Le Zubial

par

Les incertitudes du fils

L’auteur met en avant les qualités de Pascal Jardin, et tout ce qui faisait l’originalité de cet homme hors du commun : son tempérament volage, coureur de jupons et pourtant profondément amoureux de sa femme, son impétuosité et son manque total d’hésitation lorsqu’il s’agit de concrétiser ses désirs excentriques et hauts en couleur. En nous montrant la facette la plus avantageuse et la plus drôle de son père, le fils traduit donc un certain malaise vis-à-vis de lui-même, exprimant ses doutes et son courage face à la vie. Il se compare à ce personnage romanesque qu’était Pascal Jardin, se voyant lui-même comme tristement hésitant, bancal. Ainsi, si l’amour qu’il ressent pour Pascal Jardin ne s’est en rien effacé, un manque concernant sa propre personne, sa propre identité, subsiste : « Je me suis alors dit que, si un jour je réussissais à m’aimer comme je t’aimais, il ferait très beau ».

Il évoque avec nostalgie les rôles de tuteur, de directeur de conscience que remplissait son père, l’aiguillonnant sur la bonne voie, le soutenant dans ses choix, tout en prenant conscience de la peur indéfectible qu’il ressent à l’idée, justement, de faire les mauvais. Ainsi, il continue de se demander sans cesse comment asseoir ses décisions. Il raconte de nombreux souvenirs d’enfance, comme pour interroger le lecteur sur une réponse possible aux questions qu’il a pu se poser durant son adolescence en manque de repères paternels : « Papa, pourquoi m’as-tu abandonné ? Pour quoi m’as-tu laissé dans ce monde où les vastes désirs semblent toujours un peu ridicules ? », s’interroge-t-il, effrayé de se diriger sur le mauvais chemin et de choisir les mauvaises solutions.

C’est donc un doute quant à son avenir, une peur de se tromper qui sont mis en avant dans Le Zubial, vestiges de l’enfance. Mais cette peur va de pair avec un second manque que ressent l’auteur, un autre thème qu’il traite dans son roman : la quête d’identité, le parcours de construction de l’adolescent. En effet, avec un père absent dès l’âge de quinze ans, Alexandre Jardin ignore tout de la vie qu’il va devoir mener et oscille de façon permanente entre l’envie de concrétiser ses rêves à la manière de son père, et le doute que ceux-ci ne soient pas adéquats. Ainsi, il évoque la large palette d’horizons que le Zubial lui offrait lorsqu’il s’interrogeait sur son avenir, faisant preuve d’une imagination sans bornes et d’un champ des possibles sans limites. Par exemple, lorsque le petit garçon demande, à l’âge de neuf ans, s’il est possible de devenir président, le Zubial lui répond que la seule question est de savoir quand concrétiser ceci. Il agissait donc de concert avec la construction identitaire de son enfant, en le laissant nourrir ses propres rêves et en l’exhortant à imaginer que tout est possible : « – Quand veux-tu devenir un grand Président ? – Il me prenait un peu de court ; j’avais neuf ans et ne savais pas trop quoi répondre. Mais son attitude me confirma dans l’idée que l’affaire était jouable puisqu’il ne m’avait demandé qu’une seule chose : quand ? »

Ainsi, avec la mort du Zubial, cette mine d’encouragements, ce tuteur délirant disparaissent avec lui et laissent Alexandre Jardin sans les repères nécessaires à sa construction d’adolescent : « À présent, je me rends compte de la beauté de sa réaction. Le Zubial me permettait tout, pourvu que mes désirs fussent exorbitants. Un père ordinaire eût sans doute ricané devant une telle question ; lui s’était seulement inquiété de la date. Le Zubial croyait en la puissance des envies lorsqu’elles sont illimitées. Était-ce une naïveté ? Sans doute, mais j’y vois aussi une sagesse, un respect pour ce qu’il y a peut-être de plus précieux chez un petit garçon, et en l’homme les désirs. Dix-sept ans après, je garde encore le goût des siens, si vifs, si ensoleillants. »

En couchant par écrit ses affinités, ses souvenirs, ses attentes et ses craintes vis-à-vis de son père, l’auteur semble s’affranchir d’une dépendance et d’un manque qui le confinent dans l’indécision.

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