Paul et Virginie

par

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Bernardin de Saint-Pierre

Bernardin de Saint-Pierre
est un écrivain français né au Havre en 1737
dans une famille assez modeste, son père travaillant comme directeur des
Messageries de la ville. Enfant rêveur, passionné d’aventures – la lecture de Robinson Crusoé le marque –, son adolescence
est marquée par un séjour de quelques mois à la Martinique chez son oncle, alors qu’il a douze ans. Il étudie chez
les prêtres diocésains du collège du Havre puis aux collèges des Jésuites de Caen
et de Rouen. Il prend en
parallèle des cours de dessin à
l’Académie royale des sciences, belles-lettres et arts, ainsi que de
mathématiques, remportant un premier prix dans cette discipline. Le jeune homme
forme alors son regard et développe des qualités
d’observation
qui lui seront utiles lors de ses voyages puis pour ses
écrits où il excellera dans l’art de la description. Il semble qu’il ait été
grandement influencé par l’enseignement des jésuites, imprégné de l’humanisme
littéraire des Latins et des écrits aristotéliciens digérés par le
christianisme via Thomas d’Aquin. La Somme
contre les gentils
du théologien lui aura peut-être par exemple inspiré sa vision participative de l’univers.

En 1758 il intègre à Paris
l’École royale des ponts et chaussées.
Il pourrait y avoir approfondi sa théorie de la participation universelle,
l’enseignement consistant, dans cette école, à trouver des moyens de mettre en
relation les hommes par le désenclavement des terres. Il y reste cependant peu
puisque dès 1760 le département de la Guerre le recrute en tant qu’ingénieur géographe pour la campagne de
Westphalie. Dès lors Bernardin de Saint-Pierre entame une carrière militaire
qui lui permet de voyager beaucoup, le long du Rhin qu’il doit cartographier,
puis en accompagnant les armées du Nord de l’Europe. Il part en 1768 de Lorient
pour l’Isle de France, actuelle île Maurice, où il découvre les thèses des
physiocrates au contact du gouverneur de l’île. Durant son périple, il
multiplie les observations maritimes et de géographie terrestre.

De retour à Paris en 1770
Bernardin de Saint-Pierre commence à fréquenter les cercles d’intellectuels et se lie d’amitié avec Jean-Jacques Rousseau qui exercera une
grande influence sur lui ; les deux hommes partagent un même amour de la
nature et un esprit critique relativement à la civilisation. En 1773 paraît sa
première œuvre intitulée Voyage à l’Isle de France et à l’Isle de Bourbon, au Cap de Bonne
Espérance, avec des observations sur la nature et sur les hommes, par un
officier du roi
, dont la première édition est illustrée par Moreau le
Jeune. L’auteur y évoque le voyage qu’il a fait en 1769 à travers une série de
lettres où il montre de grands talents dans la description. Il s’arrête
longuement sur la nature exotique des
lieux qu’il a visités dans un style
nouveau
, vibrant, sensible et coloré, qui tranche avec les narrations des
aventuriers d’alors. Le regard de l’auteur, à la manière de Rousseau, caresse
la nature de façon à tirer des leçons de la beauté et de l’idéal qu’il y
perçoit.

Les Études de la nature,
commencées dès 1773 mais qu’il publie
en 1784, lui valent célébrité et honneurs. L’auteur tente, en voyant partout
dans la nature des signes de la Providence divine, des
mécanismes conçus pour le bonheur des hommes, des signes d’une puissance morale
harmonisant les parties de l’univers, de prouver l’existence d’un Dieu
bienveillant, multipliant des arguments quelque peu naïfs. Bernardin de
Saint-Pierre se voulait philosophe et savant et sa philosophie naturelle, empruntée de celle de Rousseau qu’il déforme
en une théodicée toute personnelle, vient buter contre les
conclusions de la science expérimentale dont il réfute les thèses, de même
qu’il dénie toute autorité aux plus grands savants de l’époque – Buffon et
Lavoisier – comme à Newton. Si sa pensée confine à la caricature de celle de
Rousseau voire à la niaiserie, Bernardin de Saint-Pierre se montre toujours un peintre au style impeccable,
multipliant les inventions verbales pour décrire un nouveau monde de couleurs,
de saveurs et de sons. Certains thèmes de
l’œuvre, comme le plaisir éprouvé dans la solitude, un certain goût pour la tristesse
et la recherche de sensations rares, ou le sentiment de la précarité de
l’existence, annoncent le romantisme.

C’est presque par hasard
que Bernardin de Saint-Pierre devient romancier en 1788 lorsqu’il ajoute le récit de Paul et Virginie à sa
troisième édition des Études de la nature.
À travers lui il s’agissait de frapper le lecteur dans sa sensibilité, de le
mobiliser en parlant à son cœur. L’histoire, pathétique et sentimentale,
est racontée au narrateur, qui s’interroge sur la présence de deux cabanes
abandonnées sur une plage de l’île Maurice, par un vieillard qui a connu leurs
occupants. Deux femmes, retirées du monde, y ont élevé leurs deux enfants, Paul
et Virginie, qui en grandissant deviennent chacun l’objet des premiers émois
amoureux de l’autre. La mère de Virginie, sensible au conformisme social, se
laisse tenter par la proposition d’une tante et envoie Virginie sur le
continent. À son retour, peu avant de parvenir sur l’île, la jeune fille se
noie, préférant la mort à son abandon dans les bras d’un matelot venu la
sauver. Si l’œuvre, promise à un grand
succès
et une longue fortune, surtout au XIXe siècle, a été par
la suite la lecture de chevet de bien des jeunes gens à qui elle était offerte,
elle contient pourtant une dénonciation
de la pression morale
exercée par le gouverneur de l’île et le clergé,
d’une morale qui réduit la vertu à la chasteté, et d’un clergé pour lequel foi
rime avec conformisme social – bref,
d’une société hiérarchisée et moralisante à l’influence funeste. On y retrouve
en parallèle un message pétri de l’enseignement des Évangiles, ainsi que les
thèses de la physiocratie et d’un
certain communautarisme véhiculant
l’idée d’une régénérescence loin de la société civilisée et grâce à la nature. L’œuvre
a été vue comme une version moderne de la pastorale
gréco-latine
et de la parabole évangélique, dans la veine de la parodia christiana sur laquelle reposait
l’enseignement des jésuites, c’est-à-dire l’adaptation des genres antiques au
christianisme. En 1789, l’œuvre paraîtra dans une édition séparée, additionnée
d’un long préambule en 1806. Elle sera ensuite adaptée au théâtre, à l’opéra
comme au cinéma.

