Les champs d’honneur

par

La Grande Guerre dans Les Champs d'Honneur

Il faut attendre la troisième et dernièrepartie du roman pour que soit abordée la Grande Guerre. Le ton change alors defaçon radicale. Nulle distanciation du narrateur, aucun humour froid etironique qui permet de supporter la réalité. Les descriptions sont précises eteffroyables. L’introduction est froide, factuelle : « L’apparitiondes gaz de combats remonte à un an déjà », et c’est le récit du dramevécu par Joseph, grand-oncle du narrateur et frère de la tante Marie ;Jean Rouaud décrit le gaz qui s’infiltre, qui s’insinue, qui s’immisce commeune pestilence venue du fond des âges, et à laquelle on n’échappe pas : « lebrouillard chloré rampe dans le lacis de boyaux, s’infiltre dans les abris (desimples planches à cheval sur la tranchée), se niche dans les trous de fortune,s’insinue entre les cloisons rudimentaires des casemates, plonge au fond deschambres souterraines jusque-là préservées des obus, souille le ravitaillementet les réserves d’eau, occupe sans répit l’espace, si bien que la recherchefrénétique d’une bouffée d’air pur est désespérément vaine, confine à la foliedans des souffrances atroces. » Joseph va respirer le gaz mortel, puismourir dans d’atroces souffrances : « l’intolérable brûlure auxyeux, au nez, à la gorge, de suffocantes douleurs dans la poitrine, une touxviolente qui déchire la plèvre et les bronches amène une bave de sang auxlèvres, le corps plié en deux, secoué d’âcres vomissements, écroulésrecroquevillés que la mort ramassera bientôt ». Les images quireviennent à l’esprit de Joseph durant son agonie sont horribles : « ressassementhalluciné de ces visions d’enfer, les corps à demi ensevelis, déchiquetés,écartelés sur les barbelés, bleus étourneaux suspendus dans la pantière à quisemble refusée l’ultime consolation se s’étendre, d’attendre la joue contre laterre la délivrante mort ». Il revoit tout : la pluie, la boue,la crasse, la peur, la faim, la soif… La souffrance de Joseph, et à traverslui celle des soldats de la Grande Guerre, n’est parée d’aucun voilepudique ; elle est brute, sans fard, inhumaine et inexcusable.

L’hôpital militaire, mouroir, lieu d’agonie oùles soignants sont impuissants à soulager la souffrance et ne peuventqu’accompagner les moribonds, est également décrit, ainsi que le décalage entreceux de l’arrière, représentés par Mathilde, l’épouse d’Émile, et son mari aucours d’une permission. Ces deux êtres qui s’aiment, qui sont censés savourerensemble la naissance d’un enfant, ne se retrouvent pas, car ils gravitentmaintenant dans deux sphères différentes. Émile, comme tous les combattants dufront, est séparé du commun des mortels. Il vit dans un cercle de l’enfer dontles autres, ceux de l’arrière, ne peuvent imaginer l’horreur. Émile va mourir,comme son frère Joseph. Leur disparition va marquer de façon indélébile lafamille du narrateur. Pour une fois, la grande Histoire recoupe la petite.Hélas, ce n’est pas pour le meilleur mais pour le pire. Dérisoire hommage auxsoldats tombés, on propose à leur famille une « image pieuse etpatriotique […] sertie d’un mince bandeau noir, monument de tristesse àl’en-tête d’un titre de roman héroïque : Les Champs d’honneur »,portant le nom du disparu.

Le lecteur peut alors se rendre compte que letitre du roman nous avait déjà tout dit, en quelques mots seulement.

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