Le Journal d’un fou

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Nicolas Gogol

Nikolaï Vassilievitch Gogol, ou Nicolas Gogol, est un écrivain russe d’origine
ukrainienne né en 1809 à
Sorotchintsy dans le gouvernement de Poltava (appartenant alors à l’Empire
russe, aujourd’hui en Ukraine) au sein d’une famille de petits propriétaires
fonciers provinciaux, marquée par la superstition.
Son père écrivait pour le théâtre amateur, et l’enfance de Nicolas est baignée
des récits du folklore ukrainien,
ainsi que d’une atmosphère religieuse
entretenue par sa mère dévote. Il n’est guère un élève brillant et se fait
plutôt remarquer pour ses talents de comédien. À l’âge adulte, il parvient à
convaincre sa mère, devenu veuve, de l’envoyer à Saint-Pétersbourg où il publie
à ses frais un poème écrit au
collège influencé par les romantiques
allemands 
; le mauvais accueil qu’on lui réserve le convainc de le
brûler et de partir quelque temps pour l’étranger, attitude qu’il renouvellera
à des moments critiques de sa vie, durant laquelle alterneront toujours des
périodes de grand espoir avec des épisodes d’abattement. Alors qu’il visait une
carrière de fonctionnaire, il quitte
en fin de compte rapidement le ministère des Apanages et se rêve un temps en
grand historien, ce qui lui permet
de nouer certains liens à l’université où il enseigne un an, avec le poète
Joukovski et Pouchkine notamment.

Gogol s’inspire de sa
jeunesse ukrainienne dans ses premières fictions publiées. La première partie
de ses Soirées du hameau ou Veillées à la ferme de Dikanka paraît
en 1831 et la seconde l’année
suivante. Il s’agit d’un recueil de légendes merveilleuses ayant pour cadres la
campagne russe et les paysages de la
steppe, et pour personnage récurrent
le diable. Dans La Foire de Sorotchinsky, il a en réalité visage humain puisque
c’est un tzigane qui en revêt le masque pour effrayer une femme tyrannique et
superstitieuse, et obtenir la main de sa fille pour un ami. Le mythe de Faust
est réinterprété dans La Veille de la
Saint-Jean
où le protagoniste fait commerce de son âme avec le diable par
appât du gain. Dans L’Effroyable Vengeance,
l’auteur attribue pour cause aux tremblements de terre les mouvements d’un
sorcier condamné dans un abîme à être rongé par les membres de sa famille pour
expier ses péchés. À travers ces récits qui font la part belle à la superstition, Gogol peint tout une
galerie de portraits de personnages
typiques
de la campagne russe, comme le paysan bougon, le diacre porté sur
la bouteille et autres descendants d’une race de cosaques abâtardie. Mais sa
veine mêlant réalisme et humour apparaît déjà dans des récits
comme Ivan Fedorovitch Schponka et sa
tante
. Le recueil est un succès et Gogol devient immédiatement un écrivain reconnu. Quand il écrit Hyménée
en 1833, Gogol offre à la littérature russe sa première comédie de mœurs. Plusieurs types de la société y sont parfaitement
représentés pour la première fois autour du protagoniste, un célibataire
endurci que son entourage pousse à prendre femme, et qui après avoir mûrement
réfléchi, s’enfuit par la fenêtre de sa maison dont on avait pris soin de
condamner les portes. Gogol révisera la pièce en 1842, et Gontcharov s’en inspirera
beaucoup pour son roman culte Oblomov.

