Les Rêveries du Promeneur Solitaire

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Résumé

Première Promenade

 

L’auteur commence par constaterl’étendue de sa solitude. Il dit ne plus avoir ni ami ni famille. Il y aurait àson égard une hostilité générale, qui l’a fait se détacher de tout et de toutle monde. Cette hostilité est considérée par l’auteur comme injuste, ellesemble lui être tombée dessus il y a quinze ans sans motif particulier. Avantqu’on ne se retourne contre lui, il aimait les hommes, avait de la tendresse etde l’espoir pour eux. Mais subitement, alors qu’il n’avait rien changé à saconduite, on l’a considéré comme « l’horreur de la race humaine ».Pendant dix ans, cette haine l’a bouleversé et il s’en est défendu. Mais chaqueprise de parole, chaque acte d’autodéfense s’est retourné contre lui et il afini par se résigner. Dans la résignation il a trouvé la tranquillité. Enoutre, ses ennemis sont si virulents que bien vite ils atteignent le sommet del’outrage et dès lors plus rien ne peut de leur part surprendre ou toucherl’auteur. Même s’ils en venaient à lui faire subir des supplices physiques,cela n’ajouterait rien à son malheur ; il le vivrait dit-il comme unediversion salutaire à ses peines spirituelles. Au bout du compte, ils ontréussi à le libérer de la peur, passion qui le tenait asservi depuis longtemps.Il se réjouit maintenant d’avoir en plus de la crainte perdu l’espoir – ce quiparachève la tranquillité de sa résignation. À la réflexion, en effet, il serend compte qu’il est illusoire de compter sur un retour du public nonseulement de son vivant mais aussi posthume, dans la mesure où ses ennemisobstinés se relaieront pour salir sa mémoire.

C’est dans ce contexte quel’auteur entreprend de poursuivre et achever la tâche entreprise dans LesConfessions, c’est-à-dire un auto-examen introspectif « sévère etsincère ». Mais la méthode ici sera différente de celle employée dans sonœuvre autobiographique. Plutôt que de relater et analyser son passé, il veutretranscrire les réflexions qui lui viennent à l’esprit lorsqu’il se promène,sans forcément y chercher de structure ou de lien. Son but est de dépeindre lesmouvements d’une âme qui à force de persécution est devenue« nulle », c’est-à-dire neutre de tout affect. Il précise toutefoisqu’il n’écrit que pour lui-même, afin notamment de se consoler par larelecture. Il regrette enfin de n’avoir pas eu cette attitude plus tôt :le souci de la réception de ses textes lui a auparavant causé beaucoup detrouble et a décuplé son labeur.

 

Deuxième Promenade

 

L’auteur constate qu’il a troptardé à faire le registre de ses méditations en promenade : son espritn’est plus si vif qu’il l’a été, et il est rare désormais qu’il arrive à créerde nouveaux concepts. Néanmoins la méditation solitaire demeure délicieuse, etil remercie ironiquement ses persécuteurs de l’avoir contraint à s’y réfugier.Il montre alors à travers le récit de quelques journées d’octobre 1776 comme ilpasse, en quittant la solitude pour le commerce du monde, de la quiétude àl’angoisse. Alors qu’il contemple la campagne automnal, il remarque plusieurssignes du passage à l’hiver et cela le plonge dans une profonde et savoureusemélancolie, qui élève dans son cœur de grands élans de piété. C’est quand ilretourne en ville que les désagréments commencent. Un énorme chien le renverseen courant – son visage entre en collision avec le sol et le voilà assommé pourquelques heures. À son réveil, tandis qu’il quitte ceux qui l’ont soigné pourreprendre sa route, il est pris dans la nuit urbaine d’un grand sentimentd’exaltation, expérimentant ce que Spinoza appelle « l’éternitéhorizontale ». Les jours qui suivent, les rumeurs les plus absurdes courentdans le monde au sujet de l’accident – certains le tiennent pour mort. Celaréveille la paranoïa de l’auteur. Quand un lieutenant de police inconnu vientlui demander des nouvelles et lui offrir son aide, l’auteur conclut que lelieutenant a de mauvaises intentions secrètes. Plus tard quand il apprend quele croyant défunt, des gens ont entrepris de faire éditer ses manuscrits nonpubliés, il imagine qu’ils ont l’intention de lui attribuer des textes honteuxécrits par eux, pour le simple plaisir de salir sa réputation. Il raconteégalement comment une certaine Madame d’Ormoy, en manque d’argent, essaye danscette période de lui forcer la main pour obtenir son parrainage littéraire.Comme il ne consent à rien malgré ses cadeaux, elle finit par publier le livrequ’elle a écrit avec une préface très élogieuse à son égard et des notes qui — ellelaisse planer le doute – sont peut-être de la main de Rousseau – lequel finitpar la repousser de manière très brutale, en rappelant qu’avec les basses âmesla bassesse est permise. Cette accumulation successive de soucis dus à autruilui confirme que la solitude résignée est la voie vers la félicité.

