Le Zubial

par

Un père plus grand que nature

Les thèmes abordés dans le roman d’Alexandre Jardin sont abondants et concernent majoritairement la famille et les relations qui s’établissent entre les différentes générations. En effet, il est nécessaire de préciser que l’auteur est issu de deux générations d’hommes de lettres, son père Pascal Jardin, dit le Zubial, étant un spécialiste des mots et de la création cinématographique, et son grand-père, Jean Jardin, dit le Nain Jaune, ayant été directeur de cabinet et homme politique durant la Seconde Guerre mondiale. Aussi, le maniement des mots, du verbe, est une tradition qui s’hérite de père en fils dans la famille Jardin, et justifie le besoin du petit-fils, Alexandre Jardin, d’évoquer les générations précédentes dans un roman.

C’est donc tout d’abord le portrait d’une figure paternelle aimante et excentrique que nous livre Alexandre Jardin. Il désire expliquer au lecteur quel genre d’homme était son père, aux yeux du petit garçon qu’il était, puisque celui-ci n’a pu le connaître que jusqu’à l’âge de quinze ans. Alexandre Jardin est donc un enfant fasciné et impressionné par son père, homme si plein de vie, bouillonnant, aux aspirations sans limites et parfois trop libre pour la société d’alors. En effet, le fils nous explique l’attrait sans bornes de son père pour les femmes : celui-ci ira jusqu’à escalader la façade d’une demeure pour rentrer en catimini chez l’une de celles qu’il admire, tel un Roméo des temps modernes. Ainsi, Alexandre Jardin nous montre un homme hors du temps, donnant libre cours à ses envies et jouissant de la vie d’une manière que beaucoup ignorent. Le fils présente son père comme le prêtre d’un culte de la vie et de ses passions, un homme que les carcans de la société n’arrêtent pas et qui, par cela même, mérite respect et admiration.

« Ses désirs à lui, toujours immodérés, avaient le pouvoir de tordre le réel. Souvent, après avoir parlé, au restaurant ou ailleurs, il laissait l’assistance interloquée tant les situations qu’il provoquait semblaient tenir de la fiction. En sa compagnie, tout pouvait arriver, le pire et surtout le meilleur. Désirait-il une femme mariée ? Il escaladait le soir même la façade de la demeure conjugale, en riant, pour pénétrer dans la chambre de la dame en pleine nuit, sans craindre d’affronter l’époux. Cette perspective comportait assez de nuances de danger pour l’exalter. Quand personne ne savait quelle conduite adopter, mon père se sentait alors lui-même. »

La conception de la liberté, du bonheur, de l’investissement personnel dans ses choix est quelque chose qu’Alexandre Jardin exalte dans la biographie qu’il écrit de son père, poussant donc le lecteur à reconnaître le caractère si fort, si particulier de cet homme.

Cependant, cette appartenance à la famille Jardin appelle le traitement d’un sujet particulier par Alexandre Jardin. En écrivant son roman, tout en rendant hommage à son père et en expliquant la vie de cet homme, en montrant au monde quel type de personnage Pascal Jardin était, le plus jeune de la lignée exprime une peur ineffable, constamment présente, celle de ne pas se montrer à la hauteur de la renommée de son père. 

« Arranger mes sentiments, me prêter d’imaginaires facultés en les confiant à mes personnages me dispensait de la douleur de n’être que moi-même, ce petit garçon qui, à Verdelot, était paniqué à l’idée de ne jamais pouvoir rivaliser avec ce père trop magique dès qu’il maniait les mots. Le Zubial, lui aussi, avait connu cette angoisse devant son propre père, ce Nain Jaune qui subjuguait ses interlocuteurs. »

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