Madame Hermet

par

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Guy de Maupassant

Chronologie

 

1850 : Guy de
Maupassant naît à Tourville-sur-Arques
(Seine-Inférieure, maintenant Seine-Maritime) dans une famille de la petite-bourgeoise.
Son père est employé de banque, sa mère, particulièrement lettrée, est l’amie
de Gustave Flaubert. L’enfant étudie
au lycée impérial Napoléon (devenu lycée Henri-IV), jusqu’à ce qu’en 1860, sa mère, quittant son mari
volage, s’installe avec ses deux fils à Étretat,
où Guy vit entre mer et campagne, côtoyant paysans et pêcheur. Sa
mère cultive son goût pour les lettres, lui fait découvrir Shakespeare, et se
montre particulièrement indulgente, le laissant évoluer librement. Maupassant
commence à versifier à l’adolescence, alors qu’il s’ennuie au
séminaire d’Yvetot où naît son dégoût de la religion. Après avoir été
renvoyé pour des vers raillant ses professeurs, il étudie au lycée de Rouen où il
s’investit dans des pièces théâtrales. Il devient ami du poète Louis Bouilhet,
grand ami de Flaubert dont Maupassant devient le disciple.

1870 : Devenu bachelier ès lettres un an plus tôt,
après avoir commencé des études de droit
à Paris, Maupassant s’engage comme volontaire
pendant la guerre franco-prussienne.
À l’issue du conflit il devient commis
pour le ministère de la Marine puis en
1878 pour celui de l’Instruction Publique, et ce jusqu’en 1882 et son
succès dans les lettres. Parmi ses loisirs figure en bonne place le canotage sur la Seine lors de parties
hebdomadaires avec des camarades et de jeunes femmes complaisantes. Il
entretient en outre une passion pour la chasse.
Flaubert le réprimandera d’ailleurs sur la question de ses activités, jugeant
que son jeune disciple ne travaillait pas assez – « 
Trop de putains ! trop
de canotage ! trop d’exercice ! oui, monsieur ! Le civilisé n’a
pas tant besoin de locomotion que prétendent les médecins. Vous êtes né pour
faire des vers, faites-en ! ». À travers son maître Maupassant
rencontrera plusieurs écrivains des écoles réaliste et naturaliste, dont Zola, Tourgueniev,
Daudet et Huysmans. Contrairement à Flaubert, Maupassant voyagera beaucoup (Corse,
Algérie, Italie, Sicile, Angleterre, Tunisie).

1875 : La
Main écorchée
, son premier texte publié, un conte fantastique, paraît
dans L’Almanach lorrain. Maupassant
écrira encore environ trois cents nouvelles.

1879 : Son
premier livre publié est une pièce de théâtre, Histoire du vieux temps,
créée sur scène en 1879 ; elle connaît un petit succès.

1880 : La
parution du recueil Les Soirée de Médan rattache un temps Maupassant au mouvement
naturaliste. Sa participation, Boule de suif (voir ci-dessous), est
largement saluée. La mort de Flaubert
cette année-là le marque profondément ; cet aîné, qui s’occupait de
Maupassant depuis 1873, a cependant eu le temps de saluer une œuvre dont il
assure qu’elle restera. C’est aussi l’année de publication d’un recueil de poésie médiocre, Des vers.

1881 :
Parution de son premier recueil de
nouvelles
, La Maison Tellier (voir
ci-dessous), qui connaît un grand succès.
L’abondante production de nouvelles de Maupassant lui permet de publier jusqu’à
quatre volumes par an et lui assure un très
grand confort financier
. Cette année-là il part également pour l’Afrique du
Nord comme envoyé spécial pour Le Gaulois.
Maupassant a aussi eu une abondante activité de journaliste, riche de centaines de chroniques, dans L’Écho de
Paris
, Le Figaro et Gil Blas. C’est un écrivain qui méprise
la vie mondaine, surveille son image selon un principe de discrétion, et se
montre très attentif à ses affaires, surveillant les bénéfices de ses
traductions, le tirage de ses rééditions.

1883 :
Parution d’Une vie, son premier roman, qu’à l’instar de son maître
Flaubert il écrivit sur plusieurs années, et que remarque notamment Tolstoï.