 

Troisième Promenade

 

Rousseau base cette troisièmesérie de réflexions et récits sur un vers de vieillesse du poèteSolon : « Je deviens vieux en apprenant toujours ». Ilremarque qu’il ne pourrait appliquer cet énoncé à lui-même. Il invoque toutd’abord sa précocité intellectuelle. Pour la plupart des gens, il y a undécalage temporel entre le moment où la sagesse est connue théoriquement et lemoment où elle est pratiquée. Chez lui, montre-t-il en détaillant les étapes deson éducation, le décalage a été réduit au maximum. Cela l’a mené vers desvoies philosophiques uniques. Si les penseurs en général – et il compte parmieux d’anciens confrères comme D’Alembert ou Diderot – conçoivent desphilosophies pour les autres, ce qui implique des stratégies qu’on pourraitqualifier de politiques (orientation des doctrines en fonction des intérêts),Rousseau n’a cherché qu’une philosophie pour soi. Quand il a été las detergiverser, d’être en proie au doute face à la rhétorique redoutable de sesconfrères athées, il a décidé de formuler une fois pour toutes les principesqui dès lors et jusqu’à la fin régleraient sa vie – principes formulés dans« La Profession de foi du vicaire savoyard », extrait du livre IV d’Émileou De l’éducation. Ainsi il est un moment précis où l’auteur a cesséd’apprendre, mais ce pour mieux se concentrer sur ce qu’il est bon d’améliorerchez lui à l’orée de la mort : il ne travaille plus désormais qu’à serendre plus vertueux, et non pas plus savant.

 

Quatrième Promenade

 

Relisant Plutarque qui apprend à« tirer utilité de ses ennemis », Rousseau profite d’une moquerie del’abbé Rozier à l’égard de la devise qu’il s’est choisie – « Consacrer savie à la vérité » – pour consacrer cette quatrième promenade à la notionde mensonge. L’auteur constate que, en dépit d’un affreux mensonge qu’il a faitenfant et qui l’a toujours hanté, il a souvent donné pour vraies, tout au longde sa vie, des choses qu’il avait inventées. De ces choses inventées d’ailleursil ne tire aucun remords. Il conclut alors qu’il y a plusieurs façons de ne pasdire la vérité, et que certaines de ces façons ne relèvent peut-être pas dumensonge. Il propose de délimiter plus précisément ces questions mais sansentrer dans les débats stériles de la philosophie morale (il semble évoquerici, en opposant la morale austère car abstraite des penseurs et la moraleindulgente car concrète des vivants, la querelle entre Emmanuel Kant etBenjamin Constant), il veut encore une fois éclairer le sujet pour soi-même, ens’aidant moins de la raison que de ce qu’il appelle son instinct moral. D’unepart, il affirme qu’il est des occasions où l’on ne doit pas la vérité àautrui. C’est quand la vérité dissimulée ou transformée n’est d’aucune utilitéthéorique ou pratique pour autrui. D’autre part, il démontre qu’on peutinnocemment ne pas dire la vérité. Cela est dans les cas où la vérité estindifférente : « Que je croie le sable qui est au fond de la merblanc ou rouge, cela ne m’importe pas plus que d’ignorer de quelle couleur ilest. » Une question demeure une fois ceci posé : comment juger del’utilité et de l’importance d’une vérité ? Rousseau propose d’examinerles intentions de celui qui ment. Si celui-ci est sans intention de tromper etpar extension de nuire on peut difficilement le condamner. De fait un mensongequi ne nuit ni ne profite à personne cela s’appelle selon Rousseau une fiction,et il considère que cette sorte de mensonge peut avoir, sciemment pratiquée, denombreux bénéfices. Il rejette le modèle de « l’homme vrai » qui àses yeux a un grand souci d’exactitude pour les choses indifférentes maislibère son imagination dès lors qu’il parle d’un sujet qui le concernevivement. Pour Rousseau, c’est l’inverse qu’il faudrait faire. Ayant doncdistingué les mensonges véritables des mensonges sans conséquence, l’auteurexamine sa pratique du mensonge tout du long de sa vie et constate qu’il a peumenti véritablement – ou bien par équité : lorsque, enfant, un proche leblessait accidentellement, il se gardait bien de donner la raison vraie de sablessure, afin d’éviter que le proche ait des soucis. Il résume son usage dumensonge en recourant de nouveau au concept d’instinct moral. Ce faisant il seplace, dans la querelle déjà citée, plutôt du côté de Constant que de Kant.

 

Cinquième Promenade

 

L’auteur se remémore son séjour àl’île Saint-Pierre, au milieu du lac de Bienne. Il a pu y éprouver le plaisirde la solitude et du contact direct à la nature. Là seulement il a trouvé laquiétude absolue, un bonheur non fondé sur les plaisirs fragiles qu’offre lemonde, mais sur l’expérience d’un présent pur. C’est un des seuls endroits oùil a vécu parfaitement heureux et durant ses promenades il aime y retourner ensouvenir.

