Les villes invisibles

par

Le dialogue

Le dialogue entre Marco Polo et le grand empereur Kublai Khan a une dimension quasi philosophique. Elle sert de cadre au récit de Marco Polo sur les villes, comme un commentaire, une manière de mettre en valeur ses visites et d'en extraire le meilleur. C'est ainsi une forme de commentaire du contenu géographique et des souvenirs de l'explorateur que représente le dialogue, voire le débat.

 

Le roman débute ainsi : « Il n’est pas dit que Kublai Khan croit à tout ce que dit Marco Polo, quand il lui décrit les villes qu’il a visitées dans le cours de ses ambassades ; mais en tout cas l’empereur des Tartares continue d’écouter le jeune Vénitien […] Il y a un moment dans la vie des empereurs, qui succède à l’orgueil d’avoir conquis des territoires d’une étendue sans bornes [que nous avons conquis], à la mélancolie et au soulagement de savoir que bientôt il nous faudra renoncer [nous renoncerons] à les connaître et les comprendre ; une sensation dirait-on de vide [un senso come di vuoto], qui nous prend un soir avec l’odeur des éléphants après la pluie et de la cendre de santal quand elle se refroidit dans les brasiers éteints ; un vertige qui fait trembler fleuves et montagnes historiés sur la croupe fauve des planisphères […] : c’est le moment de désespoir où l’on découvre que cet empire qui nous avait paru la somme de toutes les merveilles n’est en réalité qu’une débâcle sans fin ni forme […] C’est dans les seuls comptes rendus de Marco Polo que Kublai Khan pouvait discerner, à travers murailles et tours promises à tomber en ruines, le filigrane d’un dessin suffisamment fin pour échapper à la morsure des termites », opposant ainsi la puissance de l'empereur qui a conquis le monde, le monde des villes, et l'explorateur qui en a vu beaucoup, et lui récite tout, qui a pour lui le monde de la parole, de l'expression.

 

Ce dialogue peut prendre diverses formes, comme lorsque le navigateur revient d'une ville, dont il ne connaissait pas le langage, qu'il a appris sur place, il tentait de communiquer de cette manière avec l'empereur, lui faisant des pantomimes comme lorsqu'il était en mission, et lui faire deviner de quelle ville il lui parlait, ce qui peut paraître cocasse comme image, face à un homme si puissant que l'empereur Tartares. Cependant, il ne possède pas totalement son empire, ne le connaissant pas parfaitement, n'y ayant jamais vraiment voyagé : leur communication évolue au fil du roman, et Marco enseigne quelques emblèmes, mimes, mots à son empereur et lui fait part de ce qu'il y a à en retenir : « Or on aurait dit que la communication entre eux était moins heureuse qu’auparavant : sans doute les paroles convenaient-elles mieux que les objets et les gestes pour énumérer ce qu’il y a de plus important dans chaque province et chaque ville : monuments, marchés, coutumes, faune et flore ; mais lorsque Polo se mettait à parler de ce que devait être la vie en ces lieux, jour après jour, soir après soir, les paroles lui venaient moins facilement, et peu à peu il se remettait à recourir aux gestes, aux grimaces, aux clins d’yeux », cependant « Dans leurs conversations le plus souvent ils demeuraient silencieux et immobiles », preuve de l'intensité et de la complexité de leur conversation.

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