Mort à crédit

par

Résumé

Ferdinand est médecin à la Fondation Linury, où on lui fait des réflexions sur les histoires qu’il raconte. Il est écrivain, aussi. Il soigne chez des pauvres des maladies de miséreux, sans grands mots ni charité, et écrit des histoires tristes. « Tu pourrais […] raconter des choses agréables… de temps en temps… C’est pas toujours sale dans la vie… » lui dit-on. Si, toujours. Il a bien une belle légende à raconter, celle du roi Krogold qui va pourfendre Gwendor, dans une contrée lointaine et légendaire… Mais entre la Vitruve, qui tape ses manuscrits à la machine, la Mireille et sa prostitution sordide, Gustin son collègue un peu bizarre dans sa tête, tout le monde s’en moque, de sa légende. Et puis il y a les médisances, les crises de paludisme qu’il a ramenées d’Afrique et qui l’emmènent dans les délirants pays de sa mémoire, où les souvenirs sont « mille et un petits canots » avec « chacun dedans un petit mort ratatiné dessous sa voile… et son histoire… ».

Ferdinand est né à la fin du XIXe siècle. Son père, Auguste, est employé à la Coccinelle, une compagnie d’assurance. Il aurait voulu naviguer, mais il est coincé à Paris, passage Bérésina, ruelle éclairée au gaz où les miasmes, les ragots et la misère sont tenus sous cloche. La mère, Clémence, vend avec grand-mère Caroline de petits articles de mode, de la brocante fantaisie. Et elle boite. On mange des nouilles – parce que leur cuisson sans odeur ne corrompt pas les dentelles –, on est pauvre. Auguste est aigri, alors il frappe femme et enfant : « Il mugit, il fonce, il explose […]. Ma mère, à genoux, implore le pardon du Ciel… […] Il la traîne le long de la rampe. » Clémence frappe Ferdinand, elle aussi : « Elle cogne moins fort, mais plus souvent. » La vie s’écoule, entre les coups, les cris, la misère rampante, la haine d’Auguste pour Caroline. Parfois vient l’oncle Édouard, le frère de Clémence. Il est souriant, il aime rire. Féru de mécanique et habile de ses dix doigts, il propose une promenade au grand air, pour le bien du petit. Exceptionnellement, Auguste y consent, et les voilà partis sur un tricycle monocylindre « trapu comme un obusier » qui se cabre et retombe, avale l’huile comme une éponge avale l’eau… En fait de bon air, l’engin « empestait la campagne avec un cambouis écœurant », mais Édouard « jouait des fuites comme du piston. C’était merveilleux de le voir en acrobatie. » N’empêche, un prétexte infime suffit pour déchaîner Auguste, et les « pires torgnoles » pleuvent, alors Édouard finit par renoncer aux promenades.

Dans le Passage, ce sont tous d’affreux médisants, et les jalousies sont le mortier de cette société déprimante. Une rivalité entre voisins tourne à la guerre, on est jaloux, on détruit par dépit. La Mahon, « la boutique en face de nous », est l’ennemie jurée d’Auguste et Clémence, la lutte sordide se poursuivra jusqu’à ce que mort s’ensuive. Rarement, une lucarne s’entrouvre et laisse passer un filet de lumière dans le quotidien de Ferdinand, comme quand Auguste obtient des billets gratuits pour l’Exposition universelle de 1900. La visite de la foire géante pare la famille d’une gloire fugace dans le Passage. Puis c’est le temps de l’école, mais Ferdinand tombe malade dès le deuxième jour et manque mourir d’une méningite, qui fait exploser son cerveau en un délire qui mêle parents, voisins, rues de Paris et premiers fantasmes. Et on court toujours après l’argent, et Caroline meurt. Clémence s’essaie aux marchés hors de Paris, emmène avec elle Ferdinand. Ce dernier s’ennuie, rencontre un copain, Popaul, qui l’initie aux premières débrouilles pas toujours honnêtes et lui apprend à tirer au lance-pierre. Mal lui en prend : les gamins visent une horloge, la brisent. Scandale ! « Mon père me dérouille à fond à plein coups de bottes, il me fonce dans les côtes, il me marche dessus, il me déculotte. En plus, il hurle que je l’assassine ! » Car tout est toujours la faute de Ferdinand. On le lui hurle : il est mauvais, il est le mal. Si rien ne va, c’est à cause de lui. Seul Édouard intercède pour le petit.