1885 :
Parution de Bel-Ami (voir
ci-dessous), qui connaît un immense
succès
. À partir de cette année, l’écrivain connaît des malaises nerveux. Il fera usage de plusieurs
drogues pour apaiser ses névralgies,
deviendra obsédé par la maladie et
la mort, nourrissant sa paranoïa de la lecture compulsive
d’ouvrages médicaux. Il subira des hallucinations
et se croira visiter par un double.

1888 :
Parution de Pierre et Jean (voir
ci-dessous), roman très souvent considéré comme son œuvre la plus aboutie.

1893 : La
santé de Maupassant s’est très largement dégradée les dernières années de sa
vie. Sa mère et son frère ayant eu des problèmes mentaux, on ne peut guère
établir la part que la syphilis,
contractée très jeune, a prise dans le développement des siens. Il essaie de se
suicider début 1892, puis il meurt à
quarante-trois ans de paralysie, après une agonie de plus
d’un an, alors qu’il est interné à la clinique
parisienne du docteur Blanche
, où était également passé Gérard de Nerval.

 

L’art de Guy de Maupassant

 

Avec Flaubert et Zola,
Maupassant apparaît comme l’un des maîtres
du réalisme
de la seconde moitié du XIXe siècle, et c’est une
prouesse car du fait de sa mort précoce, quasiment toute sa carrière littéraire
tient dans la décennie des années 1880. Il a écrit sa profession de foi réaliste
dans la préface de Pierre et Jean intitulée
« Le Roman » (voir ci-dessous). Il est souvent considéré comme le
plus grand nouvelliste français. Son rattachement au naturalisme, au début de
sa carrière, n’est qu’apparent, car il se montrera ensuite attentif à fuir
toute tendance.

Maupassant se distingue par
sa verve, son style précis, clair,
amène, dépouillé, la composition équilibrée de ses textes. Il
se montre sobre dans ses
descriptions comme dans ses analyses psychologiques, dissimulées derrière les
faits. Cette densité explique que la
nouvelle, exigeant une composition rigoureuse, ait été son genre privilégié. Qu’il
s’attarde sur des matières gaies ou tragiques, l’écrivain montre un sens du détail et de l’humour certain. On a pu cependant
reprocher à ses personnages, peu
fouillés, d’être interchangeables ;
beaucoup semblent en tout cas mus par une destinée tragique assez semblable. La
force visuelle de son œuvre en fait une des plus adaptées au cinéma et à la
télévision.

On parle souvent du pessimisme de Maupassant. Inspiré des
thèses de Schopenhauer, il n’hésite
pas à mettre en scène des destins pathétiques. Dans sa vie même, s’il a cultivé
les amitiés à ses débuts, il s’isolera finalement de plus en plus. Certains de
ses récits sont certes gais, voire grivois, mais beaucoup sont surtout marqués
par les thèmes de la mort, du suicide, de la dépression, de la désagrégation
de la famille
, de l’amour malheureux
chez des êtres épris d’idéal, ou encore de la paranoïa et plus généralement de la folie qui offrent une passerelle vers le registre fantastique qu’il affectionne. Il voit partout chez les
hommes tromperie, égoïsme, étroitesse d’esprit, hypocrisie,
et ne croit ni à la providence ni au progrès.

Du côté de ses cadres
fétiches, la Normandie, vue côté mer
ou côté campagne, ses paysans et ses
petits bourgeois, ou la guerre de 1870 qu’il a vécue comme
soldat. Le tragique chez Maupassant
obéit à peu près toujours au même schéma : le personnage au début espère –
et l’espoir est un piège chez Maupassant –, entrevoit une
échappée, puis il est rattrapé par un coup du sort, une fatalité universelle,
et se retrouve finalement étouffé – par le chagrin, des dettes, un engagement
–, si ce n’est pas la mort qui l’attend. On a pu chercher des origines diverses
à ce sentiment très prégnant de fatalité,
qui s’incarnera aussi dans la vie de Maupassant par la paralysie qui en marque
la fin : précocement dans sa situation familiale, dans l’expérience de la
guerre et de la désillusion, ou dans cet autre pouvoir invisible qu’est
l’argent, en cette Troisième République qui à la suite du Second Empire se
trouve gangrénée par le capitalisme et les affairistes.

