Le Journal d’un fou

par

La folie insidieuse

Ce qui étonne et frappe dans Le Journal d’un fou, c’est le caractère presque banal de la folie et la progression insidieuse de cette dégénérescence au sein du personnage principal.
En effet, il semblerait que Poprichtchine ne commence à écrire son journal intime qu’à partir du moment où il bascule dans la folie. Ce n’est pas, à l’instar du Horla de Maupassant par exemple, le passage d’un état mental stable à un état de déraison, mais une plongée directe dans l’esprit de quelqu’un qui semble déjà porter en lui les germes de la folie.

La nomination des chapitres elle-même apporte une atmosphère de folie dès la première page de la nouvelle. Si l’on parcourt rapidement le sommaire, on s’aperçoit que notre histoire débute le « 3 Octobre », continue de manière suivie quelques jours encore avant de subir un total décalage : on passe du 13 novembre au mois de décembre, puis au chapitre « an 2000, 43ème jour d’avril » et enfin au dernier chapitre dont le titre n’est qu’une succession de lettres insensées. La folie apparaît donc très tôt mais de manière progressive : au départ, il s’agit plus de l’ajout d’éléments étranges, d’un décalage avec la réalité que l’on peut estimer comme étant bénin, avant de s’apercevoir que la soumission à l’état de folie est en fait total et complètement nié par le personnage.

Si l’on ne s’arrête pas à la table des matières, on s’aperçoit que Poprichtchine tend à la folie dès le premier chapitre de l’histoire. En effet, c’est alors qu’il surprend Sophie entrant dans un magasin qu’il croit entendre une conversation entre Medji et Fidèle, les deux chiens attachés devant la porte d’entrée de la boutique. S’il s’avère être vaguement surpris au début, comme étonné de sa folie naissante, il ne remet à aucun moment en question sa santé mentale, et s’habitue finalement à ces animaux doués de parole. La relation avec Medji va même prendre une ampleur certaine puisque c’est par sa supposée plume qu’il apprendra une foule d’informations sur Sophie. Persuadé que la chienne le comprend et sait s’exprimer, il ne manifeste aucune honte à demander à la domestique de Sophie un rendez-vous avec la chienne de sa propriétaire. Il affirme même, lorsque la femme de chambre le congédie : « je crois que la jeune fille m’a pris pour un fou ». À aucun moment donc Poprichtchine ne réalisera que le fou en question, c’est lui.

Les manifestations de la folie vont aller croissant. Quand il apprend que Sophie est promise à un autre, et que cet autre possède évidemment les galons et les honneurs dont lui se voit totalement privé, il connaît une véritable crise identitaire et se prend pour le roi d’Espagne. Cette crise, qui effraie sa servante, prend évidemment sa source dans sa recherche perpétuelle et vaine d’honneurs et de reconnaissance, puisque le chapitre se clôt sur le refus du personnage d’aller travailler : « Non, mes amis, cette fois vous ne m’y prendrez plus, je ne vais pas continuer à recopier vos sales paperasses ! » Ainsi, il montre que le fondement de sa crise se trouve dans un désir d’ascension sociale, dont il pense se débarrasser en inventant une fausse identité qui le placera dans une position supérieure à celle qu’il occupe alors.

Ceci nous amène à notre seconde partie : la folie insidieuse, germée dans l’esprit d’un homme épris d’une demoiselle inaccessible, ne serait-elle pas la simple manifestation d’une société inégalitaire ?

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