Mémoires d’Hadrien

par

Hadrien

Hadrien : c'est un provincial né loin de Rome dans l'actuelle Espagne. Il se décrit comme un « enfant robuste » quand il a dix ans, âge où il perd son père. Il part vivre dans la capitale de l'empire. Jeune noble, il va franchir les étapes du cursus honorum et grimper les échelons vers les sommets du pouvoir. Il est protégé par les deux empereurs qu'il sert, Nerva et surtout Trajan. Il sert plusieurs années comme officier dans la légion, aux frontières de l'empire qu'il apprend à défendre et à aimer. Son éducation et la rudesse de cette vie austère lui donnent des goûts simples. On sait que « L'officier ambitieux rentrant sous sa tente en secouant de ses épaules des flocons de neige » porte « la courte barbe des philosophes ».

Posément, il construit sa carrière et sa vie. Trajan l'envoie aux confins de l'empire pour de délicates missions de guerre ou de négociation, et le désigne comme son successeur. Il a quarante ans quand il atteint le pouvoir, qu'il conservera plus de vingt ans. S'il sait être un guerrier, c'est avant tout un pragmatique qui place le bien de l'empire et des hommes au-dessus de tout. Plutôt que d'engager les légions de Rome dans de sanglants conflits, il préfère la négociation et la raison, comme en Orient au début de son règne : « Je tâchai de faire passer dans mes pourparlers cette ardeur que d'autres réservent pour le champ de bataille. Je forçai la paix » C'est ainsi qu'il entend régner.

Il est marié, il n'aime pas son épouse qui le lui rend bien. Il se souvient de sa jeunesse avec une nostalgie amusée : « On m'a reproché à cette époque quelques adultères avec des patriciennes. » Mais cela ne l'empêche nullement d'aimer aussi la compagnie des hommes dans l'amour. Il manque s'attirer les foudres de Nerva : « Un beau visage me conquit. Je m'attachai passionnément à un jeune homme que l'empereur aussi avait remarqué. » Cependant, jamais il ne laisse ses affaires de cœur influer sur la marche de sa carrière et c'est un empereur au cœur disponible qui croise, en Bithynie, la route d'un jeune et beau berger, Antinoüs. L'homme mûr va vivre une passion pour cet adolescent qui va le suivre toujours et en tous lieux pendant plusieurs années. Hadrien va prendre plaisir à être le pygmalion de ce jeune homme qu'il façonne comme une glaise. Malheureusement, l'empereur ne sait pas déchiffrer les inquiétants signes que lui envoie Antinoüs. Quand ce dernier met fin à ses jours, Hadrien est désespéré : « Le Zeus Olympien, le Maître de Tout, le Sauveur du Monde s'effondrèrent, et il n'y eut plus qu'un homme à cheveux gris sanglotant sur le pont d'une barque. »

Au soir de la vie, Hadrien s'analyse avec une grande lucidité et sans indulgence. Il sait que tout homme, y compris lui, n'est pas fait d'une pièce et abrite en son sein plusieurs personnes qui doivent cohabiter : « J'hébergeais ainsi l'officier méticuleux, fanatique de discipline, mais partageant gaiement avec ses hommes les privations de la guerre ; le mélancolique rêveur des dieux ; l'amant prêt à tout pour un moment de vertige ; le jeune lieutenant hautain qui se retire sous sa tente, étudie ses cartes à la lueur d'une lampe, et ne cache pas à ses amis son mépris pour la manière dont va le monde ; l'homme d'État futur. Mais n'oublions pas non plus l'ignoble complaisant qui, pour ne pas déplaire, acceptait de s'enivrer à la table impériale. » Son souci est d'avoir l'esprit toujours ouvert, sans a priori, comme il l'écrit lui-même : « Mais je travaillais à n'avoir nul préjugé et peu d'habitudes. […] Il m'arriva un jour de goûter au gibier à demi pourri qui fait les délices de certaines peuplades germaniques. J'en vomis, mais l'expérience fut tentée. » Cette ouverture permanente à l'autre n'en fait pas un saint homme mais lui permet de gouverner l'empire en économisant le sang des hommes. Son seul échec en la matière : la Judée. La population du pays ne saurait accepter Rome et son panthéon, quand elle n'adore qu'un dieu. Les négociations avec les chefs religieux sont un échec, et le partisan d'un polythéisme ouvert qu'est Hadrien se heurte aux tenants d'un monothéisme définitif. Ce sera donc la guerre, brutale, qui voit la victoire de Rome. Hadrien n'en tire aucune joie : « Je hais la défaite, même celle des autres. »

Si plusieurs hommes ont cohabité en Hadrien, son profil apparaît ainsi : celui d'un homme sobre mais aussi celui d'un homme de passions : passion de la chasse, passion de l'ordre, passion de l'harmonie, passion de la raison, passion de la paix, et, une fois, passion amoureuse, avec l'éphèbe Antinoüs. Le but d'Hadrien a été, toute sa vie, de tendre vers une harmonie indispensable à ses yeux.

Quand Hadrien rédige cette lettre au futur empereur Marcus Aurelius encore adolescent, il a soixante ans. Il sait qu'il lui reste peu de temps à vivre. Son état physique l'indique clairement : « Mes jambes enflées ne me soutiennent plus pendant les longues cérémonies romaines. Je suffoque, et j'ai soixante ans. » Il est lucide et sans illusions : « Comme le voyageur qui navigue entre les îles de l'Archipel voit la buée lumineuse se lever vers le soir, et découvre peu à peu la ligne du rivage, je commence à apercevoir le profil de ma mort. » Quand les forces commencent à lui manquer, il prépare sa succession : ce sera le tranquille Antoninus – Antonin le Pieux. Marcus Aurelius est encore jeune. Il lui faut grandir. Hadrien, quant à lui, est prêt : « Tâchons d'entrer dans la mort les yeux ouverts. »

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