Les champs d’honneur

par

La tante Marie

Surnommée par tous « la petite tante »,la tante Marie habite une petite masure construite dans le jardin de la maisonfamiliale. Elle était institutrice dans l’enseignement catholique, métierqu’elle exerça cinquante années durant avec un dévouement sans limite : « Sontalent d’institutrice, c’est sa dette au Seigneur, son apostolat, qu’aucunfiguier ne demeure plus sans fruit. » Elle mène une vie de nonne danssa petite maison : « Ce petit ermitage composé de deux piècesétait le reflet exact de sa vie de béguine : cuisine rudimentaire […] etune chambre guère plus vaste meublée d’un lit, d’une commode, d’une armoire,d’un bureau d’orme clair, d’une bibliothèque vitrée où elle rangeait sesmanuels scolaires et quelques ouvrages pieux, et d’un prie-Dieu ».Quand elle ne travaille pas au service de ses élèves, elle travaille pour Dieuet la paroisse : « Le jeudi, jour de repos des enfants, étaitconsacré aux bulletins paroissiaux qu’elle préparait et distribuaitl’après-midi, maison par maison, avec la même annonce à chaque porte : « Voilàle facteur » – puis elle ajoutait malicieusement – « Du Bon Dieu »et c’était devenu une sorte de mot de passe. »

Elle mène une vie tranquille de vieilleoriginale, entre ses bulletins paroissiaux, son église et son panthéonpersonnel de saints qui ont chacun une fonction bien précise à exercer. Maiscette inoffensive créature cache un drame, qui reparaît à la mort de son neveuJoseph, le père du narrateur. Le choc qu’elle éprouve alors lui retournel’esprit, les époques se télescopent dans sa tête, et elle se met à revivre sonsacrifice, fait en 1916. Le sens des paroles mystérieuses qu’elle prononce estdifficile à percevoir, mais sa famille l’écoute et commence à retrouver sonhistoire : « Mais nous commencions, nous, au contraire à laprendre pour une sorte de pythie de la bouche de laquelle ne pouvaient tomberque des vérités. Elle était notre marc de café infaillible dans la lecture dupassé. » En 1916, accourue au chevet de son frère Joseph affreusementintoxiqué par les gaz de combat, elle offre sa féminité en sacrifice à Dieu :« Elle a sorti son chapelet, choisi dans son ciel le préposé auxsouffrances – c’est le Christ Soi-même – […] et rosaire après rosaire elle luidemande de prendre en supplément sur ses rudes épaules de charpentier cesifflement qui sourd de la poitrine de son frère. En échange […] eh bien elledonne ce désir qui la nuit envahit ses entrailles, elle donne son sang defemme. Sang pour sang. » À dater de ce jour, son flux menstruel acessé de couler. Malgré cela, son frère meurt. Plus tard, quand le père dunarrateur décède, elle offre sa vie à Dieu en de naïves prières. Il y a dûavoir erreur sur la personne, c’est elle qui aurait dû mourir. Mais, là encore,le miracle n’a pas lieu. La petite tante Marie est la gardienne du secret defamille, c’est elle qui préserve ce fantôme mortifère au fond de son cœurmeurtri, saignant comme celui du Christ sur les images pieuses qu’elle aimetant.

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur La tante Marie >