Médée

par

Le caractère tragique

Le mythe écrit par Euripide est avant tout une tragédie grecque, de celles dont le peuple de cette époque était friand. Il répond au principe de catharsis, qui tend à purger l’âme par les émotions extrêmes ressenties face au spectacle, comme la peur et la compassion. Elle a pour principe de libérer l’esprit du spectateur de ses passions refoulées, afin de les transposer dans ce qu’il ressent face au jeu des acteurs, s’identifiant à eux, se livrant à une sorte d’exorcisme personnel qui lui évitera d’exacerber de mauvais traits de caractère en société. Le théâtre est donc en cela considéré comme un purgatoire, particulièrement le genre tragique. Nous allons voir que Médée ne déroge pas à la règle.

En effet, nous avons vu que le personnage éponyme présente tous les caractères extrêmes de la passion, aussi bien dans l’amour, dans la dévotion que dans le désir de vengeance et de cruauté. Elle se livre à la violence et à la manipulation d’abord envers Pélias, puis envers Créuse et Créon qu’elle empoisonnera par le biais d’un manteau ensorcelé. Ici, la violence est donc calculée, préméditée, répondant à une réflexion antérieure qui n’a rien d’une pulsion soudaine et dévastatrice.

« MÉDEE : Mais qu’arrive-t-il qui m’oblige à fuir ?

Le Serviteur : La jeune princesse et Créon son père viennent de mourir, tués par tes poisons.

MÉDEE : Tu viens de prononcer la plus belle parole, et je te compte désormais parmi mes bienfaiteurs et mes amis. »

Cependant, Médée ne calcule pas froidement tous ses actes : en effet, ses disputes avec Jason sont souvent soudaines, violentes et dévastatrices, et, bien que la pensée de l’infanticide se glisse insidieusement dans son esprit, elle passe à l’action dans l’élan d’un accès d’amour maternel et de passion destructrice. Ainsi, elle incarne deux types de violence, le chaud et le froid, le passionné et le calcul méticuleux, dont les spectateurs doivent se purger en assistant à la pièce. Elle est un concentré d’émotions dangereuses, une véritable bombe prête à exploser, qui renvoie au public ce qu’il ne doit surtout pas être, accentué comme sous l’effet d’une loupe.

« MÉDEE : libre à toi de m’appeler lionne et Scylla la Tyrrhénienne. Je t’ai rendu, comme il se doit, coup pour coup, droit au cœur.

JASON : Mais toi aussi tu souffres et mes maux sont les tiens.

MÉDEE : Ma douleur, sache-le, n’est point perdue si elle t’empêche de me bafouer. »

De plus, le caractère tragique de la pièce se manifeste dans le constat que, depuis ses prémisses, la situation semble vouée à aller droit dans une impasse : nous sommes conscients, par l’affrontement de ces deux puissants et entêtés personnages, qu’il y aura de la souffrance mise en jeu et que quel qu’en soit le dénouement, la pièce ne se finira pas sans mal. En effet, le duel entre Médée et Jason, tous deux œuvrant au départ l’un pour l’autre, puis l’un contre l’autre, oppose deux forces solitaires. Or, dès que les enfants de ceux-ci font leur apparition, un lien se crée entre les deux belligérants, lien que personne ne peut dissoudre puisque les enfants portent en eux l’amour du père et de la mère. Ils sont désormais le seul point commun que partage l’ancien couple, et obligent les protagonistes à trouver un terrain d’entente à leur sujet. Or, il apparaît bien vite qu’étant incapables de s’entendre, le lien qui les unit malgré eux doit disparaître afin que l’un ou l’autre puisse remporter le combat.

Les enfants sont donc voués à mourir car ils sont le fruit d’un amour totalement révolu, désormais changé en haine irréversible. La victoire de Médée sur Jason et sa fuite sur un char tiré par des dragons (peut-être une allusion au dragon qu’elle a tué précédemment pour aider Jason à voler la Toison d’Or) montrent ainsi que le dilemme reposait sur la force de celui qui oserait trancher ce nœud sensible que formaient les enfants.

« JASON : Ô Maudite ! Ô la plus haïssable des femmes, en horreur aux dieux, à moi, au genre humain, toi qui as osé lever un couteau contre ceux que tu as mis au monde, et qui me tues en me les enlevant. »

En les tuant, Médée remporte bien la partie, mais à quel prix ? Ainsi, la victoire sur l’autre et la souffrance absolue de l’infanticide ne peuvent être dissous : c’est ce qui constitue le tragique de l’œuvre.

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