Mémoires d'une jeune fille rangée

par

L’émancipation de l’auteur

Tout d’abord, nous devons préciser que le roman « Mémoires d’une jeune fille rangée » constitue le premier volume d’une trilogie autobiographique, consacrée à la vie et au parcours social de l’auteur.

Son évolution constitue un sujet de mémoires très prolifique, tant sur le plan narratif que sur le plan engagé. En effet, c’est la vie de l’auteur qui est racontée en suivant la trame narrative d’une pièce de théâtre ou d’un conte philosophique : la situation initiale correspond à la description d’une enfance déjà moribonde, sans grand avenir prometteur. Or, arrive là-dessus l’élément perturbateur, duquel s’ensuivent les péripéties : le désir d’émancipation de l’auteur, la quête de reconnaissance sociale et l’évolution philosophique, doublée par la découverte du fait que ces deux valeurs vont désormais régir sa vie. De cette prise de conscience apparait donc un chemin presque initiatique, parsemé d’embûches et d’épreuves à relever (passage de l’agrégation de philosophie…), coloré par la présence d’autres personnages très importants : Zaza, l’amie de l’auteur, son cousin Jacques, Herbaud…

Ainsi, nous pouvons dire que dès le départ, le parcours personnel de l’auteur porte les caractéristiques du roman, et il était donc bien entendu très intéressant de le mettre sur papier. Cependant, il n’est pas seulement question de raconter une ascension, aussi impressionnante soit-elle, mais également de passer un message d’espoir et de porter un regard brillant sur la société toute entière, pas uniquement féminine.

En effet, le titre de l’auteur sonne lui-même comme un appel à l’attention puisqu’il reprend sans ménagement l’œuvre Mémoires d’un jeune homme rangé paru en 1899, dont l’auteur, Tristan Bernard, ce romancier et dramaturge d’origine juive, déporté au camp de Drancy, connaîtra une vie remarquablement anticonformiste. Ainsi, près d’un demi-siècle après Bernard, Beauvoir entend par son titre aviver, dès le début, la mémoire et l’attention de son lectorat, signalant qu’elle compte affirmer sa différence et ses revendications sociales à travers son œuvre.

L’émancipation de l’auteur s’achemine donc de par son ambition, née dans sa plus tendre enfance, lorsque son père lui répète qu’elle détient « un cerveau d’homme ». Or, on peut constater que la grande majorité des déclics ayant eu pour fin son désir de liberté ont souvent été forgés dans la douleur ou la peine. C’est par cette vie d’enfant prise entre le feu de ses deux parents, et par l’insistance de son père à soutenir que seules les études peuvent sortir ses filles de leur situation actuelle, que la jeune Simone, dès l’adolescence, décide d’être écrivain. Ainsi, c’est dans un passé difficile que débute sa carrière d’auteur pleine d’ambitions.

Cependant, il ne faut pas affirmer que ce désir d’émancipation n’est insufflé que par une enfance difficile : en effet, elle explique dans les Mémoires que les moments de paix infinis qu’elle trouvait lors de ses séjours dans la demeure familiale en Corrèze et qui avaient sur elle un effet bénéfique, sont le cadre du développement de son désir d’être quelqu’un de différent. Selon ses propres termes, c’est en se promenant seule dans la campagne de Meyrignac qu’une vie « hors du commun » lui apparaissait comme idéale. Ainsi, nous pouvons voir que son ambition et sa force de caractère ne sont pas liés uniquement à un traumatisme, mais également à de grands moments de bonheur, qui ainsi nous apprennent qu’on peut défier les normes, même dans le bonheur et la sérénité, et que cette ambition est accessible à tous, non uniquement aux personnes qui ont eu un passé difficile.

L’émancipation de l’auteur passe également par la force de ses décisions prises et de ses travaux menés à terme, et non seulement par des idées germées dans son adolescence. Ainsi, lorsque son compagnon, Jean-Paul Sartre, lui propose de l’épouser afin de pouvoir être mutée dans un établissement plus proche de celui dans lequel on vient de l’embaucher, elle refuse. Précisant que cette nouvelle vie d’épouse la jetterait d’emblée dans un rétrécissement des possibilités sociales qui s’offrent à elle, elle préfère continuer son aventure avec Sartre et partir travailler relativement loin de lui, plutôt que de l’épouser et de voir son univers se réduire et ses perspectives s’effondrer. Ainsi, ne regrettant pas ce choix et l’affirmant avec force, elle nous montre que l’émancipation doit passer par une certaine forme de sacrifice, mais dont la valeur négative s’annule dès qu’on l’effectue par respect pour ses idées. En effet, cette décision, une fois acceptée, perd de sa dureté dès lors qu’on considère que Beauvoir ne serait plus elle-même si elle avait accepté la demande en mariage, et ainsi, demeure fidèle à ses convictions, tout en montrant qu’une vie amoureuse et sociale est cependant possible.

Cette œuvre nous montre donc comment le parcours atypique de Simone de Beauvoir s’est réalisé, passant par des espoirs d’enfance, des décisions importantes prises et des convictions respectées jusqu’au bout.

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