 

Sixième Promenade

 

L’auteur constate que chaque foisqu’il veut aller se promener « le long de la Bièvre du côté deGentilly » il prend machinalement le même détour. Il se souvient alorsqu’en prenant le chemin le plus direct il croise systématiquement un petitgarçon mendiant handicapé qui vient lui demander l’aumône avec cérémonie. Audépart le numéro l’amusait et il donnait avec plaisir. Puis au fil du tempscela est devenu une obligation – pour lui, insupportable. C’est pourquoi tantque possible il ne passe plus par cette traverse. Ainsi pour tout mouvementmachinal, affirme Rousseau, on peut trouver en réfléchissant soigneusement unecause pragmatique, affective, un désir ou une gêne, qui a un ancrage profonddans la personnalité de l’individu en question. En effet, ce dégoût pour lesobligations est un élément essentiel du tempérament de l’auteur. Il se sent,quand il doit obéir à un devoir, réifié. Pourtant, insiste-t-il, il a le cœurbon. Il explique notamment que s’il avait en sa possession le fameux anneaud’invisibilité de Gygès il ne s’en servirait que pour pouvoir faire le bien detous sans qu’il se forme de contrat tacite qui l’oblige à faire le bien pardevoir. En somme il voudrait tout le temps que le monde soit indifférent à sonégard. Il ne comprend pas, au terme de la promenade, pourquoi ses ennemis lefustigent comme s’il était un être mauvais alors que, s’il a peu fait de bien,il n’a jamais fait de mal.

 

Septième Promenade

 

L’auteur songe déjà à arrêter larédaction des Rêveries pour se consacrer à ses herbiers. Le travail dela pensée lui coûte et il veut suivre sa fantaisie du moment jusqu’au bout. Safascination pour les plantes est celle d’un esthète et d’un dévot. Il condamnel’intérêt purement pratique – dans le domaine médicinal par exemple – deshommes communs pour les plantes. Il estime par ailleurs qu’une approchescientifique pour lui serait vaine, il n’est plus temps à cet âge de devenirsavant. Il considère pour sa part les herbiers comme des portions de floreportatives. En les contemplant, où qu’il soit, il retrouve immédiatement lasérénité qu’il atteint quand dans la nature il s’adonne à l’activitéd’herboriser.

 

Huitième Promenade

 

Rousseau s’étonne que sessentiments n’aient jamais été en accord avec sa situation. Lorsque le mondeavec lui était bienveillant, il demeurait toujours insatisfait, de l’appétit audégoût, du dégoût à l’appétit. Mais depuis que le monde est devenu hostile, ila trouvé la paix. Il déduit que c’est parce que les plaisirs du monde sont futiles,tandis que profonde est la joie de la retraite. Cette huitième promenade estl’occasion de savourer cette victoire paradoxale sur ses ennemis : ilsl’ont contraint à l’exil mais cet exil est délicieux.

 

Neuvième Promenade

 

Un certain M. P. en pouffant vientlire à Rousseau un texte où D’Alembert condamne violemment les personnes quin’aiment pas les enfants, jusqu’à proposer pour eux la peine capitale. Rousseaufinit par comprendre que ce texte lui est indirectement adressé : il a,depuis qu’il a laissé sa propre progéniture aux Enfants-Trouvés, la réputationde détester les enfants. L’auteur se justifie sur cette décision – il nepouvait pas élever ses enfants lui-même et la famille de leur mère en auraitfait des monstres – et affirme au contraire, à l’aide de nombreux exemples,qu’il a beaucoup d’amour pour les enfants. Il trouve chez eux un plaisirnaturel, pur, loin des mesquineries de ses concitoyens adultes. Rousseau ajoutequ’il est particulièrement sensible aux visages et aux expressions. Chez lesenfants, expose-t-il, on a le bonheur de voir des expressions franches, qui nese cachent pas, que ce soit dans le rire ou dans la tristesse. La promenade seclôt sur une réflexion sur l’hospitalité. Il note que chez les Européens iln’est pas rare de la commercer – les Hollandais, à ce qu’il a entendu, ne donnel’heure et le chemin que si on les paye – alors qu’en Asie tout est donnégratuitement. C’est inestimable à ses yeux que de pouvoir se dire :« C’est l’humanité pure qui me donne le couvert. »

 

Dixième Promenade

 

Cette dernière promenade constitueun hommage à Madame de Warens, qui fut tutrice et maîtresse de Rousseau. Cedernier regrette l’époque bienheureuse où il était sous sa tutelle. C’est undes seuls moments de son existence où il a vécu avec intensité – ce qu’ildéplore. Sa motivation profonde, laisse-t-il entendre finalement, n’a été toutau long de sa vie que de trouver un moyen de rendre à Madame toutes les vertusqu’elle lui a données.

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