Le Journal du séducteur

par

Facettes de l’antihéros

L’auteur nous dresse un portrait peu flatteur du héros que nous suivons, peut-être pour nous rendre ce personnage un peu plus antipathique et ainsi condamner par des moyens détournés sa conduite. Johannes aime séduire, tromper, manipuler à tour de bras, sans jamais se soucier des uns ou des autres. Seule sa personne compte. Ainsi, tous les moyens sont bons pour satisfaire son plaisir personnel. Nous pouvons alors constater des thèmes récurrents dans ce roman notamment dans tout ce qui a trait aux stratégies amoureuses et au bien-être personnel.

 

1. Un besoin insatiable de plaisir

 

Tout se résume ici à satisfaire une pulsion, un plaisir. Johannes éprouve une satisfaction constante dans la séduction des jeunes filles innocentes. Devoir progressivement abaisser toutes leurs défenses pour enfin les mettre à nu semble être sa seule motivation. Par ailleurs, une fois la jeune fille totalement acquise, le jeune homme s’en désintéresse totalement et part à la conquête d’une nouvelle proie.

Mais le plaisir réside aussi dans le défi : plus la tâche sera ardue, plus il faudra redoubler d’ingéniosité, ce qui augmente considérablement la satisfaction de notre homme.

Au plaisir s’opposent l’ennui, la routine, tout ce qui, par accoutumance, a perdu de sa saveur. C’est le cas lorsque les filles se laissent tomber trop vite entre ses griffes ; le plaisir de défaire une à une chaque petite résistance que la femme oppose n’est pas présent puisqu’elle s’offre sans contrainte. Johannes effectue donc un choix stratégique dans la sélection de ses cibles. En prenant Cordélia, il s’offre une prise de choix : celle-ci est jeune, innocente mais cultivée et méfiante. Elle ne connaît rien des choses de l’amour mais ne se laissera pas épouser si facilement. Par ailleurs, elle est jeune, belle et peut avoir l’homme de son choix. Il est donc nécessaire que Johannes use de la plus grande subtilité pour la toucher, et la mise en place de toute cette mécanique est très longue. Si le plaisir de séduire est grand, celui de l’attente rend à ses yeux ces moments encore plus délicieux. Johannes dit d’ailleurs à ce sujet que : « La plupart des gens jouissent d’une jeune fille comme ils jouissent d’un verre de champagne, c’est-à-dire en un instant mousseux . […] La jouissance n’est [alors] qu’imaginaire. »

 Nous ignorons combien de temps ce jeu du chat et de la souris a précisément duré, mais nous pouvons affirmer qu’il fut très long. Johannes passera souvent des heures à trouver des moyens d’entrer dans le champ de vision de Cordélia, juste un instant, sans même l’aborder : « Je peux prodiguer comme de pures bagatelles des rencontres qui m’ont souvent coûté des heures d’attentes […] Je ne la rencontre pas, je ne fais que toucher la périphérie de son existence. »

Mais le summum du plaisir est atteint quand la perte définitive et complète de la jeune fille est proche ; plus la fin de la machination approche, plus l’intérêt et le plaisir sont grands : « elle est en outre plus proche de sa perte, et tout cela la rend continuellement de plus en plus intéressante. »

Johannes est en recherche perpétuelle de sensations ; plus la tâche est difficile, plus son plaisir est décuplé. Il lui est nécessaire d’éprouver toujours plus. C’est ainsi qu’après son semblant d’histoire avec Cordélia, il partira à la recherche de nouveaux plaisirs, plus grands, plus forts, plus ardents.

 

2. Une vanité sans égale

 

Dans sa recherche constante de plaisir, Johannes oublie qu’il n’est pas seul ; il joue avec les sentiments et la sensibilité d’une autre personne. Il ne se soucie pas de savoir s’il va blesser ou non l’autre. Par exemple , il va s’arranger pour se faire haïr de Cordélia, afin de mettre son plan à exécution : « J’espère que je l’aurai bientôt amenée à me haïr. » L’autre n’est qu’un pion qu’il peut déplacer à sa guise.

Par ailleurs, il est très sûr de lui et de ses techniques de séduction. À aucun moment il n’émet le moindre doute quant à sa méthode. Son action est planifiée et répétée inlassablement pour chaque fille. À travers ceci, l’auteur met en avant le peu de considération de son héros pour la gente féminine. En effet, procéder ainsi montre qu’il ne les pense pas assez malines pour échapper à son piège, mais encore identiques puisqu’il peut réussir avec chacune sans modifier sa recette. Ces exemples ne peuvent que mettre en exergue sa suffisance.

On observe cependant que le personnage a conscience des indignations que peut soulever sa conduite ; il se cache alors derrière des façades qui semblent plus admissibles, comme l’amour. L’amour a l’avantage de ne pas se contrôler, il peut donc invoquer les tourments provoqués par Cupidon pour excuser ses batifolages perpétuels mais de son propre aveu, ce n’est pas l’amour qui le pousse ainsi mais l’inconstance. Incapable de résister à ses pulsions, il cède à chaque caprice et souhaiterait posséder chaque femme qu’il désire : « Ce n’est pas une unique beauté qui vous tient sous le charme mais un ensemble ».

Autres signes de son orgueil, les louanges qu’il s’adresse dans son journal : il aime à mettre en avant ses qualités et a de lui une image fort flatteuse. Ainsi, il se décrit comme un homme cultivé, bien élevé, en qui l’on a toute confiance (« On ne me surveille pas, au contraire, on serait plutôt enclin à me regarder comme un homme de confiance qualifié pour surveiller une jeune fille. ») Il va même jusqu’à se désigner comme l’homme fait pour Cordélia (« Si cette jeune fille désire voir clair en elle-même, elle doit avouer que je suis son homme. »)

Ces compliments qu’il se fait sont d’autant plus injustifiés qu’il explique lui-même qu’il abuse de la confiance des gens (« La méthode n’a qu’un défaut, elle prend du temps […] ») en jouant les hommes irréprochables et en créant un lien que les autres pensent sincère. C’est le cas par exemple avec le jeune Édouard, très amoureux de Cordélia. Johannes se présente à lui comme un ami, capable de l’amener à séduire sa belle. Mais Édouard n’est pour lui qu’un faire-valoir. Il se rapprochera du jeune garçon pour mieux le trahir par la suite (« Me voilà donc fiancé, Cordélia aussi […] Édouard est hors de lui, exaspéré, […] il désire voir Cordélia et lui dépeindre ma perfidie. ») Les risques de vengeance, de trahison ne l’inquiètent pas outre mesure, il est sûr de lui et certain qu’Édouard ne peut faire un pas sans lui en tant que mentor pour le soutenir.

Contrairement à certains romans où de tels traits de caractère sont montrés puis punis d’une manière ou d’une autre, Johannes s’en sort sans encombre. Jamais sa suffisance ne se retournera contre lui. L’exemple de l’auteur est donc assez étonnant et le lecteur peut se demander où se situe la morale d’un tel roman.

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