Les champs d’honneur

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Jean Rouaud

Jean Rouaud est un écrivain
français né en 1952 à Campbon dans
l’actuelle Loire-Atlantique, alors Loire-Inférieure, dans une famille modeste,
d’un père voyageur de commerce. Après ses années de lycée à Saint-Nazaire il
étudie les lettres modernes à
l’université de Nantes où il obtient une maîtrise. Après divers métiers dans
une station essence ou dans la vente d’encyclopédies médicales, il travaille
pour le journal Presse-Océan où il
s’occupe des dépêches AFP puis rédige un billet d’humeur. Une fois à Paris il continue à travailler dans
l’univers de l’écrit en travaillant dans une librairie dans puis dans un kiosque à journaux du 19e
arrondissement, rue de Flandre.

C’est alors qu’il est
encore kiosquier trois fois par semaine qu’il remporte le prix Goncourt pour son premier
roman
publié en 1990, après que
Jérôme Lindon, directeur des éditions de Minuit qu’il avait rencontré, lui eut
conseillé d’abandonner ses premières tentatives d’écriture avant-gardiste. Les
Champs d’honneur
constituent le premier tome d’une saga familiale, autobiographique,
ayant pour cadre l’arrière-pays nantais et
mettant en parallèle plusieurs morts survenues
dans la famille de Jean Rouaud dans les années soixante, avec d’autres remémorées
de la Première Guerre mondiale. C’est fin 1962 que meurt le père de l’écrivain
qui a alors dix ans ; le grand-père maternel meurt peu près, puis la tante
de son père. Leurs personnalités sont longuement évoquées puis l’auteur fait
revivre les morts des champs d’honneur, celles de deux oncles de son père,
ainsi que celles des parents de son père survenues également pendant le
conflit. C’est une chronique de ses
anciens
à laquelle se livre l’auteur, à travers une suite d’anecdotes, un travail de mémoire mêlant
l’histoire personnelle à la grande Histoire en entrelaçant littéralement les
divers récits, dans une atmosphère tout
du long pluvieuse. En racontant avec
pudeur, tendresse et poésie la vie
de gens simples, l’auteur semble raconter
celle de nombreuses familles françaises endeuillées, dans une forme originale
où le narrateur disparaît. Son succès très important – 500 000
exemplaires sont vendus en quatre mois, vingt-cinq traductions sont commandées
– lui permet de cesser son activité de kiosquier et de se consacrer à la
littérature.

En 1993 paraît Des hommes illustres, volume
qui se concentre sur Joseph, dit « le
grand Joseph 
», le père de l’écrivain, figure glorieuse parée de
toutes les qualités, mort prématurément, à quarante-et-un ans, le lendemain de
Noël 1962. Il apparaît comme souvent absent, sillonnant les routes de Bretagne
en tant que
représentant en porcelaine,
mais attentif aux siens. Ses zones d’ombre sont en partie comblées par des
témoignages de proches.

Dans Le Monde à peu près en 1996 Rouaud
évoque les années de collège, les brimades des pères, les humiliations dont fut
victime l’élève moyen qu’il était. Le titre fait référence à la vision de myope
de Rouaud, qui frappe, après la mort de son père, son regard détaché sur un monde qu’il a peine à embrasser, dont il
semble refuser le bonheur, et ce jusqu’à la faculté de Nantes et son premier
chagrin d’amour. Le style de Rouaud se distingue par de longues phrases qui se déroulent au gré d’un souvenir plein de mélancolie, mais qui n’interdisent pas
l’humour et un certain sens de la formule, de l’aphorisme parfois. Pour vos cadeaux se
concentre en 1998 sur Annick, la
mère de l’auteur, qui se retrouve après la mort de son mari seule à s’occuper
de ses trois enfants et du commerce de porcelaine. Le dernier opus de la saga
familiale qui paraît en 1999, Sur la scène comme au ciel, poursuit
ce portrait de la mère, morte d’une leucémie en 1997 avant d’avoir pu lire
l’œuvre précédente qui la concernait, et que l’écrivain observe ici en faisant
alter avec sa parole les moments où il la fait parler. S’instaure alors un
dialogue entre tous deux, jadis étouffé sous les non-dits du temps de la vie d’Annick.

Changement d’éditeur pour Jean Rouaud en 2001,
qui passe des éditions de Minuit à Gallimard,
où est publié en 2006 L’Imitation du bonheur, qui raconte
la naissance d’une passion entre Constance Monastier, une femme passionnée
d’ornithologie qui rencontre lors d’un voyage en diligence Eugène Varlin, figure historique de la Commune qui dans le récit
n’est pas mort le dernier jour de la Semaine sanglante mais compte fuir dans
les Cévennes. L’œuvre se distingue par de nombreuses interventions de l’auteur qui vouvoie son héroïne, la prévient des
événements historiques à venir, signale au lecteur les dilemmes d’écrivain qu’il rencontre dans la mise en scène de ses
personnages.

