Mémoires d’Hadrien

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Une illustration du pouvoir

Un vieil homme malade, sur le point de mourir, médite sur la vie et le pouvoir. Hadrien tente de trouver un fil conducteur, une étoile qui aurait guidé sa route, une destinée annoncée qu'il aurait accomplie. Sa fonction d'empereur était-elle cette destinée ?

Hadrien ne naît pas empereur, ni fils d'empereur, il voit le jour en province, loin de Rome, centre du pouvoir. Il mène une vie de jeune noble romain, et si la vie le rapproche de la sphère impériale, c'est par une suite de circonstances fortuites. Jeune noble qu'il est, chargé de fonctions administratives mineures, puis d'un petit commandement militaire, il mène alors normalement sa vie. Il ne se revoit nullement tel un jeune ambitieux ne rêvant que d'accéder à la fonction suprême. Au contraire, il est si peu préoccupé de sa carrière qu'il fait parfois passer le plaisir avant la prudence : « Un beau visage me conquit. Je m'attachai passionnément à un jeune homme que l'empereur aussi avait remarqué », se souvient-il, et il est à deux doigts de la disgrâce pour avoir désiré un beau garçon sur lequel l'empereur Nerva avait jeté son dévolu — mais peu lui chaut.

C'est au fil des années que grandit son ambition, dans le cadre rigide de l'armée. Son affectation aux marches de l'empire, en Pannonie (Europe centrale) est son premier véritable exercice du pouvoir. Le jeune soldat prêt à toutes les bravades s'efface peu à peu, et laisse la place à un adulte responsable, qui mesure à présent la portée de ses décisions et de ses actes, les inscrit dans le temps, en calcule leurs conséquences. Il travaille maintenant dans la durée, et commence à se préoccuper de l'image que les hommes auront de lui à travers les décisions qu'il aura prises. Il découvre l'importance de la négociation, de la discussion, non pas comme un marchandage ayant pour but de rouler l'adversaire, mais comme un exercice intellectuel où l'on se met littéralement à la place de l'autre et où la fin est le bénéfice mutuel, afin de pérenniser une situation où les deux parties trouveront un intérêt. Quand Hadrien retourne à Rome, il n'est plus à son propre service, il est au service de l'empire. Il est animé de « la ferme détermination d'être utile ». Mais au-delà de la qualité de l’homme sage, qui sait faire les bons choix, la sagesse n'est-elle pas la voie naturelle qu'indique la maturité ? De plus, la conséquence de cette mûre sagesse est claire : « Je rentrais à Rome couvert d'honneurs. Mais j'avais vieilli ».

Au fil du temps, le pouvoir impérial qu'obtient Hadrien prend la forme d'une recherche constante d'harmonie, dans tous les domaines. Ne nous méprenons pas, Hadrien n'est pas un saint homme qui veut à tout prix faire le bien. Sa conception du bien passe seulement par l'absence d'injustice. Un système harmonieux fonctionne mieux qu'un système où l’harmonie ne règnerait pas, et le but d'un souverain est d'être efficace : « Toute iniquité était une fausse note à éviter dans l'harmonie des sphères ». De plus, au fil des années, la nécessité de laisser une trace tangible de cette harmonie s'impose à Hadrien, et il devient un empereur bâtisseur, élevant des temples et faisant surgir des cités ex nihilo. L'objectif de son pouvoir est de faire tourner sans heurts les rouages de l'empire, et de le consolider par la pierre est une façon de construire un cadre solide qui permettra à ces rouages de tourner pour des années encore, même après sa mort.

Le pouvoir n'est donc pas une fin en soi pour Hadrien. Il ne le refuse pas, ne le fuit pas, mais ne le recherche pas à tout prix. Quand ce pouvoir lui échoit, il se met à son service, ne l'utilise pas à de vaines fins personnelles, mais devient le premier serviteur de l'empire. Cela n'efface en rien ses défauts d'homme, parfois égoïste, parfois colérique, parfois aveugle et injuste. Il maîtrise son esprit afin de le mettre au service avant tout de la cause dont le destin l'a chargé : son pouvoir est donc avant tout un pouvoir sur lui-même. Cependant, il est un moment où les exercices du corps et la discipline de l'esprit doivent céder la place devant la mort. En fin de compte, Hadrien empereur est aussi désarmé que s'il était né paysan : il ne peut rien à l’approche de ses derniers instants. Seule son œuvre permettra de porter témoignage à la postérité de ce qu'il fit. Mais quand vient la fin, l'empereur de Rome, l'homme le plus puissant de l'empire, est un homme sans pouvoir.

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