Les Combustibles

par

Quel livre vaut davantage par son contenu que par la chaleur que dégagerait sa combustion ?

La question suivante est commune, voire banale : quel livre emporterions-nous sur une île déserte, si nous ne pouvions en emporter qu’un seul ? La question est belle, mais purement théorique, car il est rare de se voir annoncer un long exil qui nous isolerait du monde. La question telle que la pose Amélie Nothomb est autrement plus réelle, parce que nul ne peut jurer qu’il ne sera jamais confronté à une situation où il nous faudrait sacrifier un livre pour survivre : « “Quel livre emmèneriez-vous sur une île déserte ?” […] Mais posée à l’envers la question devient essentielle : quels livres auriez-vous le moins de scrupule à détruire ? » En d’autres termes : si notre survie physique était en jeu, quel livre ferions-nous passer avant notre vie, voire notre confort ?

C’est à cette situation que sont confrontés les trois personnages de la pièce. Ils vivent leur deuxième hiver de guerre, la ville qu’ils habitent est assiégée. Le froid est là et ils ont tenu jusqu’à maintenant en brûlant les meubles. Le grand lecteur qu’est le Professent a donc déjà opéré un choix, car il a détruit de beaux objets : « Je n’ai plus de combustible. Regardez, toutes les tables y sont passées, et même le secrétaire en marqueterie. » Maintenant, il ne reste que ce qui lui tient le plus à cœur : les livres. Le Professeur et Daniel ne vivent que par et pour les livres mais Marina, plus jeune et moins cérébrale, c’est-à-dire plus humaine, ne place pas les précieux volumes sur un piédestal. Elle est la première à sauter le pas, dès le premier acte de la pièce : « ça brûle très bien » dit-elle en désignant les ouvrages qui garnissent les rayons de la bibliothèque trônant au fond de la scène. Daniel juge qu’il s’agit d’une « attitude indigne » ; le Professeur tourne la situation en jeu. Mais au fil des jours, ils vont évoluer. Poussé par le froid, ils se voient contraints de brûler les livres sous peine de mourir. Au cours de la pièce, les trois personnages lisent ou relisent tous les livres de la bibliothèque du Professeur, afin d’y chercher ce qui mériterait d’être conservé pour la postérité, et se posent la question : « Y a-t-il dans ce sujet, ce verbe, ce complément, cet adverbe, y a-t-il quoi que ce soit qui vaille une belle flambée au cœur d’un poêle ? Le sens profond (ou supposé tel) de cette phrase est-il plus nécessaire à ma vie qu’un degré de plus dans cette pièce ? » Les étagères vides ou presque du meuble au début du troisième acte indiquent que peu de livres ont résisté à cet examen.

Pourtant, le Professeur, quinquagénaire, a passé la plus grande partie de sa vie à  composer ce qu’il nomme « la bibliothèque de l’Honnête Homme », sorte de compilation de la pensée humaine essentielle. Et tout va disparaître dans les flammes, car l’intellectuel s’efface devant l’animal quand nécessité fait loi. À la fin du dernier acte, le spectateur voit le Professeur « qui rigole bien au chaud près du poêle »pousser un « soupir de bien-être », en profitant de la chaleur dégagée par la combustion du seul livre qu’il aime vraiment et qui le touche, Le Bal de l’Observatoire. Qu’en est-il de la suite ? « Après, j’aurai encore une chaise à brûler », dit le Professeur, « puis l’autre, et enfin, quand il n’y aura vraiment plus rien, plus aucun combustible, j’irai retrouver les deux cadavres sur la grand-place et je me promènerai, moi aussi, le temps qu’il faudra. » Il ira donc chercher la mort. Le sacrifice des livres n’aura servi qu’à prolonger l’existence physique de Marina, de Daniel et du Professeur, jusqu’à ce que la souffrance physique due au froid ne prenne le pas sur les considérations intellectuelles et qu’ils choisissent d’y mettre fin en mourant. Décidément, « L’éternité ne fait pas le poids devant deux minutes de chaleur. » Les Barbares ont gagné la guerre. 

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