En 1790, dans La
Chaumière indienne
, Bernardin de Saint-Pierre brode à nouveau le motif
littéraire propre à son époque d’une humanité
régénérée par la nature
, en racontant l’histoire d’un savant anglais parti
en quête de la Vérité à travers le monde. Il la cherche dans des bibliothèques,
des académies, s’entretient avec de nombreux savants, puis un grand prêtre
brahmane qui ne fait en réalité que défendre les intérêts de sa caste. C’est
par hasard, lors d’une tempête, qu’il fait la connaissance du plus sage des
hommes, un paria qui l’abrite, retiré dans une chaumière au cœur de la forêt,
dont le cœur se serait purifié au contact de la nature. Dans cette œuvre l’auteur
prône une politique d’égalité entre les hommes et invite son lecteur à la tolérance religieuse.

Les Harmonies de la nature,
dont le chantier est commencé dès 1790, paraîtront en 1796. Elles viennent
apporter une suite et un approfondissement aux Études de la nature, dans une prose
précise et pittoresque
qui vise un dessein encore plus ambitieux, celui de
prouver que tout est harmonie et convenance dans la nature, en découvrant des concordances entre les éléments les
plus divers, jusqu’aux plus saugrenues. L’œuvre relève ainsi d’un humanisme contemplatif et d’une science
du paysage versant dans l’écologie ; elle illustre en outre d’une certaine
façon le concept de biosphère.

Bernardin de Saint-Pierre
est alors un homme bien en vue qui multiplie les honneurs et les positions
enviables. En 1792 il est fait intendant
du Jardin des plantes
, puis en 1794 il enseigne la morale à l’École normale
supérieure, créée cette année-là. L’année suivante il est membre de l’Institut,
puis en 1803 de l’Académie française,
dont il devient le président en 1807. Il meurt
en 1814
à Éragny-sur-Oise à l’âge de soixante-dix-sept ans.

 

La langue de Bernardin de
Saint-Pierre se distingue de celle de ses contemporains. Sa prose poétique, inspirée de celle qu’emploie
Fénelon dans Les Aventures de Télémaque,
a fait des émules. Il en est de même de ses procédés ; ainsi, le Chateaubriand d’Atala reproduit ce qu’avait fait son prédécesseur en construisant
son roman exotique, à partir d’une documentation géographique rassemblée
personnellement, autour du thème de l’amour malheureux. Le Génie du christianisme n’a pas rien à voir non plus avec les thèses
des Études de la nature. Lamartine, parmi d’autres poètes chrétiens, mais aussi comme
d’autres romantiques versés dans
l’analyse des états de conscience, doivent quelque chose aux méditations religieuses de Bernardin de
Saint-Pierre. Même si, comme nous l’avons vu, l’écrivain, qui se voulait savant
et philosophe, a souhaité laisser derrière lui une œuvre riche, il reste néanmoins
pour la plupart, comme son contemporain Choderlos de Laclos, l’homme d’un seul
roman.

 

 

« Vous autres Européens, dont l’esprit se remplit dès
l’enfance de tant de préjugés contraires au bonheur, vous ne pouvez concevoir
que la nature puisse donner tant de lumières et de plaisirs. Votre âme,
circonscrite dans une petite sphère de connaissances humaines, atteint bientôt
le terme de ses jouissances artificielles : mais la nature et le cœur sont
inépuisables. »

 

« Au milieu de nos
sociétés, divisées par tant de préjugés, l’âme est dans une agitation
continuelle […]. Mais dans la solitude, elle dépose ces illusions étrangères
qui la troublent ; elle reprend le sentiment simple d’elle-même, de la
nature et de son auteur. Ainsi l’eau bourbeuse d’un torrent qui ravage les
campagnes venant à se répandre dans quelque petit bassin écarté de son cours,
dépose ses vases au fond de son lit, reprend sa première limpidité et,
redevenue transparente, réfléchit, avec ses propres rivages, la verdure de la
terre et la lumière des cieux. La solitude rétablit aussi bien les harmonies du
corps que celle de l’âme. »

 

« Rien en effet n’était
comparable à l’attachement qu’ils se témoignaient déjà. Si Paul venait à se
plaindre, on lui montrait Virginie ; à sa vue il souriait et s’apaisait.
Si Virginie souffrait, on en était averti par les cris de Paul ; mais
cette aimable fille dissimulait aussitôt son mal pour qu’il ne souffrît pas de
sa douleur. Je n’arrivais point de fois ici que je ne les visse tous deux nus,
suivant la coutume du pays, pouvant à peine marcher, se tenant ensemble par les
mains et sous les bras, comme on représente la constellation des Gémeaux. La
nuit même ne pouvait les séparer ; elle les surprenait souvent couchés
dans le même berceau, joue contre joue, poitrine contre poitrine, les mains
passées mutuellement autour de leurs cous, et endormis dans les bras l’un de
l’autre. »

 

Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie, 1788

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