Les Neiges du Kilimandjaro

par

Résumé

Harry va mourir, et il le sait. Au cours d’un safari dans la savane africaine, il s’est blessé. Il n’a pas été mordu par un grand fauve, il n’est pas tombé dans un dangereux ravin. Non, il s’est égratigné le genou, et a négligé de nettoyer la plaie, et celle-ci s’est infectée. Sa jambe est maintenant nécrosée, elle sent horriblement mauvais.

Il ne s’est pas blessé en poursuivant un lion furieux. Il traversait un buisson pour prendre une photographie. Et il a raté la photo.

Il passe ses journées couché, devant la tente de son campement, à l’ombre d’un grand arbre. Son serviteur africain le fournit en whisky-soda. Avec lui, il y a sa femme, riche et belle. Elle n’a rien d’une potiche : c’est un remarquable fusil qui chasse pour nourrir les membres de l’expédition. Elle aime sincèrement Harry, et fait de son mieux pour alléger sa peine et sa douleur.

Mais Harry est rongé par l’oisiveté, et sans cesse il cherche querelle à sa femme, tout est prétexte à lui décocher des flèches empoisonnées ; il lui reproche sa richesse, sa beauté, sa gentillesse et son dévouement.

Harry va mourir suite à un accident bénin aux conséquences provoquées par une négligence stupide. Il n’a même pas mal. Il va même rater sa mort, comme il a raté sa vie. Car c’est cela qui le ronge. C’est un écrivain raté, qui n’a jamais réussi qu’à se marier à des femmes riches. Tous les livres qu’il pouvait écrire, il les a en lui, il les a encore en lui, il ne les a jamais écrits. Il en a fait des choses, pourtant, il en a vu, il en a vécu. Et les bribes des livres qu’il n’a pas écrits lui reviennent, au rythme du demi-sommeil induit par la mort qui envahit lentement son corps.

Il revoit le premier conflit mondial, quand il était dans la péninsule balkanique, la neige qui tombait sur les montagnes bulgares, au loin, et les soldats morts dans la neige. Et puis ces vacances un hiver dans les Alpes autrichiennes, et les parties de cartes, et ces skieurs autrichiens qui étaient les frères des soldats autrichiens sur qui il avait tirés, autrefois, pendant la guerre. Il revoit une de ses épouses précédentes, les querelles et une fuite loin d’elle à Constantinople, et l’amour qu’il avait pour elle, et une simple lettre qui gâche tout. Et encore la guerre, en Grèce, et les soldats qui montent à l’assaut en tenue de gala, avec leurs drôles de jupes et leurs chaussures à pompons. Et les atrocités commises par l’armée turque sur les civils, qu’il n’a jamais pu décrire à personne.

Il revoit la maison de rondins de son grand-père, détruite par un incendie, et ses fusils qui brûlèrent avec, son grand-père qui ne chassa plus jamais, et les cendres de la maison que personne ne toucha, et le métal des fusils fondus. Et la pêche, dans ce torrent de la Forêt-Noire, juste avant la crise économique en Allemagne et le propriétaire de l’hôtel, ruiné, qui s’est pendu.

Et Paris ! Le Paris des petites gens, pendant les années juste après la guerre, les verres de vin blanc partagés sur le zinc au petit matin, les bagarres pour une fille dans un club, sitôt conquise, sitôt oubliée. Les odeurs, les pavés, les carcasses étalées devant la boucherie chevaline, les ivrognes, les maris qui boivent…

Et ce ranch, ce si beau ranch où un jour un garçon de ferme simple d’esprit avait reçu la consigne de ne laisser personne prendre du fourrage. Un homme était venu, un homme qui avait été méchant avec lui autrefois. Quand il avait voulu prendre du fourrage, le simple d’esprit l’avait abattu, et laissé son corps dehors, en proie au gel et aux animaux. Ensuite, il n’avait pas compris pourquoi on l’arrêtait, alors qu’il  avait exécuté la consigne…

Et puis la guerre encore, et ce camarade pris dans les barbelés, le ventre ouvert, qui hurlait en suppliant qu’on l’achève, et Harry qui lui donne toute sa morphine, et la morphine qui n’agit pas…

L’esprit de Harry vagabonde ainsi, de souvenir en souvenir, revivant tous ces livres qu’il avait en lui, et qu’il n’a jamais écrits. Et ces souvenirs sentent tous la mort, la souffrance, la putréfaction – et l’alcool, aussi.

Le temps passe, la femme chasse et prépare du bouillon pour son mari. Elle l’encourage à ne pas se laisser aller, à ne pas renoncer. Bientôt, l’avion va arriver, ou le camion, qui les ramèneront vers la ville où Harry sera soigné, et où il guérira. Et puis elle lui demande de ne plus être aussi méchant quand il lui parle. Alors Harry fait ce qu’il sait faire le mieux : mentir, et il lui promet.

Harry sent la mort sur sa poitrine, elle a l’haleine putride, et il s’endort, pour se réveiller au matin, et l’avion est là. C’est son ami Compton qui pilote. Très vite, le jovial camarade embarque Harry – il reviendra chercher sa femme plus tard, l’avion est trop petit pour les emmener tous – et ils décollent. Harry voit la savane, les arbres et les animaux qui courent, et puis les montagnes aussi, et c’est un splendide spectacle. Ils sont pris dans un subit orage, puis au sortir d’un rideau de pluie épais comme une chute d’eau Compton montre en souriant à Harry le sommet immaculé du Kilimandjaro, immense, grand comme le monde, parfaitement blanc sous le soleil. Harry comprend que c’est là qu’il va maintenant.

Et dans la nuit, une hyène pousse son cri, réveille la femme. Elle va vers la forme couchée sur le lit de camp, l’éclaire avec la lampe torche… Harry est mort.

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