Les faux monnayeurs

par

Le rapport Gidien à la création littéraire dans « Les faux monnayeurs »

A-          La création littéraire comme un voyage vers l’inconnu

 

Une fois que l’on a clairement perçu la conception gidienne de l’humain et de l’existence, on est plus à même de comprendre le rapport qu’il entretient avec la création littéraire : « J’ai souvent pensé, […] qu’en art, et en littérature en particulier, ceux-là seuls comptent qui se lancent vers l’inconnu. » Le roman Les Faux-monnayeurs n’est que la manifestation physique de cette conviction. Protéiforme, empruntant volontiers à plusieurs genres, sans pour autant s’identifier à l’un d’eux en particulier, il est un défi littéraire que se lance l’auteur lui-même. Loin de rester comme beaucoup d’autres auteurs dans les eaux connues d’une littérature codifiée, Gide déconstruit les conventions, démonte les structures du roman classique.

Ce travail de destruction des canons de la construction romanesque est la conséquence de leur inaptitude à exprimer pleinement à la fois la réalité et le processus créatif d’après lui. Il qualifie d’ailleurs ces canons de « fausse monnaie » (d’où le titre de l’ouvrage). Il aboutira à l’élaboration de nouveaux canons, plus à même selon lui d’exprimer la réalité, de surmonter la difficulté de l’identité entre la réalité et le récit romanesque. Ces nouveaux canons sont principalement constitués de deux piliers, à savoir : le roman complet, et le roman d’idées. En effet, Gide s’attache d’abord à rendre le roman « complet » en ce que tout y est inséré, décrit, analysé, décortiqué. Pour y parvenir, il se sert du Journal tenu par Édouard comme d’un fil d’Ariane qui lui permet à la fois de tout inclure mais aussi de jeter un regard descriptif sur l’œuvre en cours. Son second pilier, ce sont les idées. Gide ne s’intéresse aux personnages que dans la mesure où ils sont les incubateurs où naissent, grandissent et meurent les idées. Cette nouvelle conception du roman a contribué à faire des Faux-monnayeurs un précurseur du mouvement du Nouveau roman.

 

B-          La création littéraire comme un acte durable

 

         Gide semble plus que tout autre auteur conscient des difficultés de la création littéraire. Cependant, il s’y consacre corps et âme car pour lui, « Les œuvres d’art sont des actes qui durent. » Lui qui exprimait déjà son désir de créer pour la postérité plutôt que pour la gloire immédiate, n’est intéressé que par la possibilité de s’exprimer en usant du ton le plus juste possible. La reconnaissance de ses semblables lui est égal, et la morale de la société de son époque le laisse de la même façon de marbre. Autant de conditions qui lui permettent de s’écrire, de se mettre en livre comme on se met en scène, d’assumer pleinement ses penchants (l’homosexualité voire la pédophilie). Jamais auteur n’aura été aussi conscient du caractère intemporel d’une œuvre sincère, émanation du moi profond d’un auteur.

L’œuvre gidienne, à la façon d’un recueil de prophéties, ne semble pas vraiment destinée à son époque, mais plutôt à celles à venir. Seules celles-ci, à son avis, possèderont les clés pour en saisir toute la subtilité, toutes les nuances, à supposer que l’évolution de l’humanité aille dans son sens. Dans un monde déchiré par des débats aussi passionnés que ceux menés sur l’homosexualité, et qui permettent de réévaluer des préceptes moraux prônant l’intolérance qui des siècles durant ont dirigé le monde, le caractère très actuel des Faux-monnayeurs semble la preuve que le pari d’André Gide a, en partie, été gagné. 

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Le rapport Gidien à la création littéraire dans « Les faux monnayeurs » >