Les femmes ont une place majeure dans ses œuvres, même si leurs rôles
sont limités : prostituées, victimes ou vaniteuses. La petite bourgeoisie comme la grande, celle des affaires et impliquée en politique,
font toutes deux l’objet de satires.

Hors du territoire,
Maupassant est parmi les auteurs français jouissant de la plus belle réputation.
Plusieurs écrivains étrangers se sont réclamés de lui, dont l’Anglais Joseph
Conrad (1857-1924) et le Russe Isaac Babel (1894-1940). En France, il a été
apprécié à sa juste valeur surtout à partir des années 1970.

 

Regards sur les œuvres

 

Les six romans

 

Une vie (1883) : Jeanne, fille d’un baron, jeune
femme sensible et romanesque, épouse Julien, un vicomte qu’elle découvre
intéressé et particulièrement volage. Elle apprend même qu’il a entamé pendant
leurs fiançailles une relation avec Rosalie, sa sœur de lait, et qu’il en a eu
un enfant. Après la mort de Julien, tué par un mari jaloux, Jeanne,
complètement désillusionnée, reporte toute son affection sur son fils Paul,
lequel, gâté, n’obéit à aucune autorité et ruinera sa mère. Devenue folle,
c’est Rosalie, riche propriétaire à présent, qui s’occupera d’elle. L’unique
consolation des vieux jours de Jeanne est le fils de Paul qu’elle élève. Le
récit est mené tout du long avec cette impassibilité
que prônait Flaubert, dont l’influence est encore très palpable dans ce premier
roman. L’œuvre paraît tout d’abord en feuilleton dans Gil Blas.

Bel-Ami (1885) : Ce roman, le plus lu de
Maupassant, passage quasi obligé des études secondaires, raconte le parcours de
Georges Duroy, un séduisant jeune
homme d’origine modeste qui va se hisser au plus haut dans la société de son
temps en se servant des femmes de
son entourage : c’est d’abord Madeleine, la femme de son ami Forestier,
qui l’aide à rédiger un article pour La
Vie française
, et qu’il épousera après lui avoir soutiré la moitié d’un
héritage ; c’est encore Mme Walter, la femme du patron du journal, dont
les indiscrétions lui permettent de gagner beaucoup d’argent en bourse ;
puis la fille de dix-sept ans de celle-ci, qu’il enlève pour forcer le père à
accepter leur union, Duroy, devenu Du Roy, convoitant l’immense fortune de cet
homme d’affaires en vue. Il n’a pas oublié au préalable de faire surprendre sa
femme en délit d’adultère avec un ministre pour obtenir le divorce. L’auteur se
défendit des accusations de pessimisme, de noirceur excessive, en répondant
qu’à travers le parcours de Duroy, homme désinvolte, arriviste sans scrupule,
cynique, il s’était borné à brosser une satire
de certains milieux politiques et mondains.

Mont-Oriol (1887) : Le roman a pour cadre Enval, une station thermale d’Auvergne, où des amours se lient et se dénouent
autour de manœuvres de spéculation.
Le couple principal est constitué par Christiane, une jeune femme sentimentale
qui vit un amour passionné avec Paul, un ami de son frère, et William
Andermatt, riche homme d’affaires israélite qui se lance dans une spéculation
qui fait de la station thermale, au bord de la faillite, un lieu à la mode.
Paul va se lasser de Christiane enceinte tandis que Gontran, le frère de
celle-ci, passe avec désinvolture d’une fille à l’autre du père Oriol, un riche
propriétaire sur les terres duquel une nouvelle source a été trouvée. La satire
concerne ici le microcosme que constitue une station thermale à la mode, le
monde des affaires à nouveau, mais encore le milieu de la médecine – cependant sur un mode mineur, car l’auteur fait preuve
d’une certaine indulgence. Pour écrire ce roman Maupassant s’est inspiré de son
propre séjour fait à l’été 1885 dans une station thermale d’Auvergne.

