Quatre-vingt-treize

par

L’Histoire par la confrontation de personnages fictifs

Ilest premièrement nécessaire de prendre connaissance des différentsprotagonistes qui font vivre l’histoire. Considérons les personnages inventéspar Hugo : le marquis de Lantenac, un aristocrate royaliste vendéen, sonneveu Gauvain et le précepteur de celui-ci, Cimourdain. L’intrigue en elle-mêmeest basée sur un conflit, historique de par son contexte, et tragiquementfamilial. En effet, le marquis de Lantenac prenant la tête des troupescontrerévolutionnaires de Vendée sera pourchassé par le jeune Gauvain ayantrallié les révolutionnaires, et qui demeure sous la tutelle de Cimourdain.

Hugo,en opposant et confrontant de tels personnages, joue sur les conflits existantsde cette période tout en les incarnant principalement en ces troisprotagonistes. Il éclaire ainsi le lecteur sur des évènements historiques parle regard et les actions de ces trois héros plongés dans la tourmente de laTerreur, mêlant le fictif au réel, lâchant les trois hommes sortis de sonimagination dans les remous d’une période trouble. Le lecteur peut de cettefaçon réagir face aux évènements réels tout en gardant un certain recul permispar le caractère fictif des personnages. En effet, le lecteur est pleinement immergédans cette période tout en profitant de l’aspect romanesque de l’ouvrage, lestyle de l’écriture hugolienne rappelant sans cesse que l’œuvre n’est pas quela narration de faits historiques, l’usage récurrent du point de vue interne livrantau plus près la vision subjective qu’ont les personnages des faits.

Ainsi,si l’on considère le marquis de Lantenac, nous avons accès aux pensées et auxagissements d’un royaliste défendant chèrement la monarchie. Il incarnel’Ancien Régime et le respect des valeurs de tradition, de fidélité à lapatrie, et du sacré. L’amour du système monarchique renversé par la Révolution etle désir de le retrouver le est donc chez lui plus fort que le sens de lafamille, à partir du moment où il considère que les valeurs qui ressemblent leplus à celles de la famille sont celles qu’il défend en tant que royaliste,c’est-à-dire la monarchie. Pour lui, la famille à défendre n’est en rien celledu sang dès l’instant où celle-ci passe « de l’autre côté », chez lesrépublicains, à l’instar de son neveu Gauvain. Lantenac incarne l’antimatérialismeet prône le spirituel, la foi. Il demeure donc dans un esprit de croyance et defidélité propre aux partisans de l’Ancien Régime.

Lecamp républicain est lui incarné par son neveu Gauvain, mais encore par Cimourdain,le tuteur de ce dernier, et Radoub. Gauvain incarne la force idéaliste et lemodernisme du révolutionnaire républicain. Il porte l’espoir d’une révolutionrégénérée, fondée sur une aristocratie aux valeurs remises à neuf, lumineuseset fraternelles. Il désire la paix et préfère l’obtenir par la discussion quepar la violence ; il répugne à tuer et préfère convaincre et séduire quefrapper : « Tu as voulu me tuer au nom du roi ; je te fais grâce au nom de larépublique », dira-t-il à son assassin. Il est présenté comme lerédempteur de toute sa condition aristocratique, la remise à zéro d’une classedégénérée.

Radoubest un beau parleur qui fait montre d’une belle gouaille. Il a une grandeaffection pour les enfants, il est dépeint comme le « bon », le« juste », l’ami du peuple aux valeurs qui ne flanchent pas. Fidèledéfenseur de son chef militaire, il est à la fois courageux et intelligent.

Cimourdain,quant à lui, symbolise la partie logique, implacable et méticuleuse du camprépublicain. Il met son savoir et son âpreté à former Gauvain. Il est porteurd’une vision désillusionnée de la Révolution, qu’il considère comme une œuvreglaciale à accomplir. Prêtre ayant perdu la foi, il manifeste un froid désir demener à bien son combat sans partager l’idéalisme de son élève : « La révolution sedévoue à son œuvre fatale. Elle mutile mais elle sauve » dira-t-il, signifiant ainsi que le recours à laviolence lui est bien souvent nécessaire, et il obéit à cette nécessité desang-froid.

 

De la confrontation entre ces différents personnages aux valeursaffirmées va naître un modèle antithétique qui résume les grandes lignes de lapensée de l’époque, modulé par l’incarnation de ces valeurs dans despersonnages de chair et de sang. Nous avons donc d’un côté le marquis de Lantenac,qu’Hugo utilise de façon à personnifier le fanatisme. Hugo le décrit comme « le démon, le satyre, l’ogre »,car sa cruauté vient souvent appuyerla droiture d’âme et la fidélité aux valeurs qui lui sont propres. Il estprésenté comme chargé d’une mission spirituelle à accomplir, de laquellepersonne ne semble pouvoir le détourner : « Je suis  un instrument de Dieu »clame-t-il. Cette inflexibilité le conduit au refus de tout progrès. Le maquisest résolument tourné vers une époque révolue ; homme profondément enfoui dansles doctrines qu’il défend, qu’il sait vouées à l’échec mais qu’il refuse d’abandonner,il est l’inébranlable doctrine royaliste personnifiée à l’extrême.

L’antithèseformée avec le camp républicain, incarnés par deux jeunes et fougueux héros,est parfaite. Ceux-ci sont résolument tournés vers l’avenir, le progrès. Ilsrejettent tout ce qui a trait à l’ancien, au passé, au point de développer unidéalisme qui peut paraître trop évanescent, intangible, car ils semblent seprojeter trop loin dans le futur.

Enfin,à la jonction de ces deux ensembles de valeurs qui semblent tous deux tendrevers des fins diamétralement opposées, apparaît le personnage de Cimourdain.Cimourdain, tuteur du jeune idéaliste Gauvain, semble avoir trop vécu pourpouvoir prendre part à de telles idées. Il étend son ombre sur le jeune homme,ombre à la fois protectrice et glacée. En effet, l’ancien prêtre est iciassimilé à celui qui oscille, tel un souple roseau, entre la rigidité du chênequi caractérise les deux extrêmes – souplesse qui se retrouve non pas dans sesidées révolutionnaires, mais dans les points communs qu’on peut lui trouveravec Lantenac (sa cruauté et sa froideur parfois manifestes) et les écarts qu’ils’autorise avec le sens de la justice que prône Gauvain. Il est celui qui pensequ’il faut détruire tout ce qui a trait au passé et que l’avenir ne peut semanifester si toute trace ancienne subsiste. Il joue le rôle de balancier entreles deux extrêmes, et il est peut-être finalement le personnage auquel Hugo aaccordé le plus de crédit, car s’il emploie une violence en elle-mêmecomparable à celle du marquis, sa guillotine républicaine est « un mal nécessaire » qui se doit de trancherpour mieux faire renaître.

 

Ainsi,l’œuvre de Hugo se construit autour de personnages fictifs qui incarnent chacunles grandes doctrines et les différents aspects de la Terreur, tout en ayantpour ombres de grandes figures réelles de l’Histoire. Ils s’opposent tout enétant complémentaires et Hugo joue sur cette totale antithèse pour quefinalement une question émerge : que vaut la fin visée si on l’obtient parles mêmes moyens que l’ennemi ? C’est une véritable réflexion sur lanature de l’Homme que le lecteur va devoir s’efforcer de mener tout au long desa lecture.

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