Au bout de dix ans à la Coccinelle, on accorde à Auguste quinze jours de congé. Il faut du bon air à Ferdinand, alors on décide de partir pour Dieppe. Là, c’est l’océan, les cailloux de la plage, et Auguste transformé, qui parle à son fils et lui explique les navires. En route pour l’aventure : cap sur l’Angleterre ! La traversée est épouvantable : le mal de mer fait des ravages, « à chaque plongée, l’âme s’échappe… on la reprend à la montée dans un reflux de glaires et d’odeurs… Il en suinte par le nez, salées. » Arrivés, il pleut. « question de grelotte, on se serait cassé toutes les dents. » On est trempés, et on marche, sans oser entrer dans un hôtel, direction Brighton, qu’on n’atteindra jamais. Trop loin, trop d’eau : « La pluie d’Angleterre, c’est un Océan suspendu. » Pourtant, de retour à Paris, Auguste transforme cette lamentable excursion en une geste prodigieuse : ils ont vu Londres, affirme-t-il. Retour à la misère, aux coups. Ferdinand obtient son certificat d’études, il est temps de trouver un emploi.

D’abord, chez Berlope, où Ferdinand est commis, travaille comme un esclave – beaucoup et gratuitement –, où il rencontre André, encore plus pauvre que lui ; ils deviennent amis, mais les ragots et la méchanceté finissent par séparer les deux gamins. Ferdinand a beau raconter à André l’histoire du roi Krogold, rien n’y fait. Ferdinand est mis à la porte par un petit chef minable. Évidemment, l’enfant est agoni d’injures par Auguste. Puis c’est une place chez Gorloge, ciseleur de bijoux. Là, les choses se passent mieux, jusqu’au jour où, profitant de l’absence de son mari, Mme Gorloge séduit Ferdinand et lui dérobe un bijou dont il avait la charge. On l’accuse de vol, les parents doivent rembourser. « C’est déjà un petit corrompu !… Un petit misérable !… » Inutile de nier, personne n’écouterait. Les hurlements, les coups, les accusations, les reproches pleuvent sur Ferdinand. C’est Édouard qui trouve la solution : envoyer Ferdinand en pension dans le Sud de l’Angleterre. Il part pour Rochester, au Meanwell College tenu par Mr Merrywin et son épouse Nora. Il est bien laid, elle est belle, la pension est terne. On n’y travaille guère, les élèves sont médiocres, la chère est maigre, et il y a Jonkind, un petit qui bave, qui avale tout, incapable de parler, que sa famille a laissé là. « Je m’en foutais, je causais à personne. » Venu pour apprendre la langue, Ferdinand se mure dans un mutisme farouche, et rêve à Nora au moment de ses plaisirs solitaires. Les Merrywin sont bienveillants, mais piètres gestionnaires : la pension part à vau-l’eau, les élèves désertent, bientôt seuls demeurent Ferdinand et Jonkind. Quand Auguste rappelle Ferdinand à Paris, il fuit la pension au petit matin : il abandonne Jonkind dans son lit-cage et Nora, qui s’est offerte à lui la veille et a tenté de se noyer.

Le retour est épouvantable  Ferdinand retrouve l’atmosphère méphitique du Passage. On le vêt d’un costume neuf, il se met en quête d’une place. Il passe ses jours à arpenter Paris, en vain. Au retour, ce sont reproches et jérémiades. La jambe malade de Clémence provoque d’intolérables souffrances à la malheureuse et Auguste s’enferme dans un réduit pour apprendre à taper à la machine. Par une journée particulièrement torride, Ferdinand s’oublie, boit, et rentre après minuit. L’accueil d’Auguste est terrible : « sale petite crapule ! Éhontée vadrouille », hurle-t-il. « Il se surpasse, il se gonfle à bloc, […] il me bave dans la tronche, il se boursoufle à plein », et lève la main. Cette fois Ferdinand riposte, à tel point qu’il faut lui arracher Auguste des mains de peur qu’il l’étrangle. Le scandale est épouvantable. C’est Édouard qui emmène Ferdinand, l’apaise, et lui promet de l’aider à trouver un emploi.