Pierre et Jean (1887) : Les deux
personnages éponymes sont les deux fils d’un commerçant retiré des affaires et
installé avec sa famille au Havre. Leur différence, tant physique que morale,
frappe : Pierre, l’aîné, devenu médecin après un parcours chaotique, est un
jeune trentenaire brun, nerveux et tourmenté, tandis que Pierre, devenu avocat
sans faire de vague, est un jeune homme blond placide. Une sourde rivalité les a toujours opposés et
apparaît clairement lors d’une promenade en barque à laquelle prend part Mme
Rosémilly, une jeune veuve qu’ils convoitent. Mais c’est l’étrange héritage que touche exclusivement Jean,
en provenance d’un vieil ami de la famille, qui signe une rupture. Contaminé
par les allusions de son entourage, après une pénible enquête, Pierre découvre
que sa mère a eu son frère hors mariage. Après avoir révélé à celui-ci ce qu’il
sait, toujours tourmenté mais en plus honteux de ce coup d’épée donné dans une
mer jusqu’alors paisible, il quitte Le Havre en s’engageant comme médecin sur
un grand transatlantique. Cette éviction
du fils légitime
au profit du bâtard, qui a une dimension mythique, peut
être considérée comme une démystification
de la famille bourgeoise
. La préface
du roman, intitulée « Le Roman »,
est restée célèbre ; Maupassant y évoque la variété des écrits qu’on
réunit sous le nom de roman puis se livre à une défense de l’école réaliste, très
inspirée de Flaubert. Contre une école naturaliste marquée par une démarche trop
radicale, Maupassant conçoit plus simplement le romancier comme illusionniste,
qui devra donner de la vie « une vision plus complète, plus saisissante,
plus probante que la réalité même. » Il parle aussi d’« illusion réaliste ». On parle
souvent de Pierre et Jean comme du
plus abouti de l’auteur.

Fort comme la mort
(1889) : Un peintre vieillissant renommé, cependant médiocre de caractère,
connaît depuis longtemps un amour sincère, transformé en amitié, avec Any, une
femme délaissée par son mari. Quand Annette, la fille de celle-ci, reparaît
dans la vie du peintre après une longue absence, voyant renaître en elle
l’ancien charme de sa maîtresse, il éprouve peu à peu pour la jeune femme une
affection ambiguë, que perçoit bien la mère. Elle finit par confronter le
peintre sur ses sentiments, qui d’abord choqué doit se rendre à l’évidence. Dès
lors les rapports du vieux couple sont teintés d’amertume, jusqu’à la mort du
peintre, renversé par un omnibus, qui se résout à ce qu’il considère comme un
coup du destin venant mettre fin à cette vieillesse
qu’il n’envisageait plus que comme une déchéance
inévitable. Toute l’attention de l’écrivain s’est ici concentrée sur le portrait psychologique plutôt que le
récit. Le titre, qui fait référence à l’amour, est extrait du Cantique des
cantiques.

Notre cœur (1890) : Le
récit tourne autour de Michèle de Burne, une figure de précieuse particulièrement froide, narcissique et cruelle,
qui s’enivre d’être entourée d’intellectuels
prenant part au salon qu’elle
tient, sentant son être délicieusement partagé par les paradoxes qui y
éclosent. André Mariolle, un dilettante, se trouve lui partagé entre
l’attirance qu’il éprouve pour cette célimène
moderne
, à l’esprit alambiqué et qui le fait souffrir, et une fille du peuple, qui le frappe et le
séduit par sa simplicité, mais dont
il ne semble pouvoir se contenter. « Notre cœur » donc, ou le récit du
choix mortifère, paradoxal, d’une passion aliénante quand la joie et la paix
semblent à portée de main. Dans ce roman l’écrivain a notamment traduit son dégoût pour la vie mondaine.

