Lucrèce Borgia

par

Un théâtre du malentendu

La pièce est truffée de malentendus et de quiproquos nombreux. Toute la dimension dramatique de l’œuvre repose d’ailleurs sur des défauts de communication – des malentendus parfois comiques dans une pièce qui se veut pourtant tragique.

Lucrèce Borgia est la mère du jeune capitaine Gennaro, fils qu’elle a eu avec son frère Jean Borgia. Mais à part elle, nul ne le sait et elle garde fort bien le secret. Ainsi, c’est par amour maternel qu’elle s’intéresse au jeune homme. Mais tous les autres personnages, sans la moindre exception, interprètent l’intérêt de la femme, dont personne ne vante la vertu, comme une nouvelle aventure galante. C’est ce malentendu qui déclenche les actions de la pièce théâtrale. Lorsque Don Alphonse découvre que son épouse s’est rendue auprès du jeune soldat, il décide de se venger. Ses doutes infondés sont encore confirmés lorsque Gennaro est arrêté pour avoir insulté le nom de Borgia et doit être mis à mort. Lucrèce, qui est celle qui a demandé que le coupable de l’affront soit tué, est troublée et demande à son mari qu’on épargne à présent le coupable. Il est aisé de comprendre que cette attitude renforce les appréhensions du mari jaloux.

D’autre part, les amis de Gennaro sont convaincus que la terrible Borgia souhaite jeter son dévolu sur leur ami et lui jouer un mauvais tour. Par loyauté pour ce dernier, ils accablent Lucrèce Borgia de tant d’affronts qu’elle se résout à les faire tous périr. Ainsi, la mère protectrice devient le bourreau des amis les plus loyaux de son enfant. Bien que tous les gestes partent de bonnes intentions ils sont pervertis par la réputation des Borgia. Il est particulièrement ardu pour Gennaro de croire en une femme qui prétend vouloir son bonheur, surtout si c’est une femme dont on dit que la cruauté et la perfidie sont les dispositions naturelles.

« DONA LUCREZIA : Vous en avez bu. Personne au monde ne connaît de contre-poison à cette composition terrible, personne, excepté le pape, monsieur de Valentinois et moi. Tenez, voyez cette fiole que je porte toujours cachée dans ma ceinture, cette fiole Gennaro c’est la vie, c’est la santé, c’est le salut. Une seule goutte sur vos lèvres, et vous êtes sauvé !

Elle veut approcher la fiole des lèvres de Gennaro. Il recule.

GENNARO, la regardant fixement : Madame, qui est-ce qui me dit que ce n’est pas cela qui est du poison ? »

Mais par-dessous tout, ce sont les actes de Lucrèce Borgia elle-même qui sont les plus déformés par les malentendus. Lorsqu’elle tente de donner à son fils empoisonné un antidote, il pense que c’est là le véritable poison. Lorsqu’elle se trouve dans l’incapacité d’assurer Gennaro qu’elle n’a fait aucun tort à une mère qu’il croit sainte, le jeune capitaine comprend qu’elle est responsable de ses malheurs. Tous les efforts de Lucrèce pour sauver son enfant produisent des résultats contraires, et l’on est en droit de se demander si elle n’aurait pas mieux rendu service à son fils en restant fidèle à l’idée qu’il avait d’elle.

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