Le Journal d’un fou

par

Saint-Pétersbourg, ville de hiérarchie

Il est clair désormais que la folie de Poprichtchine prend sa source dans un désir bafoué de reconnaissance et par l’envie de s’élever au-delà de sa condition. Il est donc important de montrer que le récit prend ici une tournure beaucoup plus critique. Malgré la farandole de situations anecdotiques qui amusent davantage le lecteur qu’elles ne le font prendre en pitié Poprichtchine, Gogol nous peint ici le portrait d’une société qui reste obsédée par sa hiérarchie, la place occupée par chacun, et le désir de se convaincre de sa propre utilité alors que le seul rêve des habitants est de s’élever socialement.

C’est donc avec mauvaise foi que notre personnage principal se dit tout à fait satisfait de sa place de fonctionnaire du huitième degré, autrement dit, le plus bas échelon de la société. Il tente de se persuader, au début du livre, que son poste a bien plus de valeur que ceux des officiers et des généraux dont il convoite les insignes. Il ne se rend compte de sa bêtise que lorsque la jalousie le fait tomber dans la schizophrénie : l’inaccessibilité de Sophie lui montre bien que les galons de ses supérieurs sont loin d’égaler les siens, inexistants.

La nouvelle montre un jeu entre les différentes strates sociales qui régissent la ville de Saint-Pétersbourg ; en effet, nous connaissons des protagonistes du haut en bas de l’échelle : Marva, la servante, dont le rôle fait écho à la domestique de Sophie, Poprichtchine lui-même, le chef de celui-ci, et enfin le directeur et sa fille. Nous pouvons remarquer ainsi le jeu relationnel qui influe sur les rapports entre ces différents personnages : le fonctionnaire, qui accorde très peu de crédit à Marva, se fait lui-même mépriser par les supérieurs hiérarchiques de son bureau. La domestique semble cependant être le seul lien tangible avec le monde de la raison lorsque son maître se prend soudainement pour le roi d’Espagne. Effrayée, elle semble ne pas comprendre la cause de son trouble, mais à travers elle nous pouvons remarquer que le comportement du narrateur est devenu plus qu’inquiétant. Ainsi, malgré le mépris que Poprichtchine accorde à ceux qui sont de moindre classe que lui, on s’aperçoit qu’il se montre inférieur à eux dans sa folie.

Le rapport de force qu’il s’évertue à placer entre lui et les domestiques fait écho, parallèlement, au rapport qui le lie au directeur et à Sophie : celle-ci se gausse de lui à chaque fois qu’elle l’aperçoit, et Poprichtchine semble, au début de l’œuvre, admirer le directeur, louant la délicatesse et le soin dont il fait preuve, lui qui ne considère certainement son petit fonctionnaire que comme un serviteur de seconde classe.

Le personnage du petit chien Medji a une importance toute particulière. En effet, il fait peut-être partie des personnages les plus humainement évolués de l’histoire. La prose utilisée dans sa correspondance avec son amie Fidèle est celle d’une personne très bien éduquée ; la chienne y compare les mœurs humaines à de dégoûtants penchants (comme la manie qu’ont les humains de nourrir les chiens à leur propre table), fait preuve de goûts dignes d’une marquise et montre des préoccupations tout à fait humaines, comme espionner Trésor, le chien voisin, en le trouvant remarquablement attirant. Ainsi, la seule personne qui n’appartient à aucune classe et semble faire preuve d’esprit se trouve être un chien, ce qui accentue encore la satire.

C’est donc le portrait d’une société crispée sur sa hiérarchie que nous présente Gogol, nous montrant que chacun appartient à une classe avec pour rêve unique d’en changer et d’être tiré vers le haut, le tout cependant doublé d’une fierté qui pousse chaque personnage à se persuader que son rôle est important et lui plaît.

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