 

Quelques nouvelles et recueils

 

Boule de suif (1880) : Cette nouvelle fait partie du recueil Les
Soirées de Médan
, publié par six écrivains réunis autour d’Émile Zola
et du thème du souvenir de la guerre franco-prussienne. La nouvelle de
Maupassant, sa plus fameuse, met en scène ce qu’on appelait une femme de petite vertu prenant part à un
voyage en diligence avec des bourgeois. L’embonpoint d’Élisabeth
Rousset lui a fait gagner le surnom de Boule de suif. Ses covoyageurs,
imprévoyants, finissent après des réticences par accepter de partager
l’abondant repas de la prostituée. Faisant halte dans une auberge, tous se
voient retenus par un officier prussien qui laisse entendre qu’ils ne pourront
reprendre leur route qu’une fois que Boule de suif lui aura cédé. Les
bourgeois, lassés d’attendre, finissent par persuader, de façon fallacieuse,
Boule de suif de se donner à lui. Une fois les personnages réunis à nouveau
dans la diligence, la prostituée, particulièrement patriote, s’aperçoit qu’en se
sacrifiant elle ne s’est gagnée que froideur et mépris. Maupassant livre ainsi
une adroite satire de l’hypocrisie bourgeoise.

La Maison Tellier
(1881) : La nouvelle éponyme du recueil part de la consternation des bourgeois
habitués d’une maison close devant les portes fermés de l’établissement. Il se
trouve que Mme Tellier, la brave tenancière, très proche de ses filles, les a
toutes emmenées avec elle à la communion de sa nièce, dans une autre ville. De
joyeuses scènes s’ensuivent, montrant les prostituées s’amuser au milieu de
locaux s’imaginant avoir affaire à des dames particulièrement distinguées, et
surtout participer à la messe. Le récit très coloré de Maupassant ne tombe
cependant jamais dans l’obscénité.

Mademoiselle Fifi (1882) : Dans ce recueil, Maupassant mêle des récits évoquant la
guerre de 1870 et la mort avec des histoires joyeuses voire graveleuses. La
nouvelle qui donne son titre au recueil, sorte de réécriture de l’histoire de
Judith et Holopherne, se situe à cheval entre ces deux matières :
Mademoiselle Fifi – en réalité un marquis allemand à la taille fine et qui a
gagné son surnom à sa manie de dire « Fi » –, après avoir insulté la
France et maltraité Rachel, l’une des prostituées que lui et ses amis ont fait
venir dans un château normand, finit égorgé de la main de la patriote fille de
joie. Dans une autre nouvelle, Deux amis, deux petits commerçants
férus de pêche à la ligne vont payer cher leur escapade champêtre en temps de
guerre. Dans ce recueil le type du soldat allemand est particulièrement
caricatural ; blond ou roux, bien poilu, c’est forcément un brutal.

Contes de la bécasse
(1883) : Les histoires de ce recueil, après des parutions dans Le Gaulois et Gil Blas, sont artificiellement fédérées sous le prétexte de
réunions d’un cercle d’amis que forme autour de lui pour se distraire un homme
paralysé, frustré dans sa passion de la chasse. La parole est donnée à chacun
au gré du tournoiement, sur un col de bouteille, d’un crâne de bécasse dont le
bec désigne le prochain conteur. À nouveau la guerre de 1870 fournit la matière de trois histoires, le thème de
l’avarice normande celle de quelques
autres, l’amour enfin est au centre
de Menuet ou Le Testament. L’humour quant
à lui est plutôt grinçant, le rire tragique. Si la critique est
restée très mitigée, le public de l’époque a fait un succès au recueil.

Miss Harriet (avril 1884) :
La nouvelle éponyme de ce recueil, histoire d’une vieille dévote qui se prend
de passion pour un jeune peintre avant de se suicider, n’est pas du meilleur
cru. Dans L’Héritage, nouvelle plus intéressante, Maupassant conte
l’histoire, propre à épingler les calculs
sordides et mesquins
de la petite-bourgeoisie,
d’un couple faisant appel à un tiers pour toucher un héritage dont l’octroi est
conditionné par la naissance d’un enfant dans le cours des trois premières
années du mariage. L’Oncle Jules raconte un souvenir du narrateur concernant sa
famille havraise, qui malgré ses faibles ressources était obsédée par le
maintien d’un décorum – obsession qui pousse la mère à ignorer un vieil oncle
rencontré par hasard sur l’île de Jersey, et qui s’avère misérable alors qu’on
le croyait devenu riche. Le narrateur, bien que jeune, avait alors saisi la
cruauté de ce geste.