En 2007 dans Préhistoires Jean Rouaud
imagine la naissance de l’art à travers les peintures rupestres ou l’érection de menhirs, l’émergence d’une
spiritualité et de notions scientifiques à travers diverses figures d’hommes préhistoriques qu’il met en
scène de façon cocasse. Cette
exploration des secrets de l’humanité à
ses débuts
avait déjà commencé dans Le
Paléocircus
en 1996 ou Carnac ou le
prince des lignes
en 1999.

Dans La Femme promise, roman paru en
2009, Jean Rouaud raconte à nouveau une histoire d’amour commencée dans une
gendarmerie entre une chercheur en physique nucléaire à l’enfance malheureuse
et une artiste plasticienne dont le père semble être resté bloqué dans le livre
précédent de Rouaud car il cherche son identité parmi les peintures rupestres, enfermé
dans une grotte du paléolithique. À nouveau l’histoire d’amour est hachée par
des interventions de l’auteur qui
viennent compliquer la narration.

En 2011 Jean Rouaud commence une nouvelle série d’œuvres autobiographiques intitulée
La
Vie poétique
, commencée avec Comment
gagner sa vie honnêtement
et poursuivie en 2012 avec Une façon de chanter puis en 2014 avec Un peu la guerre. Rouaud à nouveau se livre à un parallèle entre son histoire personnelle et l’histoire de la société française, mais
en s’émancipant davantage de sa famille dont les membres apparaissent
cependant. Des figures littéraires y
sont convoquées, ainsi que plusieurs musiciens
dans le second tome et le troisième évoque « la mort du roman », formule en vogue peu après 1968, et la
naissance du romancier Rouaud en 1990. Dans d’autres parutions, ce romancier se
fait aussi à l’occasion essayiste et
analyse la littérature et le statut d’écrivain (La Désincarnation, 2001 ;
L’invention de l’auteur, 2004).

 

 

« La pluie s’annonce à des signes très sûrs : le vent
d’ouest, net et frais, les mouettes qui refluent très loin à l’intérieur des
terres et se posent comme des balles de coton sur les champs labourés, les
hirondelles, l’été, qui rasent les toits des maisons, tournoient, attentives et
muettes, dans les jardins, les feuillages qui s’agitent et bruissent au vent,
les petites feuilles rondes des trembles affolées, les hommes qui lèvent le nez
vers un ciel pommelé, les femmes qui ramassent le linge à brassée
(incomparables draps séchés au vent de la mer – cet air homéopathique d’iode et
de sel entre les fibres), abandonnant sur le fil les épingles multicolores
comme des oiseaux de volière, les enfants qui jouent dans le sable et que les
mamans rappellent, les chats à leur toilette qui passent la patte derrière
l’oreille, et trois petits coups d’ongle sur le verre bombé du baromètre :
l’aiguille qui s’effondre. »

 

« Sous la fièvre, à des
bribes de mots, des convulsions de terreur sur les visages, on reconnaît le
ressassement halluciné de ces visions d’enfer, les corps à demi ensevelis,
déchiquetés, écartelés sur les barbelés, bleus étourneaux suspendus dans la
pantière à qui semble refusée l’ultime consolation de s’étendre, d’attendre la
joue contre la terre humide la délivrante mort, animés de hoquets grotesques à
l’impact des balles perdues, soulevés comme des pantins de paille par le
souffle d’une explosion, décrivant dans le ciel haché d’éclairs un rêve d’Icare
désarticulé avant d’étreindre une dernière fois la lise féconde, bouche ouverte
en arrêt d’effroi, regard étonné pour tout ce mal qu’on se donne, tandis que le
casque renversé se remplit d’une eau claire sauvé du bourbier, vasque délicate
pour le jour des colombes. »

 

« Avec grand-père, on
avait tout de la mouche du coche. On avait beau le mettre en garde, le prévenir
en rapprochant les mains l’une vers l’autre que l’obstacle à l’arrière n’était
plus qu’à quelques centimètres maintenant, il vous regardait avec lassitude à
travers la fumée de sa cigarette et attendait calmement que ses pare-chocs le lui
signalent. À ce jeu, la carrosserie [de la 2 CV] était abîmée de partout, les
ailes compressées, les portières faussées. La voiture y avait gagné le surnom
de Bobosse. Si grand-père l’apprit jamais, il faisait montre de suffisamment
d’indifférence pour ne pas s’en émouvoir, et il est vraisemblable que ses
pensées nous avaient catalogués une fois pour toutes : petits morveux, ou ce
genre. Peut-être s’en moquait-il vraiment. »

 

Jean Rouaud, Les Champs d’honneur, 1990

 

« Je n’ai pas de conseil
à donner à quiconque mais si vous avez la possibilité de mourir dans votre
fauteuil à quatre-vingt ans après avoir jardiné une partie de l’après-midi,
trouvé un mot de huit lettres au jeu télévisé, avalé du bout des lèvres une
tisane et déclaré en déposant la tasse sans trembler au centre de sa soucoupe,
maintenant je vais somnoler un peu, et pouf, on croit que vous êtes endormi,
n’hésitez pas, soyez preneur. »

 

Jean Rouaud, Sur la scène comme au ciel, 1999

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