Le Testament

par

La complainte d'un monde corruptible

Un
des thèmes centraux de l’œuvre de Villon, c’est la corruption du monde, non pas
tant dans un sens moral que physique : « Ce monde cy
transsitoire »
dit le poète. Les corps, les sens sont putrescibles,
sujets à l’impermanence du monde, dont la dégradation progressive conduira à la
mort. La fameuse « Ballade des dames du temps jadis » exprime ce
regret des années qui passent, cette morsure du temps qui s’enfuit et ne nous
laisse que des souvenirs. L’image des « neiges d’antan », disparues
elles aussi, confirme l’idée que même le gel, apparemment solide et tenace, a
fondu et disparu. Tout est donc soumis à la décomposition et à la mort. Devant
ce constat pourtant, nous sommes tous égaux, cela semble la seule vérité qui mette
tous les humains, distingués dans la hiérarchie sociale, sur un pied d’égalité
au-delà :

« Je connais que pauvres et riches,

Sages et fous, prêtres et lais,

Nobles, vilains, larges et chiches

Petits et grands, et beaux et laids
[…]

Mort saisit sans exception. »

Les
conditions de la détention de Villon ont certainement pesé sur ce thème
récurrent, et le choix du titre, Le Testament, montre que Villon parle en
se vêtant de l’habit de quelqu’un qui va mourir. Les historiens perdent
d’ailleurs sa trace très peu après. Déjà, dans Le Lais, il se livrait à
l’inventaire des legs imaginaires faits à ses amis. Sa vie de privation, comme
il la décrit, l’a très certainement usé.

Il
y a donc dans ce Testament toute cette contradiction entre les forces de
la vie, celles qui l’ont conduit aux tavernes et aux filles, celles qui lui
font rendre hommage aux joies de la chair et à l’allégresse d’antan, et la mort
inéluctable comme unique vérité commune. En effet, si les filles sont belles et
« appétissantes », elles n’en sont pas moins soumises, comme les
autres, à ce destin :

« Corps féminin, qui tant es
tendre,

Poli, souef et précieux,

Te faudra il ces maux attendre ?

Oui, ou tout vif aller aux cieux. »

Cela
est aussi exprimé dans la complainte de « La Vieille en regrettant le
temps de sa jeunesse ». La loi naturelle, c’est le passage ; comme le
veut la maxime d’Héraclite : « tout passe », on ne peut retenir
le courant, se baigner deux fois dans le même fleuve – thème très cher à la
poésie. Apollinaire nous en donne un exemple dans « Le Pont
Mirabeau ». Si l’on devait donner une définition à la poésie, ce serait
peut-être celle-là : complainte d’un monde transitoire.

Cependant,
la force de la nature génère toujours de nouveaux mondes, et Dieu, s’il est
impermanent dans sa manifestation, perdure dans le renouvellement permanent,
exprimé par ce vers qui revient : « Où sont les neiges
d’antan ? »
– car chaque
hiver apporte de nouvelles neiges, lesquelles, bien que disparaissant,
réapparaîtront l’année suivante. Si les prostituées ont « cours »
comme la monnaie, et circulent ainsi, puis se fanent ; si le corps social,
avec ses représentants corrompus, infertiles, démontre la putréfaction de ce
monde ; le renouvellement des saisons dans la nature montre, au contraire,
que ces « neiges d’antan » sont éternelles, comme la poésie
qui les narre. L’art poétique devient ainsi lui aussi une façon de s’inscrire
dans l’éternité et de surmonter la honte et l’humiliation de la corruption des
corps, tout comme Villon a pu sauver ces « hontes bues » en
prison à travers l’écriture du Testament.

« REPOS ÉTERNEL DONNE A CIL

SIRE, ET CLARTÉ PERPÉTUELLE,

QUI VAILLANT PLAT NI ÉCUELLE

N’EUT ONCQUES, N’UN BRIN DE PERSIL.

IL FUT RES, CHEF, BARBE ET SOURCIL,

COMME UN NAVET QU’ON RET OU PELE

REPOS ÉTERNEL DONNE A CIL. »

 

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