Toine (1885) : Le
personnage qui donne son titre recueil, dans la nouvelle du même nom, est
Antoine Mâcheblé, un aubergiste
d’une fort belle humeur, gros viveur, qui devenu paralysé ne perd pas son optimisme et parvient à se contenter de
menus plaisirs, ne serait-ce que l’issue favorable de la couvaison d’œufs à
laquelle l’emploie sa femme tyrannique. Les récits de ce recueil relèvent en
général du divertissement ;
deux histoires mettent à nouveau en scène des prostituées, et Maupassant montre à nouveau son goût pour la mise
en scène de perversions.

Contes du jour et de la nuit
(1885) : Le titre de ce recueil de nouvelles dit assez que son éclairage
est double. La première partie est faite de récits légers, d’anecdotes et
de nouvelles grivoises, tandis que
la seconde est faite d’histoires
tragiques
, qui visent parfois à terrifier. Parmi elles se distingue La
Parure
(février 1884). L’épouse d’un modeste fonctionnaire, à
l’occasion d’une réception ministérielle, emprunte un luxueux collier à une
amie plus riche qu’elle. Mais comme elle le perd et s’endette pour en acheter
un identique, de longues et tristes années de patientes économies commencent
pour le couple. Bien plus tard elle apprendra par son amie que le bijou était
un faux, et sa malchance apparaît comme une punition de son double péché
d’orgueil.

La Petite Roque
(1886) : C’est une des nouvelles les plus dramatiques de Maupassant. « La Petite Roque » est une jeune fille de douze ans qu’on retrouve
violée et étranglée dans la campagne normande. Il est difficile d’imaginer un
villageois coupable alors on pense à un vagabond. Le maire, qui s’est montré
affable et souriant pendant l’enquête, devient nerveux et excitable une fois les
recherches du coupable abandonné, et perclus de remords finit par se suicider. La nouvelle paraît vingt ans après
les remords de Raskolnikov et deux ans après la première traduction française
de Crime et Châtiment.

Le Horla (1887) : Avec Boule de suif, cette nouvelle, la
première du recueil du même nom, est la plus lue de l’auteur. Le narrateur,
qu’on a beaucoup rapproché d’un Maupassant se débattant avec les troubles
mentaux qui le gagnaient, y décrit ce qui ressemble à une lente plongée dans la folie, au gré des apparitions d’un être surnaturel qu’il baptise « le Horla », sorte d’incube qui absorberait son énergie
vitale. L’inachèvement du journal laisse penser que le narrateur a soit complément
sombré dans la folie, soit s’est suicidé, et ce après avoir mis le feu à sa
demeure et laissé brûler vifs ses domestiques, dans l’espoir de se débarrasser
de l’apparition.

La Main gauche (1889) :
À nouveau dans ce recueil de nouvelles Maupassant alterne les histoires
légères, joyeuses ou cyniques, avec celles racontées sur un ton grave ou amer.
Les thèmes concernent la perversion par le sentiment de la simplicité animale
de l’amour, la pente frivole et la facilité à trahir qu’il juge propres à la
femme, ou encore la mort et le suicide. Le Port, un des récits les
plus tragiques de Maupassant, raconte l’histoire d’un marin qui, revenant de
plusieurs années d’aventures, débarqué à Marseille, découvre en sa compagne d’un
soir, après l’avoir interrogée sur sa vie, sa sœur cadette.

 

Ce qu’on a dit de lui

 

« S’il a été, dès la première heure, compris et
aimé, c’était qu’il apportait l’âme française, les dons et les qualités qui ont
fait le meilleur de la race. On le comprenait parce qu’il était la clarté, la
simplicité, la mesure et la force. On l’aimait parce qu’il avait la bonté
rieuse, la satire profonde qui, par un miracle, n’est point méchante, la gaîté
brave qui persiste quand même sous les larmes. Il était de la grande lignée que
l’on peut suivre depuis les balbutiements de notre langue jusqu’à nos jours ;
il avait pour aïeux Rabelais, Montaigne, La Fontaine, les forts et les clairs,
ceux qui sont la raison et la lumière de notre littérature. »

 

Émile Zola, Discours fait aux obsèques de Maupassant,
7 juillet 1893

 

« Nombre des courts récits de Maupassant sont d’un
métier admirable, d’une extraordinaire habileté de présentation et d’une langue
très rare. On pourrait les prendre comme modèles. Il est quelques-uns de ces
récits qui sont même beaucoup plus et mieux que de simples réussites formelles,
en particulier
Boule de suif est, dans son genre, un chef d’œuvre.

