Quatre-vingt-treize

par

Le paradoxe hugolien

Nousavons donc vu que Quatrevingt-treize estmajoritairement conçu sur un jeu d’antithèses entre les personnages, siétroitement mêlés et pourtant si différents les uns des autres que nous envenons à nous demander en quoi consiste exactement cette différence. Nousallons voir que les lieux où se déroule l’action sont aussi frappés de ceparadoxe, et que l’aporie inextricable à laquelle est confronté le lecteur s’étendfinalement à l’œuvre entière.

Eneffet, d’un point de vue géographique, des antithèses symboliques sont àsouligner. La guerre qui ravage alors la France sévit au cœur même du pays,elle a pour berceau Paris comme centre géographique et militaire. C’est de làque partent les ordres donnés par la Convention. Le théâtre de l’action acependant lieu sur les littoraux, en territoire excentré, sur les côtes du nordde la Bretagne. Le général Lantenac vient par la mer sur ces côtes, telle une menacerépressive arrivant de l’extérieur alors que les ordres viennent de Paris. Le conflitvient donc, géographiquement cette fois, à la fois de l’intérieur etl’extérieur.

Deplus, les lieux de combat sont également porteurs de sens : la Tourgue,bastion défendu par les troupes de Gauvain contre son oncle, en est l’exempleparfait, puisqu’elle établit une antithèse de plus entre royalistes et républicains.En effet, Gauvain, le neveu progressiste, aura été instruit de cette nouvelledoctrine dans ce même bastion par Cimourdain. C’est, d’ailleurs, cette propriété-là que l’oncle allié aux Anglais,mais toujours pour le bien-être de sa patrie, viendra prendre. Un même lieurassemble donc en lui seul ce paradoxe humain qu’Hugo soulève tout au long del’œuvre : « La Tourgue,c’était la monarchie ; la guillotine, c’était la révolution. Confrontationtragique. D’un côté, la dette ; de l’autre, l’échéance. D’un côté,l’inextricable complication gothique, le serf, le seigneur […] de l’autre, lecouperet. D’un côté, le nœud ;de l’autre, la hache. » Ici,le marquis français conservateur s’allie aux Anglais, tandis que le neveu reniela doctrine de l’oncle en recevant l’enseignement d’un prêtre déchu. D’où larécurrente question : un homme peut-il rester intègre à ses valeurs, ou y enaura-t-il toujours une plus forte pour infléchir la première, dans le butpourtant de la perfectionner ?

Ceparadoxe trouve son apogée dans le cas de conscience de Gauvain, alors qu’ildoit décider de l’arrêt de mort de Lantenac mis aux fers. Ce même Lantenacayant plus tôt sauvé d’un incendie les trois enfants d’une cantinière pourtantrépublicaine, Gauvain se trouve alors complètement confondu et il exprime àvoix haute ce qui est habilement suggéré dans l’œuvre par le jeu desmétaphores : « Au-dessus del’absolu révolutionnaire, il y a l’absolu humain. […] Tout homme a unebase ; un ébranlement à cette base cause un trouble profond ; Gauvainsentait ce trouble. […] Gauvainvenait d’assister à un prodige. En même temps que le combat terrestre, il yavait eu un combat céleste. Le combat du bien contre le mal. Un cœur effrayantvenait d’être vaincu. » Le jeune vicomte réalise alors la complexitéde l’humain, et en est bouleversé autant qu’il sent l’espoir monter en lui,l’espoir qu’il est possible de changer le mauvais en bon. Cependant, un poidsterrible demeure sur ses épaules, que faire désormais ? Lantenac doit-ilêtre exécuté après avoir lui-même été transformé ? Gauvain doit-il prendrela suite de cette transformation et lui laisser la vie, ou ne pas faire cas del’unique acte de bonté qu’il aura manifesté ? Quelle est la valeurprédominante ? Comment la justice doit-elle être rendue ?

Cettequestion prend une réponse en forme de pardon et d’acte généreux : eneffet, pour reconquérir définitivement sa condition humaine étouffée par labarbarie, Lantenac finalement décide de se sacrifier, enlevant à Gauvain lesupplice du dilemme. Cependant, le jeune homme, qui pourrait accepter et êtreainsi délivré d’avoir à choisir, contrevient au désir de Lantenac et luiaccorde la vie sauve. Tous deux semblent alors trouver une réponse à leursdilemmes dans l’acceptation de la valeur de l’autre, prouvant finalement que nil’un ni l’autre n’appartenaient à des systèmes cloisonnés, que la croyance encertaines valeurs ne signifie pas demeurer hermétique aux autres et que le respectet le don de soi sont les valeurs universelles, quelles que soient nosallégeances.

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