Gogol regroupera en 1843 cinq nouvelles ayant pour cadre Saint-Pétersbourg
dans ses Nouvelles de Pétersbourg, où figure tout d’abord Le
Portrait
, texte publié une première fois dans le recueil de 1835 Arabesques. Celui-ci réunissait des
écrits de 1829-1834 dont des articles, des essais sur l’art, l’histoire, la
géographie et la littérature, qui dénonçaient une érudition et un jugement
faibles qui lui valurent bien des critiques, ainsi que des extraits de romans
historiques inachevés. Les trois
nouvelles du recueil subissent l’influence des poncifs romantiques allemands des
œuvres de Ludwig Tieck et Hoffmann notamment ; elles illustrent le divorce entre apparences, rêves et réalité.
Le diable intervient à nouveau dans la première nouvelle, de nature fantastique,
à travers un vieillard peint sur un tableau acheté par un jeune artiste –
lequel vieillard la nuit suivante sort de son cadre et pousse l’acquéreur à
trahir son idéal artistique et devenir un peintre à la mode. Une fois fortune
faite, l’artiste aura le temps de regretter son choix avant de mourir fou. Il
est révélé ensuite au lecteur que le vieillard de la toile n’était autre que
l’Antéchrist sous la forme d’un usurier responsable de nombreuses ruines, et
qui s’était fait peindre avant sa mort pour perpétuer le mal pendant cinquante
ans encore. Le Journal d’un fou avait
aussi paru dans Arabesques. Gogol y raconte
la plongée dans la folie de Poprichtchine, un petit employé de ministère.
Celui-ci, amoureux de la fille de son chef, laquelle a une chienne dont il
pense qu’elle a une correspondance avec une congénère, finit par se prendre
pour le roi d’Espagne, ce qui lui vaut de terminer dans un asile psychiatrique.
La progression de sa folie est rendue par l’altération de son discours, puisque
la nouvelle est écrite sous la forme d’un journal intime. Le diable ici prend
la forme de l’humiliation et de l’envie, qui engendrent un orgueil absurde. La
nouvelle La Perspective Nevski, qui figurait dans le même premier recueil,
est intitulée d’après le nom de l’avenue principale de la capitale russe. Gogol
y met en parallèle le parcours de deux hommes qui, paraissant pourtant lancés
dans la vie avec les même chances, aboutissent à deux destinations opposées,
l’un, l’alter ego de l’auteur, le peintre Piskarev, reste accroché à son idéal,
sombre dans la drogue et meurt rapidement, tandis que l’officier subalterne
Pirogov, renonçant à son idéal, parvient à embrasser une existence humiliante
et grise. Le Nez, qui paraît une première fois en 1836 dans la revue Le Contemporain, est une satire de la petite-bourgeoisie russe et des hauts personnages de l’État faite à travers l’histoire burlesque d’un
commandant, conseiller d’État, qui se réveille un jour sans nez, lequel appendice
se balade dans la ville dans les habits d’un haut fonctionnaire. Le
Manteau
, peut-être la nouvelle la plus connue de Gogol, est parue
directement dans le recueil de 1843.
C’est une autre nouvelle fantastique, mêlant à des éléments burlesques d’autres d’un grand réalisme et d’une psychologie
fine
qui feront dire à Dostoïevski, après Tourgueniev, que toute la
littérature russe moderne y trouve là sa source. C’est l’histoire d’Akaky
Akakiévitch, un petit fonctionnaire qui consent à de nombreux sacrifices pour
parvenir à s’offrir un manteau. Mais à peine a-t-il atteint cet idéal qu’il se
fait subtiliser l’habit ; il en meurt de consomption. L’histoire
prend un tour fantastique quand le fantôme du fonctionnaire apparaît à son supérieur
qui des années durant l’avait maltraité, et vient lui prendre son manteau.

En 1835 paraît le recueil de quatre contes Mirgorod, à nouveau
nourris de légendes ukrainiennes. Y figurent Un ménage d’autrefois, l’histoire de deux vieux époux riche en
nuances psychologiques ; Vij, dont
le personnage principal est un séminariste parvenant à renverser le sortilège
d’une sorcière qui avait fait de lui sa monture, mais qui après l’avoir tuée
d’épuisement se trouve confronté durant la veillée rituelle de la défunte au
chef des gnomes, appelé Vij, dont le regard le foudroie ; Comment se disputèrent Ivan Ivanovitch et
Ivan Nikiforovitch
, l’histoire d’une amitié brisée par dix ans de procès
entre deux hommes qui y perdent leur âme ; Tarass Boulba enfin,
nouvelle qui connut un grand succès et fut ensuite imprimée séparément, récit épique et sauvage des campagnes d’un
Cosaque, ayant perdu ses deux fils, contre ses ennemis polonais, et qui termine
brûlé vif – l’œuvre se distingue particulièrement par les peintures de la steppe et des fêtes orgiaques des Cosaques.

