candidat dans l’entourage de Cordélia. Il découvre, quelques jours plus tard, qu’Édouard, le fils de la maison Baxter où Cordélia se rend régulièrement, est amoureux d’elle. À ce niveau du récit, la fréquence des dates diminue, et la chronologie devient plus abstraite.

            Johannes se lie d’amitié avec Édouard, et fait pour lui des avances auprès de la famille de Cordélia. Édouard et Johannes se trouvent alors intégrés à la famille. La tante de Cordélia apprécie particulièrement Johannes. Cordélia, par contre, n’aime pas beaucoup Édouard et son malaise perpétuel.

            Le temps passe. Johannes digresse et compose, sur plusieurs pages, une harangue à l’adresse des vents. Il leur ordonne de s’en aller errer dans les rues pour taquiner les bonnes gens, et bouleverser les jeunes filles. Johannes se rapproche un peu de Cordélia. Il lui adresse la parole et échange quelques phrases, toujours dans le cadre familial, toujours en manipulant Édouard. Dans son journal, Johannes analyse les effets qu’il pense avoir sur elle : un mélange de haine absolue et d’amour inconscient.

            La relation stagne et Johannes souhaite faire avancer les choses. D’une part, il veut se débarrasser d’Édouard. D’autre part, il veut surprendre Cordélia. Il réfléchit aux manières de procéder. En premier lieu, il envisage la manière la plus brutale : se lancer à corps perdu dans une relation secrète et passionnée. En second lieu, il pense à des fiançailles, en prenant soin de formuler son mépris pour les petits séducteurs qui font des promesses. Il affirme qu’on doit savoir, lorsqu’on est plein de tact, se faire aimer et se faire oublier : « S’introduire comme un rêve dans l’esprit d’une jeune fille est un art, en sortir est un chef-d’œuvre ». En troisième lieu, il pense marier Cordélia à Édouard pour être encore mieux intégré dans la famille, comme meilleur ami de l’époux. En quatrième lieu, il va jusqu’à imaginer de se marier avec la tante. Parmi ces multiples possibilités, seule la seconde lui semble réellement envisageable.

            Johannes fait courir la rumeur qu’il est amoureux d’une jeune fille. Bien que la tante et Cordélia veuillent savoir l’identité de la jeune fille, Johannes s’amuse à la taire. Le 2 août, Johannes passe à l’action : il se déclare à Cordélia, et la demande en mariage. Elle ne répond ni oui ni non, et préfère qu’il demande une réponse à la tante. Le lendemain, Johannes et Cordélia sont fiancés. Édouard est exaspéré, et devient dépressif. Johannes lui fait croire que ces fiançailles sont une idée de la tante. Même si Johannes a obtenu cette petite victoire, il n’est pas apaisé, il lui reste encore à conquérir le cœur de Cordélia (pour l’instant, il n’a que la bénédiction de la famille). Durant cette période de lente séduction, Johannes a l’impression de mener « une danse qui réellement devrait être dansée par deux mais qui ne l’est que par un ». Pour mieux manipuler Cordélia, Johannes entame une correspondance épistolaire, son but étant de façonner sa vision de l’amour – « en lui apprenant toujours et toujours » dit-il « ce que j’ai appris d’elle ». Aussi, il l’emmène dans la maison de son oncle, où les fiancés s’adonnent à des jeux vulgaires. Un jour, elle formule le souhait de ne plus jamais y aller, et lui fait parvenir une lettre où elle se moque du concept de fiançailles. Johannes est aux anges, car ses lettres remplissent leur mission à la perfection. Les pages suivantes relèvent avec délice l’évolution de Cordélia, parallèlement à la retranscription des lettres que Johannes lui envoie.

            Cordélia est désormais lasse de leurs fiançailles. « Les fiançailles vont se rompre, mais c’est elle qui les rompt pour se lancer dans une sphère supérieure. Et elle a raison. » Le 16 septembre, les fiançailles sont rompues. La tante est attristée par la décision de Cordélia, mais ne lui impose rien. Johannes décide d’attendre le temps d’un séjour à la campagne avant de passer à l’étape suivante. Quand Cordélia revient, Johannes met en place son dernier coup. Il aménage un décor, pose nonchalamment un livre qu’il veut qu’elle lise sur la table… Tout est organisé de manière à la faire succomber. Le 24 septembre, Cordélia rentre de la campagne. Le 25 septembre, Johannes, qui vient de la déflorer, ne veut plus jamais la voir.

 

            Le Journal du séducteur incarne parfaitement ce que nous avancions en introduction : Kierkegaard, y combine toutes ses aptitudes, des plus lyriques aux plus philosophiques.

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