Le Testament

par

Une parodie de justice

L’annonce
d’un testament inviterait le lecteur à penser que Villon va s’amender et
demander pardon. Pourtant, dès le premier huitain, il affirme :

« Non obstant maintes peines eues

Lesquelles j’ai toutes reçues

Sous la main Thibaut d’Aussigny

S’evêque il est, seignant les rues,

Qu’il
soit le mien je le regny ! »

L’évêque
Thibaut d’Aussigny, responsable de l’emprisonnement du poète, est ainsi renié
d’emblée. Villon va plus loin et renverse l’accusation : cet évêque,
supposé représenter Dieu et la Justice sur Terre, est accusé d’avoir traité
injustement le poète, et de ne pas faire preuve de miséricorde. Villon, avec
humour, renvoie donc le jugement à Dieu, et propose que tel qu’il a été traité,
cet évêque le soit à son tour :

« Et s’été m’a dur et cruel

Trop plus que ci ne le raconte

Je veuil que le Dieu éternel

Lui soit donc semblable à ce compte »

Il
ajoute, toujours avec cet humour propre à son style populaire et
railleur :

« Si prierai pour lui de bon cœur,

Et pour l’âme de feu Cottard !

Mais quoi ? Ce sera donc par cœur,

Car de lire je suis fêtard :

Prière en ferai de Picard »

Villon,
grâce à un art du paradoxe qui produit un effet comique, affirme d’abord
vouloir s’employer à prier pour son malfaiteur, mais il se reprend ensuite,
déclarant qu’il est trop paresseux (« fêtard ») pour apprendre
une prière par cœur, puis ajoutant qu’il fera une prière de Picard, en
référence à une secte d’hérétiques flamands qui refusaient la prière !
Villon va encore plus loin et suggère que l’évêque aurait tenté d’abuser de
lui, sans préciser s’il s’agit là d’une plaisanterie ou d’un fait réel, mais
laissant planer le doute sur ses mœurs sexuelles, et donc sur l’hypocrisie de
l’homme d’Église :

« Sous lui ne tiens, s’il n’est en
friche ;

Foi ne lui dois n’hommage
avecque ;

Je ne suis son serf ni sa biche. »

Ainsi,
ce qu’entreprend Villon, c’est de parodier la justice humaine, qui s’est permis
de l’emprisonner et de l’humilier. Ce Testament est l’occasion de rééquilibrer
les forces à l’œuvre dans une société qu’il critique au gré d’une satire
mordante, laquelle laisse entendre que l’évêque est sodomite, l’Église
corrompue ; mais que lui, le bandit, le voyou de mauvaise vie, le pécheur,
s’en remet aux puissances célestes, qui seules peuvent le juger : Dieu et
le roi. S’il doit être pardonné, ce n’est que par Dieu, et non par ses
représentants sur Terre qui usurpent son autorité et ne savent rien de la miséricorde,
bien au contraire :

« Dieu merci et Tacque Thibaut

Qui tant d’eau froide m’a fait boire,

Mis en bas lieu, non pas en haut,

Manger d’angoisser et mainte poire »

Pourtant,
même si Villon se moque de ces hommes d’Église et raille leur respectabilité de
façade, on se demande parfois si la louange à Dieu est complètement sincère, et
le sens multiple de ces vers laisse penser que tout est grotesque,
farcesque :

« Morts étaient, et corps et ames,

En damné perdition,

Corps pourris et âmes en flammes,

De quelconque condition.

Toutefois, fais exception

Des patriarches et prophètes

Car, selon ma conception,

Oncques grand chaud n’eurent aux
fesses. »

Toujours
est-il que Le Testament est
parcouru par cette tension entre la corruptibilité du monde terrestre et
l’aspiration au salut.

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