En 1836 est représentée, après le passage de la censure tsariste, la comédie Le Revizor dont le thème
a été donné à Gogol par Pouchkine, une satire
de la bureaucratie et des institutions pourries russes qui a pour point de départ l’attente, dans une
petite ville de province, d’un inspecteur
général
, personnage redouté chargé du contrôle de l’administration.
Celui-ci est confondu avec un jeune débauché arrivé dans le seul hôtel correct
de la ville, qui se voit l’objet de toutes les attentions des notables, et qui
finit par fuir, anticipant des complications après s’être fiancé avec la fille
du maire. La pièce se clôt sur le silence qui fait suite à l’annonce de
l’arrivée du véritable inspecteur. L’œuvre eut un grand retentissement de par sa peinture exacte des types de
l’époque, si grand qu’il effraya Gogol qui dut se défendre de vouloir renverser
le régime, avançant qu’il désirait seulement condamner des vices. Se sentant
incompris, il part brusquement pour l’Allemagne, délaissant ses amis, après
avoir lu quelques mois plus tôt les premières pages des Âmes mortes à Pouchkine, qui lui en avait offert le
sujet. À cet ouvrage majeur, dont la première partie paraît en 1842, Gogol a consacré quinze ans,
continuant d’écrire au gré de ses pérégrinations
dans plusieurs pays européens, en
remaniant sans cesse la forme, souci tout pouchkinien, pour en faire un grand poème épique – l’œuvre est
sous-titrée telle quelle –, inspiré d’Homère et de Cervantès, dans une
tradition picaresque et carnavalesque. La deuxième partie en est inachevée et
la troisième a été brûlée par l’auteur. Le protagoniste en est Tchitchikov, un aristocrate escroc qui dans sa volonté de faire
fortune a monté un système dont la première étape consiste à acheter des serfs
morts après le dernier recensement et donc encore vivants pour le fisc. À
travers les visites que celui-ci rend à petits et grands propriétaires, Gogol
peint une vaste fresque de la province
russe
de l’époque, mais il offre aussi une vision tragique de l’homme, car les « âmes mortes »
semblent être davantage les propriétaires terriens et les fonctionnaires
cupides, avares et paresseux, sans désir, que les serfs enterrés. Alors que
Gogol avait pour dessein d’exalter les qualités et les richesses morales de
l’homme russe, son œuvre apparaît plutôt comme une nouvelle satire de types
versant parfois dans le burlesque, mu qu’est Gogol par son désir de toujours stigmatiser le vice. Les noms de
plusieurs personnages devinrent des noms communs à l’instar de ceux de Molière.
L’œuvre est également parsemée de digressions lyriques et d’interventions de
l’auteur. La publication de ce chef-d’œuvre est concomitante d’une crise mystique : Gogol examine les
Évangiles, pense entrer au couvent, prévoit de se rendre à Jérusalem, et part
finalement pour Rome où il compte écrire une deuxième partie lumineuse à ses Âmes mortes, mais il butera toujours sur
les portraits de personnages vertueux, qu’il craint de brosser de façon
désincarnée. Il est déçu par la réception qui est faite à la première
partie ; l’œuvre n’est guère soutenue que par les slavophiles.

Dès lors la correspondance
prend une grande place dans la vie de Gogol et ses Lettres sur l’art, la
philosophie, la religion
, œuvre didactique qui paraît en 1846, illustrent l’importance qu’il
accordait à une vie obéissant aux préceptes chrétiens, considération qui
primait pour lui sur toute autre de nature politique. Il choquait donc
l’avant-garde intellectuelle en ne prenant pas parti, par exemple, contre le
servage, et en avançant qu’un comportement véritablement chrétien du peuple
permettrait de maintenir l’ordre établi. L’œuvre vaut surtout par les
réflexions de l’auteur sur les arts, le théâtre et la poésie russes. L’indignation presque générale qu’elle
soulève bouleverse Gogol qui brûle la seconde partie des Âmes mortes à laquelle il travaillait depuis cinq ans. Sa quête
mystique est déçue à Jérusalem et il subit toute la fin de sa vie l’influence
d’un prêtre fanatique devenu son directeur de conscience. Il alterne des
épisodes d’exaltation et de dépression, entre l’amour de son art et la crainte
de l’enfer, et trouve un refuge dans un ascétisme
dont il pense qu’il le rendra meilleur et lui permettra de peindre enfin la
beauté, mais qui le conduit à la mort
en 1852 à
Moscou, où, démuni, il est hébergé par le comte Alexis Tolstoï.

