Moderato Cantabile

par

L’alcool

Omniprésent dans ce roman où l’on absorbe de grandes quantités de vin, l’alcool n’est pas qu’un simple élément du récit que l’on saurait ravaler au rang de détail, mais bel et bien un des moteurs de la narration. Pour comprendre parfaitement le rôle qui est le sien, il faut d’abord savoir que l’auteure a été elle-même confrontée à des problèmes d’alcoolisme toute son existence et connaît donc la thématique de l’intérieur. Aussi présente-t-elle ici l’alcool sous ses deux facettes à savoir : celle d’un désinhibiteur et celle d’un facteur d’exclusion sociale. Pourquoi boit-on autant dans Moderato Cantabile ? C’est ce qu’il s’agira de comprendre.

A- L’alcool comme désinhibiteur

Anne Desbaresdes est une femme bien située socialement, mariée au directeur d’une puissante société d’import-export et dont l’existence semble bien enracinée dans son milieu bourgeois. Cependant, cette étiquette ne lui permet pas d’exprimer pleinement sa personnalité et tue quelque peu son charme, son esprit et sa sensualité. Parce qu’elle a conscience qu’il existe en elle un vide provoqué par l’ennui et l’insatisfaction, elle s’intéresse aux petites histoires du quotidien. Ainsi avoue-t-elle : « Je crois, en effet, que je les ai souvent regardés, soit du couloir, soit de ma chambre, lorsque certains soirs je ne sais quoi faire de moi. » Elle a conscience de son état et a recours à l’alcool pour s’en libérer. Grâce à la boisson, elle se retrouve et s’engage dans de longues conversations avec Chauvin où elle exprime sa vision du monde, assez originale. L’alcool agit sur elle comme un désinhibiteur. Mais il serait faux de catégoriser directement Anne Desbaresde en tant qu’alcoolique. En effet, dans l’ouvrage on ne la voit véritablement ivre qu’une fois (une fois de trop comme on le verra plus loin). Elle serait plutôt une personne bourrelée de complexes, aspirant à se comprendre et à être comprise, qui use du médium de l’alcool pour réaliser cette aspiration. Elle trouve donc en Chauvin non seulement un interlocuteur qui l’aide, par les longues conversations qu’ils ont, dans sa quête d’elle-même, mais encore un compagnon qui comprend et encourage ce penchant qui bientôt deviendra une véritable addiction.

B- L’alcool comme motif d’exclusion sociale

Si son affection pour l’alcool est comprise et encouragée par Chauvin, elle trouve cependant un écho défavorable dans le reste de la société, qui désapprouve généralement l’alcoolisme et plus particulièrement quand le sujet de cette passion est une femme comme le prouve cet extrait : « Je voudrais un autre verre de vin, réclama Anne Desbaresde. On le lui servit dans la désapprobation ». Cependant, quand on lit entre les lignes, ce n’est pas seulement l’alcoolisme que l’entourage d’Anne Desbaresde désapprouve, mais surtout la personne qu’elle devient sous l’influence de l’alcool. Cette personne-là n’a aucune place dans son milieu social et elle le sait. Aussi se sert-elle de son fils pour s’évader du carcan dans lequel la maintient la bourgeoisie. Plus que jamais, Anne s’exclut de son cercle d’amis. Mais il faudra attendre la fin du roman pour que, fatiguée de cacher sa vraie nature (et la profondeur de son mal), Anne se livre sans retenue à la boisson et rentre chez elle totalement ivre à une réception qui y était organisée. L’auteur décrit le climax de la scène ainsi : « Anne Desbaresde s'essaye à un sourire d'excuse de n'avoir pu faire autrement, mais elle est ivre et son visage prend le faciès impudique de l'aveu. » On ne peut s’empêcher de voir quelque peu en Anne Desbaresdes un double littéraire de Marguerite Duras quand on sait que cette dernière aura toute son existence durant été attaquée pour son goût prononcé pour l’alcool et son envie d’une plus grande liberté de vivre (que l’opinion avait tôt fait d’associer à la licence). Elle fera donc trouver à son personnage la liberté que celle-ci recherchait tant, mais l’exclusion sociale en sera le prix, car si Anne Desbaresdes trouve dans l’alcool sa vérité, ce sont dans les conventions que la société, elle, trouve ses repères moraux, en faisant peu de concessions aux comportements déviants.

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