Ce qui nous retient de considérer Maupassant comme un
vrai maître, c’est, je crois, l’inintérêt presque total de sa propre
personnalité. N’ayant rien de particulier à dire, ne se sentant chargé d’aucun
message, voyant le monde et nous le présentant un peu en noir, mais sans indice
de réfraction originale, il reste pour nous (ce qu’il prétendait être) un
remarquable et impeccable ouvrier des lettres. Il est à chacun de ses lecteurs
la même chose et ne parle à aucun d’eux en secret. »

André Gide, Les
Nouvelles Littéraires
, 3 août 1950

 

« Je tiens Maupassant pour un de nos grands
conteurs-nés, un peu court de souffle, un peu monocorde, mais excellent
écrivain, fabulateur ingénieux, incomparablement maître de son métier, sachant
toujours se tenir aux frontières du réalisme et de la poésie, et qui a
plusieurs fois prouvé magistralement qu’il possédait le sens tragique dans la
vie quotidienne, ce qui, selon moi, est le signe, d’un vrai tempérament de romancier.
Il lui a sans doute manqué d’avoir plus de sévérité envers lui-même, plus de
densité, peut-être, dans sa vie intérieure. Il a peut-être eu le malheur de
vivre en un temps où la vie n’était pas assez difficile !… »

 

Roger Martin du Gard, Les Nouvelles Littéraires, 3 août 1950

 

Ce qu’il a écrit

 

« La vie est une côte. Tant qu’on monte, on regarde le sommet,
et on se sent heureux ; mais, lorsqu’on arrive en haut, on aperçoit tout
d’un coup la descente, et la fin, qui est la mort. Ça va lentement quand on
monte, mais ça va vite quand on descend. À votre âge, on est joyeux. On espère
tant de choses, qui n’arrivent jamais d’ailleurs. Au mien, on n’attend plus
rien… que la mort. »

 

Guy de Maupassant, Bel-Ami, 1885

 

« Le peuple est un
troupeau imbécile, tantôt stupidement patient et tantôt férocement révolté. On
lui dit : « amuse-toi. » Il s’amuse. On lui dit :
« Vote pour l’Empereur. » Il vote pour l’Empereur. Puis, on lui
dit : « Vote pour la République. » Et il vote pour la
République.
Ceux qui le dirigent sont aussi sots, mais au lieu d’obéir à des hommes, ils
obéissent à des principes, c’est-à-dire des idées réputées certaines et
immuables, en ce monde où l’on n’est sûr de rien, puisque la lumière est une
illusion, puisque le bruit est une illusion. »

 

Guy de
Maupassant, Le Horla, 1887

 

« Cornudet insistait
avec vivacité. Il disait :

“Voyons, vous êtes bête,
qu’est-ce que ça vous fait ?”

Elle avait l’air indignée et
répondit :

“Non, mon cher, il y a des
moments où ces choses-là ne se font pas ; et puis ici, ce serait une
honte.”

Il ne comprenait point, sans
doute, et demanda pourquoi. Alors elle s’emporta, élevant encore le ton :

“Pourquoi ? Vous ne comprenez
pas pourquoi ? […]”

Il se tut. Cette pudeur
patriotique de catin […] dut réveiller en son cœur sa dignité
défaillante. »

 

« Personne ne la
regardait, ne songeait à elle. Elle se sentait noyée dans le mépris de ces
gredins honnêtes qui l’avaient sacrifiée d’abord, rejetée ensuite, comme une
chose malpropre et inutile. Alors elle songea à son grand panier tout plein de
bonnes choses qu’ils avaient goulûment dévorées, à ses deux poulets luisants de
gelée, à ses pâtés, à ses poires, à ses quatre bouteilles de bordeaux ; et
sa fureur tombant soudain comme une corde trop tendue qui casse, elle se sentit
près de pleurer. »

 

Guy de Maupassant, Boule de
suif
, 1880

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