 

Chrétien mais mystique, craignant le pouvoir du
Malin, Nicolas Gogol se donne pour mission de combattre en faveur du bien dans
ses œuvres, envisageant la littérature
comme un sacerdoce, pensant que le
public de ses pièces et son lectorat seraient poussés à s’amender devant
l’illustration de leurs vices – Tolstoï parlait de lui comme de « notre
Pascal », un moraliste donc. Désireux de dénoncer les démons que sont les habitudes, les manies, la répétition,
l’esprit de lourdeur et d’apathie qui lestent toute vie, il part
d’une observation minutieuse de la
réalité, usant de son talent exceptionnel pour dénicher les moindres ridicules, que ses contemporains ont
perçu dès le lycée. Mais l’acuité de ce regard le condamnait à contempler sans
cesse la laideur d’un monde stagnant,
faisait de lui le peintre du grotesque,
de l’inexistant, de l’âme morte, et lui interdisait donc l’illustration de la
beauté et de l’harmonie vers lesquelles devait pour lui tendre l’art. Du point de
vue de la forme, il est souvent noté que la langue et le style de Gogol sont d’une
grande pureté. Alors que la littérature russe se révélait une pâle copie de la
littérature française du XVIIIe, Gogol la fait entrer avec Pouchkine,
son aîné de dix ans, dans sa modernité, et l’on peut dire sans exagération que ses
œuvres ont influencé tous les auteurs russes postérieurs.

 

 

« Un autre sort attend l’écrivain qui ose remuer l’horrible
vase des bassesses où s’enlise notre vie, plonger dans l’abîme des natures
froides, mesquines, vulgaires – que nous rencontrons à chaque pas au cours de
notre pèlerinage terrestre, parfois si pénible, si amer, – et d’un burin
impitoyable met en relief ce que nos yeux indifférents se refusent à voir !
Il ne connaîtra pas les applaudissements populaires, les larmes de
reconnaissance, les élans d’un enthousiasme unanime ; il ne suscitera
nulle passion héroïque dans les cœurs de seize ans, ne subira pas la fascination
de ses propres accents ; il n’évitera pas enfin le jugement de ses
hypocrites et insensibles contemporains, qui traiteront ses chères créations
d’écrits misérables et extravagants, qui lui attribueront les vices de ses
héros, lui dénieront tout cœur, toute âme et la flamme divine du talent. Car
les contemporains se refusent à admettre que les verres destinés à scruter les
mouvements d’insectes imperceptibles valent ceux qui permettent d’observer le
soleil ; ils nient qu’une grande puissance de pénétration soit nécessaire
pour illuminer un tableau emprunté à la vie abjecte et le hausser à la beauté
d’un joyau de création ; ils nient qu’un puissant éclat de rire vaille un
beau mouvement lyrique et qu’un abîme le sépare de la grimace des
histrions ! Niant tout cela, les détracteurs tourneront en dérision les
mérites de l’écrivain inconnu ; nulle voix ne répondra à la sienne :
il demeurera isolé au beau milieu du chemin. Austère est sa carrière, amère sa
solitude. »

 

Nicolas Gogol, Les Âmes mortes, 1842

 

« LE GOUVERNEUR :
Écoutez, Ivan Kouzmitch, ne pourriez-vous pas, pour notre bien à tous… toutes
les lettres qui passent par votre bureau, vous savez les ouvrir un peu et les
lire ; pour voir si, des fois, il n’y aurait pas quelque dénonciation ou
simplement échange de correspondance. S’il n’y a rien, vous pouvez les recoller ;
d’ailleurs, c’est sans importance, vous pouvez même les remettre décachetées.

LE DIRECTEUR DES POSTES : Je
sais, je sais… Vous n’avez pas besoin de me le dire, je le fais de moi-même,
non par mesure de précaution, mais plutôt par curiosité. J’adore me renseigner
sur ce qui se passe dans le monde. […] Je regrette que vous ne puissiez pas
lire ces lettres ; il y a des passages magnifiques. Ainsi, récemment, un
lieutenant écrit à un de ses amis et fait la description d’un bal sur le ton le
plus badin, vraiment très, très réussi. […] Je n’ai pas pu m’empêcher de la
garder. Voulez-vous que je vous la lise ? »

 

Nicolas Gogol, Le Revizor, 1838

 

« Comment était-il possible, de fait, qu’un nez qui, la veille
encore, se trouvait sur sa figure, incapable de voyager à pied ou en voiture, —
pût porter l’uniforme ! »

 

Nicolas Gogol, Le Nez, 1835

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