Édouard présente Ferdinand à Roger-Marin Courtial des Pereires, un excentrique. Savant d’une culture prodigieuse et éclectique, saint patron des inventeurs, il dirige la revue Génitron, consacrée aux sujets scientifiques et étranges. C’est aussi un aéronaute qui a pratiqué des centaines d’ascensions dans son ballon, le Zélé. Ferdinand est comme un poisson dans l’eau auprès de ce personnage hors-norme, qui use d’un langage fleuri et scientifique et le traite avec un affectueux respect. Le jeune homme s’aperçoit vite que Courtial n’est pas qu’un excentrique : c’est un sympathique escroc qui vend du rêve, dépense l’argent des abonnements au Génitron dans des paris hippiques et fréquente, bien que marié, les maisons de prostitution du quartier. Quand la pression se fait trop forte, Courtial va « méditer » dans son « entresol tunisien », où il dort comme un loir. Si un créancier agressif se présente, il se réfugie à la cave. Chargé de mettre un semblant d’ordre dans le capharnaüm qu’est le quotidien de Courtial, Ferdinand reçoit les quémandeurs, fait patienter l’imprimeur et accompagne Courtial dans ses démonstrations aéronautiques, seul moyen de gagner quelque argent. Le soir, Ferdinand recoud la misérable enveloppe du Zélé. Car le ballon est en fin de vie, et chaque ascension un pari sur la mort : « Je le prévoyais l’horrible accroc, le décisif ! Le funeste ! La carambouille terminale… »

La situation matérielle finit par alerter Irène, l’épouse de Courtial, qui quitte sa retraite en banlieue et fond sur son mari : « Pétroleux ! Lavette ! Égout ! » crie cette femme robuste dont le visage s’orne d’une pilosité presque masculine. Il faut la convaincre que le Zélé ne volera plus, démodé et criblé d’irréparables trous. Pressé par le besoin de liquidités, Courtial lance un concours : il s’agit d’inventer une machine à mouvement perpétuel. Les inventeurs de tout poil envoient leurs souscriptions, qu’on utilise pour calmer les créanciers et jouer aux courses. Survient alors un étrange personnage, prêtre féru d’archéologie sous-marine qui convainc Courtial de lancer une nouveau concours : les participants devront inventer une cloche sous-marine capable de récupérer les trésors engloutis. Ébloui par les sommes importantes que l’ecclésiastique lui avance, Courtial accepte, et de nouveaux souscripteurs affluent. Hélas : le prêtre est un fou recherché par la police, un chanoine qui a détourné des fonds. L’entreprise s’effondre, le Génitron est en faillite, les souscripteurs mécontents prennent les locaux du journal d’assaut et n’en laissent pas pierre sur pierre. Courtial a vendu sa maison pour payer les dettes, c’est la débâcle. Le trio va quitter Paris, et Ferdinand visiter ses parents qu’il n’a pas vus depuis deux ans : l’accueil est froid, Auguste est rongé par ses nerfs, Clémence travaille comme une bête, plaint son mari et blâme son fils pour leurs malheurs.

Ferdinand rejoint Courtial et son épouse et tous trois quittent Paris pour s’installer à Blême-le-Petit, en banlieue. L’inventeur va y appliquer le « radio-tellurisme » : il s’agit d’envoyer des ondes dans le sol afin de cultiver des légumes aux proportions gigantesques. Évidemment, cette entreprise farfelue menée de façon insensée échoue lamentablement. Irène a retourné un hectare de terrain, tandis que Courtial et Ferdinand passaient leur temps au café, y a planté des pommes de terre, mais qui pourrissent avant leur maturité. Pour obtenir de l’argent frais, Courtial a ouvert dans leur ferme délabrée un pensionnat où l’on éduquera une « race nouvelle » nourrie au grand air des produits de l’agriculture. En fait, ces sympathiques voyous vont mettre la région au pillage pour nourrir la communauté, car on a faim et froid. L’entreprise de Courtial est un désastre et c’est une misère noire qui s’abat sur la ferme, au point qu’un matin, Courtial se suicide. C’est la fin : les dernières illusions de Ferdinand s’envolent : Roger-Marin Courtial des Pereires se nomme en réalité Léon Charles Punais, Irène se prénomme Honorine… tout n’était que vent. Affamé, déprimé, Ferdinand rentre à Paris où Édouard le recueille. Ferdinand n’a qu’un désir : partir, loin. Pour ce faire, il veut devancer l’appel et s’engager dans l’armée. Le brave Édouard obtient qu’au moins il prenne le temps de se nourrir, de se remettre, et ensevelit Ferdinand sous des pelisses, pour le réchauffer.

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